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05/05/2012

"L’information est livrée à une guerre de profits"

La Libre, Momento, Derrière l'écran, les nouveaux chiens de garde, liens, journalistes, élite“Les nouveaux chiens de garde”, film signé Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, dénonce la connivence
entre les élites françaises, les experts et les vedettes des médias. Un documentaire efficace, pamphlétaire
et nécessaire, visible dans toutes les bonnes salles de cinéma, dès le 9 mai. Débats à l’appui.

Entretien: Virginie Roussel, correspondante à Paris


“LES NOUVEAUX CHIENS de garde” de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat dénoncent, sur le mode pamphlétaire, les relations incestueuses entre les médias, les patrons d’industrie et les politiques. Il démontre pourquoi les stars des médias, non seulement ne jouent plus leur rôle de “contre-pouvoir”, mais se sont aussi érigées en castes servant une seule et unique idéologie, celle du libéralisme. Depuis sa sortie en France, en janvier dernier, ce documentaire a attiré plus de 200 000 téléspectateurs. Avant sa sortie en Belgique, le 9 mai, rencontre avec Yannick Kergoat.
 
Comment patrons de presse, industriels et politiques réussissent-ils à former des alliances ?
Ces éditorialistes, ces stars du micro ont une proximité de caste, de formation, d’origine sociale. Les journalistes qui dirigent les services politiques et font l’opinion publique, ainsi que les politiques, comme dans une famille, se protègent mutuellement. Ceux qui comptent sont cooptés, initiés dans des déjeuners, pour obtenir des infos relativement exclusives, être au courant des affaires et être capables de faire le silence sur un certain nombre d’événements.
 
Ces vedettes ne sont pourtant pas représentatives de la profession.
Le film s’intéresse au système, à une poignée d’entre eux et à une certaine manière de pratiquer le métier. Il ne dénonce pas l’ensemble des 37 400 journalistes français qui ont leur carte de presse. Parmi les nouveaux entrants, plus de 40 % sont des précaires. Et 25 % de ceux qui détiennent la carte de presse le sont tout autant.
 
Votre parti pris militant ne risque-t-il pas de desservir une démonstration néanmoins percutante ?
Pourquoi le mot est-il péjoratif ? J’assume la forme du pamphlet. L’humour est une arme. Nous menons un combat politique, au sens noble du terme, une réflexion sur une profession, sur ses enjeux démocratiques. On le fait depuis longtemps à travers un travail bénévole, au sein d’Acrimed, qui est à la gauche de la gauche, qui est altermondialiste, mais qui n’a jamais appelé à voter pour qui que ce soit. La santé, l’éducation ne sont pas une marchandise comme les autres. Pour tout le monde, c’est devenu évident. Il doit y avoir des règles communes, des instances de régulation. Mais quand on parle d’information, on n’a pas ce réflexe-là. Et on livre l’information au marché, dans une guerre de profits. La question des médias doit redevenir une question politique, on doit pouvoir en débattre.
 
Le CSA ne jouerait-il pas son rôle de régulateur ?
C’est un organisme croupion aux ordres du pouvoir en place qui cache son idéologie derrière des normes techniques. Actuellement, il assassine les radios libres au prétexte de passer à la radio numérique terrestre. C’est la même logique que celle qui l’a vu livrer la quasi-totalité des canaux de la TNT aux grands groupes. Dans la presse écrite, trouvez-vous normal que les aides aillent indifféremment à un magazine comme “Elle”, pourri par la publicité et largement bénéficiaire ? Ces aides devraient être réservées à une presse sans publicité. L’information n’est pas une marchandise comme les autres.
 
La réflexion du film porte-t-elle ses fruits ?
On peut se réjouir qu’à la suite de l’Association des économistes américains (AEA), très récemment, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) ait exigé de ses membres qu’ils révèlent les conflits d’intérêt. Dans le cadre d’une publication académique, ces experts doivent dire par qui ils sont payés au cas où une entreprise les aurait rémunérés dans les deux ans avant l’écriture du papier. On peut même penser que “Les nouveaux chiens de garde” n’y sont pas complètement pour rien. La décision de l’AEA aux Etats-Unis vient aussi d’un documentaire, “Inside Job”, qui détaille les mêmes conflits d’intérêt. Ça commence à bouger, mais on est loin d’une prise en compte du fond du problème.
 
