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05/05/2012

Lui, à la chirurgie; elle, à l'anesthésie

La Libre, Momento, 24h avec, vétérinaire, clinique équinePassionnés de chevaux depuis leur plus tendre enfance, Quentin et Tekla n’ont jamais cessé de côtoyer le “noble animal”. Cavaliers professionnels hier, vétérinaires équins aujourd’hui, les deux tourtereaux mènent une vie à cent à l’heure. Au rythme des urgences.

Reportage: Alice Dive
Reportage photo: Johanna de Tessières

TIC TAC… TIC TAC… TIC TAC… les aiguilles de l’horloge tournent, les cloches de l’église retentissent. Il est tout juste huit heures. La cour de la vaste propriété à la croix bleue s’emplit soudainement de quelques voitures. Aussitôt, les chevaux se mettent à hennir. Comme s’ils voulaient faire honneur à leurs guérisseurs, à leurs sauveurs, en les accueillant, comme il se doit, sur leur lieu de travail.
 
Le cadre est idyllique. On plante le décor. Face à l’entrée principale, un bâtiment en pierre : à coup sûr, c’est la clinique. Un peu plus loin, à gauche, une première rangée d’écuries. “C’est là que nous installons tous les chevaux en revalidation/récupération qui ont été traités et opérés”, nous précisera-t-on ultérieurement. Derrière le bâtiment hospitalier, une autre ligne de box. Plus spacieux, cette fois. “Ceux-ci sont destinés à la reproduction. On y met les juments qui sont sur le point de pouliner. Cela requiert forcément plus d’espace.” A vingt mètres de là, quelques écuries encore. De quoi isoler les chevaux les plus contagieux.
 
Au loin, du sable et quelques verts pâturages. Le terrain paraît gigantesque. “Il y a 14 box, une piste en dur pour les boiteries, une piste en sable de 30 mètres sur 50 et deux hectares de prairie. En tout, nous disposons de 2,5 hectares”, déclarent en chœur Quentin Pleyers et Tekla Forss, mari et femme, tous deux vétérinaires et propriétaires de la clinique Banway. “En fait, c’est un terrain familial que nous avons racheté”, ajoute Quentin, alias docteur Pleyers. Qui poursuit : “Ici, à Banneux, nous trouvions que c’était une belle localisation par rapport à la ville de Liège. Grâce au tunnel de Cointe, l’accès avec les chevaux par l’autoroute est très facile. Et puis, on ne voulait pas se rapprocher de Bruxelles, histoire de ne pas faire concurrence aux cliniques équines installées en Flandre. En réalité, nous visons vraiment le noyau Wallonie–Allemagne–Pays-Bas.” Car, le saviez-vous, la clinique Banway – nom emprunté au lieu-dit – est la première clinique vétérinaire équine privée (celle de Liège étant universitaire) de Wallonie. Une nécessité absolue, selon Quentin : “Il y a deux cliniques vétérinaires équines en Flandre, quinze aux Pays-Bas, trente en Allemagne et cinquante en France. Pour moi, il était plus que temps de donner à la Wallonie ce qu’elle mérite depuis longtemps. En créant une synergie entre les cavaliers, les vétérinaires référents et les maréchaux-ferrants, nous voulons récupérer un peu de cette aura que la Wallonie avait dans les années 80 et qu’elle a perdue depuis lors.”
 
