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05/05/2012

Dites-leur pourquoi

La Libre, Momento, Bien-être, psycho, enfants, questionsParler aux enfants, les écouter, leur répondre n’est pas aisé. Comme le rappelle la psychanalyste Claude Halmos qui retrace l’histoire de l’enfance et publie d’émouvantes lettres. Cri d’alarme.

Laurence Bertels


GRANDE SPÉCIALISTE DE L’ENFANCE, formée par Jacques Lacan et par Françoise Dolto dont elle perpétue la parole, Claude Halmos livre régulièrement ses expériences dans des ouvrages accessibles et précieux.
Après “Pourquoi l’amour ne suffit pas” (Nil Editions, 2006) dans lequel la psychanalyste rappelait à quel point dire “non” peut aussi être une preuve d’amour, ou “Grandir” (Fayard, 2009), qui visait avant tout à encourager l’autonomie d’un enfant, Claude Halmos publie “Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant”, un livre dont le deuxième volet, un recueil des lettres reçues, se révèle plutôt interpellant.
 
Bien connue des lecteurs du magazine “Psychologies”, la disciple de Françoise Dolto – rendue célèbre à l’époque, entre autres, grâce à son émission radiophonique quotidienne –, a inauguré un courrier des enfants. Révélateur et parfois bouleversant, celui-ci en dit long sur leurs préoccupations actuelles, qu’il s’agisse du divorce de leurs parents, du chômage, de l’anorexie, de l’hyperactivité ou encore des SDF. Avant d’en arriver là, il convient sans doute de planter le décor, ce que Claude Halmos fait avec beaucoup de clarté; une des raisons, sans doute, pour lesquelles elle est tellement écoutée. D’autant qu’elle n’a pas sa langue en poche et qu’à la veille des élections présidentielles, sa parole pourrait résonner plus encore. Rappelons, par exemple, qu’à l’heure où la France, enfin une certaine France, envisageait de détecter, enquête de l’Inserm à l’appui, les délinquants dès la maternelle, notre interlocutrice s’insurgeait et déclarait haut et clair qu’un enfant qui fait une colère à deux ans et demi au supermarché n’est pas un futur délinquant. Elle ne prône pas pour autant, loin s’en faut, le laxisme à tous crins, et dénonce les dérives de l’enfant-roi, tout comme les limites de l’amour sans limite, en précisant que jamais, Françoise Dolto n’a encouragé un tel laxisme.
 
Aujourd’hui, dans “Dis-moi pourquoi”, Claude Halmos rappelle combien il a fallu de temps à l’enfant pour être considéré comme tel. En raison, au Moyen Age notamment, du haut taux de mortalité infantile. On ne prenait, en effet, pas le risque de s’attacher à lui. Ensuite, comme l’atteste Montaigne dans ses Essais, quand on s’occupe de lui, c’est pour s’amuser de lui comme on le ferait d’un petit animal. Même après la Révolution française, l’enfant n’était toujours pas pris en considération. Jusqu’au XVIIIe siècle, l’idée d’enfance n’existe pas. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis, entre autres, gâce à la pédagogue italienne Maria Montessori (1870-1952), au pédiatre britannique Donald Winnicot (1896- 1971) et à la pédiatre et psychanalyste française Françoise Dolto (1908-1988). Pourtant, Claude Halmos craint un retour de bâton vanté par certains confrères. Elle tient donc, une fois de plus, à tirer la sonnette d’alarme.
 
Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant, Claude Halmos, Fayard, 199 pp., env. 18 €.
 
 
 
La violence, le chômage, les SDF inquiètent les enfants
 
Après avoir retracé l’histoire de l’enfance, (voir ci-dessus), Claude Halmos s’inquiète pour les enfants et explique à quel point leur parler se révèle d’une impressionnante complexité.
 
Tout le monde s’accorde pourtant pour dire qu’il faut à la fois leur parler et les écouter.
Oui, mais il ne faut ni “bêtifier” ni s’adresser à eux comme aux grandes personnes et leur ôter, dès lors, tout repère. Parler aux enfants suppose de définir un cadre qui revient à se rappeler (et à leur rappeler) leur place.
 