Pourquoi avoir refusé de participer à l’émission de Yann Barthès ?
C’est le prototype du mélange des genres où n’émerge jamais une pensée critique. C’est une critique de surface, de dézingage des hommes politiques parfois très bien faite, parfois totalement malhonnête et biaisée. C’est loin d’être la critique radicale qu’on souhaite entreprendre. En aucun cas, je n’ai entendu Yann Barthès citer les médias du point de vue de l’économie, du point de vue des propriétaires de sa chaîne et des positons dominantes dans le sport. A la télé, la critique de médias est devenue un produit médiatique comme les autres.
 
 
Le Siècle à Paris, lieu de tous les pouvoirs
 
“IL EXISTE À PARIS UN LIEU où la fine fleur des médias vient dîner tous les derniers mercredis de chaque mois avec le gratin du pouvoir politique et celui de l’argent. ‘Le Siècle’ est un club privé dont les membres sont recrutés par cooptation au sein de l’élite française. Patrons, hauts fonctionnaires, journalistes, intellectuels, hommes politiques, chacun y observe une règle d’or. Rien de ce qui se dit à l’intérieur, ne doit être répété à l’extérieur. A l’abri des regards indiscrets et en toute indépendance, les stars des médias apprennent les mœurs du pouvoir et tendent l’oreille à leur préoccupation.”
 
A deux pas du Crillon, la caméra des “Nouveaux chiens de garde” s’est posée sur la place de la Concorde, à l’entrée de l’Automobile Club de France qui abrite le “Siècle”. A l’entrée, le spectateur assiste à un défilé prestigieux d’étiquettes, dans un véritable inventaire à la Prévert qui mérite un peu d’attention. On y voit Jean-Marie Bockel, ancien ministre socialiste; Bernard Accoyer, UMP président de l’Assemblée Nationale; Guy de Panafieu, dirigeant de la banque Caylon (CA-LCL), Conseil de surveillance de M6; Antoine Bernheim, administrateur du Monde, ex-PDG de Générali et ex-Associé gérant de la Banque Lazard; Jérôme Clément, vice-président Arte (à l’époque); Alexandre Adler, journaliste à Europe 1, ex-France Culture, Arte, TV5 Monde, RTL, Le Figaro, Courrier International, Libération; Pierre Richard, vice-Président de l’Association Française des Banques, administrateur d’Air France et KLM, ex-PDG Dexia et ex-conseil de surveillance du Monde; David Kessler, conseiller de Bertrand Delanoë, ex-directeur de France Culture, ex-conseiller de Lionel Jospin, ex-Directeur général de France 2; Emmanuel Chain, producteur, PDG Eléphant et Cie; Denis Olivennes, PDG Europe 1, ex-DG du Nouvel Observateur; PPDA; Arlette Chabot, Europe 1; David Pujadas, animateur vedette et présentateur de “Des paroles et des actes”, l’émission politique de France 2.
 
“Faire partie du Siècle, c’est avoir montré qu’on était capable de s’intégrer dans la classe dominante française. Une fois qu’on en est membre, il faut bien au minimum respecter les intérêts de cette classe. Et un minimum ne pas aller contre ce qui serait ses intérêts économiques et politiques évidents”, analyse François Denord, sociologue au CNRS. Le documentaire accuse aussi l’omniprésence d’une trentaine d’experts, invités par ces mêmes journalistes-vedettes. Des experts économiques qui siègent presque tous au conseil d’administration de grandes entreprises, collaborent avec les banques, conseillent des fonds spéculatifs. Pourtant, seuls leurs titres universitaires sont mis en avant dans les médias. “Les citoyens, les auditeurs, les téléspectateurs regarderaient tout autrement un brillant économiste universitaire, s’ils savaient que cet économiste est largement rétribué par les banques, les compagnies d’assurance et les sociétés privées comme administrateur”, analyse Jean Gadrey, professeur émérite d’économie, membre de la commission Stiglitz. “Aujourd’hui on considère que si un expert est à la fois membre de l’agence de la sécurité des aliments et membre d’un conseil d’administration d’une grosse entreprise agroalimentaire, il y a conflit d’intérêt. Et je crois que tout le monde est prêt à admettre ce point de vue. Je ne vois pas pourquoi on ne parlerait pas, dans le cas d’économistes rémunérés par des banques, des assurances ou des grandes entreprises pour faire grandir les intérêts, les bénéfices de ces sociétés, pourquoi on ne parlerait pas de conflit d’intérêt.”
 
Jean-Hervé Lorenzi, Christian de Boissieu, Jaques Mistral, Elie Cohen… autant d’économistes multicartes fréquemment invités qui, le mercredi soir, se retrouvent aussi au “Siècle”.
 
 
Ph.: LIONEL BONAVENTURE/afp

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