Mais assez parlé. Il est l’heure de s’activer. La journée s’annonce chargée. Une de plus. “Ce matin, nous avons un étalon ibérique (entendez, de pure race espagnole), reproducteur de 18 ans à qui il faut enlever des sarcoïdes (tumeurs) présents sur les testicules”, annonce Tekla, alias docteur Forss, tout en nous faisant une rapide visite des lieux. Salles de consultations, laboratoire d’analyses, unité de soins intensifs, box d’anesthésie et salle de chirurgie, c’est sûr, le dispositif chirurgical et hospitalier impressionne. Tekla poursuit son idée : “Une fois que les tumeurs auront été extirpées, nous procéderons à une castration fermée. Dans son cas à lui, étant donné qu’il est à la fin de sa carrière de reproducteur, c’est moins dramatique.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, vétérinaire, clinique équineDans la salle voisine, un magnifique cheval blanc attend son heure. On le brosse, on le nettoie, on le bichonne. Il est calme, très calme. “Je viens de lui injecter une première dose de sédation”, déclare Lauréline Lecoq, troisième vétérinaire de la maison, spécialiste en médecine interne et chargée de l’anesthésie du jour. Tout en rasant un petit rectangle de poils au niveau de l’encolure de l’animal, la jeune femme présente l’équipe : “Quentin, Tekla et moi-même sommes les trois vétérinaires permanents de la clinique. Quentin est chirurgien, Tekla s’occupe principalement de tout ce qui est anesthésie et reproduction, quant à moi, je me concentre essentiellement sur la médecine interne. Sur ce noyau de base, vient se greffer une quatrième personne, un chirurgien étranger qui vient travailler chez nous pendant quinze jours. Pour cette quinzaine-ci, c’est le docteur espagnol Thais Ribera qui nous a rejoints. Plusieurs vétérinaires européens sont ainsi intégrés à la tournante. C’est très enrichissant. Enfin, il y a deux internes et deux assistants qui nous épaulent au quotidien.”
 
Pour cette opération, les docteurs Pleyers et Ribera seront à la chirurgie, tandis que le docteur Lecoq et un interne se chargeront de l’anesthésie. Tekla commentera l’intervention. L’étalon est relaxé, la prémédication fait son effet. Encore quelques courtes minutes, et voilà les cinq vétérinaires couverts de la tête aux pieds. Et nous, avec. En effet, pas question de mettre un orteil dans la “salle de chir’”, comme on dit dans le jargon, sans s’assurer d’une hygiène impeccable. Pantalons, blouses, masques, gants, charlottes sur les cheveux et surchaussures, la tenue doit être irréprochable. Quentin s’exclame alors : “Parfait, on est go, direction le box d’anesthésie.” Dans cette pièce capitonnée bleu marine – une couleur qui apaise, paraît-il –, la tension monte. Chacun est à son poste. On se concentre, on s’applique. Chaque minute compte. Debout, sur ses quatre jambes, l’étalon reçoit un deuxième sédatif. Quentin décrit : “Maintenant, le cheval est vraiment dans le gaz. On va lui attacher la tête et la queue avec un système de cordes, et on va le pousser contre la paroi du box. Puis, quand l’animal sera bien déconnecté de son environnement, il va recevoir ce que l’on appelle ‘l’induction d’anesthésie’. C’est un moment délicat,  puisqu’il faut assister le cheval de façon à ce qu’il se couche le plus délicatement possible.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, vétérinaire, clinique équineOn retient son souffle... c’est réussi. Le coucher assisté s’est bien passé. Le corps inerte de la bête repose désormais au sol. A partir de là, tout s’accélère. Le chronomètre tourne. Il faut être agile et rapide. Car les molécules injectées ne font leur effet que pendant un temps déterminé. Le cheval peut se réveiller à tout moment. En quinze minutes, il faut intuber l’animal, protéger ses jambes et passer les sangles autour de ses pieds. Les quatre fers en l’air, l’étalon est alors suspendu par un treuil et déplacé jusqu’à la table de chirurgie, dans la pièce voisine. “Entre le box d’anesthésie et la salle de chirurgie, il n’y a qu’une porte que l’on ouvre au moment du transfert”, explique Quentin. Qui remarque : “Ici, ce sont les pièces qui s’adaptent au cheval et non l’inverse.”
 