Vous attirez également l’attention sur le fait qu’il ne faut pas les juger comme des adultes…
En effet. Le XXIsiècle est dangereux pour les enfants. On nie la notion d’enfance dans la justice. Une nouvelle tendance consiste à vouloir les juger comme des adultes. Cela va à l’encontre de la psychiatrie née de la notion de l’histoire personnelle. Cela revient aussi à la négation de la construction de l’être humain. Si la délinquance vient de la construction de l’enfance, on peut voir si elle est réparable, essayer de savoir pourquoi ces enfants sont devenus délinquants. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il est normal qu’un enfant de 2 ans fasse de colères. C’est l’âge du plaisir, de la toute puissance. Il faut respecter cela.
 
Vous semblez craindre le retour à l’éducation dressage…
 
C’est un courant qui revient, en effet, et qui peut paraître comme une solution aux parents. Ceux-ci sont parfois très désemparés. A l’opposé, certains d’entre eux se disent, si l’enfant est une personne à part entière, de quel droit puis-je lui interdire ceci ou cela ? Je leur répondrai qu’on impose et qu’on explique. Eduquer, c’est énoncer des règles, en expliquer le sens. Apprendre aux enfants qu’ils y sont également soumis. On peut, par exemple, dire à son enfant : “Si tu continues à frapper les autres enfants au square, on quitte le square.”
 
Venons-en au courrier. Pourquoi avoir créé cette rubrique à Psychologies magazine ?
Pour montrer l’intérêt, la profondeur et la complexité du raisonnement des enfants.
 
Quelles sont, d’après vos lettres, leurs principales préoccupations ?
Ils sont confrontés aux grandes questions de la vie, sont sensibles à la violence du monde et à la misère, au chômage, aux différences, dues à la couleur de peau entre autres… Les ados, eux, sont concernés par les règles de vie, l’éducation, les embarras liés à l’amour, au corps, à l’amitié.
 
Ils sont aussi très marqués par les SDF…
Oui, ils me parlent de ces personnes bizarres dans la rue qui lancent des injures. Comme les enfants sont plus petits, ces gens couchés sont plus près d’eux. Il y a également cette lettre d’une petite fille qui croit qu’être sans domicile fixe est une punition.
 
Quelles lettres vous ont bouleversée ?
Celle d’une adolescente de 12 ans qui m’avait écrit au crayon pour me demander : “A quoi sert la vie ?” Je me suis dit alors que ce courrier est un lieu où on peut envoyer une bouteille à la mer. Ou celle d’un ado qui dit ne plus parler à son père depuis qu’il a trompé sa mère. Il est grand, le désarroi des enfants à qui on n’explique pas la différence entre le couple de parents et le couple d’adultes.
 
Ce courrier est une énorme responsabilité, car vous recevez parfois des appels au secours, vous découvrez des situations anormales, qui risquent de mettre l’enfant en danger, psychiquement ou physiquement. Quelle est votre marge de manœuvre ?
J’essaye de ne jamais donner l’impression que je sais tout. Et quand je perçois un danger, je le dis. Comme lorsqu’un jeune m’écrit que chaque fois qu’il a un problème avec son père, il s’enferme dans la salle de bain et qu’il se coupe. Je lui réponds alors que j’ai entendu et que c’est grave de se couper. Idem pour l’anorexie.
 
Vous vous occupez d’enfants depuis de nombreuses années. Qu’est-ce qui a changé ?
 
Le vide éducatif. Cette idée qu’on pourrait élever des enfants rien qu’avec de l’amour. Mais aussi ce changement de statut de l’enfant qui désoriente les parents. Et ce malheur des parents face à la violence du monde. Ils ont alors envie de protéger leur enfant mais ce n’est pas toujours la bonne solution. On veut les garder petits trop longtemps. Voilà pourquoi on voit encore des enfants de 4 ans dans une poussette ou avec une tétine. Comme si, lorsqu’on ne va pas bien, il faut se mettre quelque chose en bouche plutôt que de parler.
 
 
Ph.: Michele Constantini/PhotoAlto/Reporters

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