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21/04/2012

Se perdre pour trouver

La Libre, Momento, Autoportrait, Eric-Emmanuel SchmittD’origine française mais naturalisé belge, Eric-Emmanuel Schmitt est l’un des auteurs francophones les plus lus et les plus représentés dans le monde.


ERIC-EMMANUEL SCHMITT EN 6 DATES

28 mars 1960 : je suis né à Lyon. Mes parents avaient décidé de m’appeler Eric, mais en me voyant arriver sur la table de travail, ils ajoutent Emmanuel. Ils sentaient que je n’avais pas un physique de Eric. Eric Schmitt, ça fait grand blond germanique, ce que visiblement je n’étais pas. Ils ont créé ce prénom tout à fait étrange en me voyant, comme si je leur avais inspiré quelque chose.
 
Septembre 1968 : je lis “Les trois mousquetaires” d’Alexandre Dumas et, à partir de là, j’ai une passion dévorante pour les livres. Dans toutes mes maisons, j’ai des milliers et des milliers de livres, je ne peux pas compter. Par contre, je n’ai jamais les miens, ce qui étonne toujours; ils restent stockés au bureau. Mais je vis avec les livres des autres.
 
Septembre 1980 : je rentre à l’Ecole normale supérieure, rue d’Ulm. Je rentre dans cette école au prix de classes préparatoires éreintantes et, à partir de là, puisque les quelques lauréats ont un salaire, on me paie pour faire mes études. Je peux donc m’acheter autant de livres que je veux, aller au théâtre et au cinéma… Au fond, ça m’offre le loisir, et il n’y a pas de culture sans loisir. C’est cette école qui me permet de devenir un écrivain.
 
Septembre 1991 : on crée ma première pièce, “La nuit de Valognes”, à la Comédie des Champs-Elysées à Paris. Tout à coup, je suis accepté par ce métier, monté dans un des plus beaux théâtres de Paris, avec une distribution de grands acteurs, et commence ma vie de dramaturge gâté.
 
Novembre 2002 : je publie “Oscar et la Dame rose”, et ça me rend populaire. C’est quelque chose dont je rêvais en me disant que, peut-être, cela n’arriverait jamais. J’ai eu beaucoup de reconnaissance avant ça : j’ai été couvert de prix au théâtre, joué dans le monde entier, mes autres livres, “L’Evangile selon Pilate” ou “La part de l’autre”, avaient très bien fonctionné, mais là, le public me fait changer de “catégorie” en m’adoptant. Je touche alors un public très large. A mon premier public cultivé et ayant fait des études supérieures, s’ajoute un public beaucoup plus diversifié, avec des lycéens, des collégiens, des gens qui n’ont pas fait d’études.
 
2003 : mon installation en Belgique. J’y venais souvent, d’abord pour des raisons professionnelles, et puis pour y voir des amis, et j’ai découvert que la vie y était douce, beaucoup moins agressive que la vie à Paris, plus chaleureuse. Et, à Bruxelles, on est à la fois au centre et à l’écart, c’est ce que j’aime. On est au centre, car on est au centre de l’Europe, c’est une capitale cosmopolite. Et on est à l’écart, parce qu’on n’y trouve pas la prétention des grandes capitales. La France me manque de partout, mais c’est ça faire des choix et, pour moi, écrivain, Bruxelles est idéale, car c’est une ville culturelle et, en même temps, je peux me tenir à l’écart pendant des semaines pour écrire.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Un voyage dans le Sahara, en février 1989. Je rentre dans le désert athée, j’en ressors croyant. C’est un voyage qui était simplement sportif au départ, il s’agissait de partir 10 jours dans le désert. Durant ce voyage, je me perds pendant une trentaine d’heures et je gagne quelque chose, qui est la foi. La Grâce est inexplicable. J’étais un agnostique interrogatif. J’étais vraiment, de par ma formation de philosophe, un homme qui se posait la question de l’existence de Dieu, etc., mais évidemment, avec ma raison, je ne pouvais pas y répondre. Il y a des arguments en faveur de Dieu et puis des arguments en défaveur de Dieu; avec la seule raison, on n’arrive pas à la foi. Et puis, il y a eu ce voyage dans le désert qui était sous le signe de Charles de Foucauld, puisqu’il s’agissait en fait de faire des repérages pour un éventuel film de cinéma sur ce personnage, celui que l’on appelle le marabout blanc, cet homme qui, lui-même d’ailleurs, était un converti. Il y avait ce signe, et puis je me suis perdu et j’ai trouvé quelque chose sans comprendre pourquoi, pourquoi moi ?, pourquoi à ce moment-là ? C’est le plus beau cadeau qui m’ait été fait dans ma vie.
 
 
UNE PHRASE
 
“Tu voudrais être Paul Claudel, mais si tu étais Sacha Guitry ?”
Une amie intime qui lisait mes premiers textes m’a dit cela quand j’avais 20 ans.
C’était un magnifique conseil qui consistait à me dire “deviens ce que tu es, accepte d’être l’écrivain que tu es et pas celui que tu voudrais être. Sois l’homme que tu es au meilleur que tu peux l’être, plutôt que d’être un autre que tu n’es pas”.  C’est une phrase qui m’avait beaucoup choqué à l’époque et qui n’a pas cessé de faire son travail en moi. Ça m’a remis sur mon propre chemin. On avance dans la vie parce qu’on a des admirations et qu’on essaie d’“être comme”. C’est très dynamique d’avancer comme ça, en admirant, mais ça peut aussi vous amener à vous rater.
 
 
TROIS ARBRES
 
“Mon” tilleul
Il est dans mon jardin, dans le Hainaut. En fait, je crois que j’ai acheté la maison qu’il y avait autour parce que je suis tombé amoureux de cet arbre. Ça arrive, les coups de foudre avec un arbre ! Je m’assois sous lui, je m’appuie contre lui et je rêve, je médite, j’écoute de la musique – mais celle de la nature : les branches, les feuilles, les oiseaux… C’est comme si ce tilleul était un point qui me reliait aussi bien à la terre qu’au ciel. D’ailleurs, les tilleuls sont comme ça : la surface des racines est aussi importante que la surface des branches. Le tilleul est un arbre miroir. Il se nourrit autant de ciel que de terre.
 
 
Un chêne en Touraine
Il a 1000 ans et se trouve chez mon ami Michel Legrand, le compositeur.
C’est une leçon d’humilité. Je ne rêve pas de vivre 1000 ans, je pense que la mort est une chose nécessaire, je n’ai pas de rêve d’immortalité. Il faut laisser la place aux générations suivantes. La longévité, oui; l’immortalité, non.
 
 
Le saule pleureur sous lequel j’ai lu “A la recherche du temps perdu”
Chez mes parents, il y avait un saule pleureur, et un hamac était tendu entre son tronc et le tronc de l’arbre voisin. Je me cachais derrière le rideau de branches et de feuilles du saule pleureur, j’étais complètement isolé du monde et, là, je lisais. Particulièrement, toute la recherche du “Temps perdu”. J’étais tellement absorbé que je ne suis même pas allé voir les résultats de mon bac.
 
 
TROIS PAYS
 
L’Islande
Cette espèce de croûte volcanique qui sort de l’océan me fascine. J’y suis allé plusieurs fois. En hiver, elle offre une symphonie de bleus, et en été, une symphonie de verts. L’hiver, une symphonie de bleus, parce qu’il y a le bleu des glaces, de la neige, de la mer, c’est sublime. Et l’été, une symphonie de verts, parce qu’il y a toutes les mousses qui recouvrent les cratères. Cela dit, j’aime aussi beaucoup les gens, là-bas, qui sont assez rudes et qui sont amoureux des arts comme très peu de peuples sur la terre.
 
 
L’Italie
Je ne peux pas résister à ce pays. J’adore l’Italie, le moindre village italien. Pour moi, c’est le pays de la volupté, de la beauté, du raffinement, de la sophistication… bref, tout le contraire d’un Berlusconi.
 
 
Le Liban
J’aime l’optimisme volontaire et jouisseur des Libanais qui restent très forts dans une situation totalement tragique. J’y suis déjà allé souvent, et j’ai des Libanais et Libanaises dans mon cercle intime. C’est un pays dont j’aime l’appétit de vivre, dont j’aime la volonté de s’entendre dans des communautés différentes, dont j’aime les sourires au milieu du désastre.
 
 
TROIS BOISSONS
 
L’eau
Ce n’est pas politiquement correct, mais je suis passionné par l’eau, par son goût. Je suis capable de faire des kilomètres pour trouver une eau qui me plaît à boire. En Italie, je goûte toutes les eaux, parce qu’il y en a partout, autant que des vignes. Pour moi, une image du bonheur, c’est avoir soif et avaler un verre d’eau fraîche. C’est un accomplissement, alors que je ne viens pas du Sahel ! J’ai toujours aimé comparer les eaux. Essentiellement les eaux plates, ou alors légèrement pétillantes comme la Châteldon, par exemple, qui était l’eau de Louis XIV, et que j’adore.
 
 
Le thé
Tout l’après-midi, je carbure au thé. Mes livres sont écrits au thé, pas à l’encre ! J’aime le rituel du thé, sa préparation, les différences de goût. On peut voyager avec le thé, c’est extraordinaire, il n’y a pas deux thés qui se ressemblent. Même en prenant le même, selon que vous le laissiez deux, trois ou quatre minutes, avec de l’eau plus ou moins chaude, ça n’a pas le même goût. J’ai des placards entiers de thé et ça pose problème, car, parfois, je dois en jeter, parce que je les ai depuis trop longtemps. Mes amis m’offrent toujours des thés. C’est facile de me faire plaisir, on me ramène un thé, ça ne coûte pas très cher, et je suis content.
 
 
Un Château d’Yquem
Ce vin est une splendeur, et particulièrement celui de l’année de ma conception : 1959. Je suis un amateur uniquement de très bons vins, et ce Château d’Yquem, dans mon parcours des vins, c’est un sommet. En septembre, j’ai été reçu au Château d’Yquem où on a très gentiment organisé un dîner en mon honneur. Pendant le repas, venaient cinq vins d’Yquem différents, et cela finissait en apothéose avec le 59. L’année de ma naissance, 1960, n’est pas une bonne année pour le Bordeaux. Par contre, le 59...
 
 
UNE DATE
 
Mai 1981
L’élection de François Mitterrand. J’avais vécu dans une France de droite et, tout d’un coup, la France passe à gauche. Je me dis que tout va changer. Et puis, quelques années plus tard, évidemment, la désillusion, désillusion sur le pouvoir du politique. J’estime que la politique est importante et que les politiques peuvent beaucoup, mais ils ne peuvent pas ce qu’ils promettent, ils peuvent autre chose. C’était l’acmé de mon âge biologique, le moment où je croyais que l’idéologie pouvait changer le monde. Dans les années suivantes, malheureusement, j’ai vu que le pragmatisme devait l’emporter et que la politique, ce n’était pas simplement du romantisme. C’était le sommet de mes illusions politiques. Aujourd’hui, je crois en l’importance du politique, mais je n’ai plus l’illusion romantique de l’idéologie et l’illusion romantique du politique.
 
 
Ph.: DYOD / Reporters

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