Dans la salle de chirurgie, une table rembourrée et d’apparence confortable trône au milieu de la pièce. Au fond, un appareil d’anesthésie. Sur le mur, une horloge bat la mesure, rythme les secondes. Immédiatement, la bête de 550 kilos est connectée à la machine. “Il est indispensable de monitorer tout le temps la profondeur de l’anesthésie”, souligne le docteur Lecoq, postée au niveau de la tête du cheval. “Sans quoi, le sommeil risque d’être trop profond ou trop léger”, ajoute-t-elle. Le début de l’intervention est un moment critique. A l’autre bout, les deux chirurgiens attendent le feu vert de l’anesthésiste pour pouvoir entamer la chirurgie. “C’est bon, vous pouvez y aller”, lance Lauréline. A ces mots, les docteurs Pleyers et Ribera s’exécutent. On place un cathéter urinaire au niveau de la vessie, on désinfecte abondamment la zone concernée afin de rendre le milieu stérile, on anesthésie encore localement la partie à inciser, et une fois les champs apposés, on attrape enfin le bistouri. Il faut enlever les tumeurs présentes sur les testicules de l’animal. “Les sarcoïdes, vous devez les penser en 3D. Vous devez prendre de la marge autour, mais aussi en dessous de la zone tumorale”, détaille Quentin.
 
La Libre, Momento, 24h avec, vétérinaire, clinique équineLes deux chirurgiens sont concentrés. Ils se parlent, s’échangent quelques mots. A la tête de l’animal, le docteur Lecoq prend des notes. Pression artérielle, fréquence cardiaque, taux d’oxygène, tout doit être contrôlé. L’horloge continue de battre la mesure, la pompe de l’appareil d’anesthésie inspire, puis expire. Pendant ce temps, Tekla expose : “Les chirurgies les plus courantes sont d’abord osseuses. Ensuite, vous avez tout ce qui est sarcoïdes, castrations, plaies et accidents. Enfin, il y a les cas de colique respiratoire que nous devons traiter en urgence.” Les docteurs Pleyers et Ribera relèvent la tête un instant. Tekla réagit et leur apporte de nouveaux gants. Pas de répit, les voilà déjà repartis pour la seconde partie de l’intervention : l’ablation des testicules. Quentin témoigne : “Vous savez, quand on se lève le matin, on ne sait jamais à quelle sauce on va être mangés. On peut avoir quatre à cinq cas par jour, comme rien pendant une journée. C’est très variable. Mais c’est sûr que les urgences nous pendent au nez.” Son épouse enchaîne : “Notre clientèle est très hétérogène. Amateurs comme professionnels mettent leurs chevaux chez nous. Aujourd’hui, c’est un cheval de loisir, hier, c’était un cheval de compétition.”
 
Justement, les chevaux de compétition, parlons-en. Car si Quentin et Tekla sont aujourd’hui vétérinaires équins, c’est sans jamais oublier la vie de cavalier professionnel qu’ils menèrent des années durant, avant de se lancer dans la médecine animale. Elle, est Suédoise. Lui, est Belge. Elle, a tout quitté pour venir monter à cheval en Belgique et parfaire son français. Lui, a abandonné ses études pour s’adonner exclusivement à l’équitation, à la compétition, au saut d’obstacles. Elle, savait qu’elle deviendrait un jour vétérinaire sans savoir quand elle concrétiserait ce rêve. Lui, aimait les sciences, les défis, mais c’est la passion du cheval qui l’animait avant tout. Eux, se sont entraînés et se sont rencontrés chez les plus grands de l’histoire du jumping. Ensemble, mais chacun a son rythme, ils ont décidé de changer de vie, de se lancer dans la médecine équine. “Nous nous sommes rencontrés dans le monde du travail. Et, aujourd’hui, nous travaillons quotidiennement ensemble. Pour nous, c’est une chance. Car c’est un métier cérébral, manuel, exigeant et psychologiquement difficile, qui demande beaucoup de compréhension de la part du conjoint ou de la conjointe. Notre couple fonctionne très bien comme cela”, raconte Tekla.
 
La Libre, Momento, 24h avec, vétérinaire, clinique équineL’opération touche à sa fin. La castration est quasiment terminée. L’anesthésiste demande : “Combien de temps ?” “Cinq minutes”, répond Quentin. Cinq minutes avant la fin de l’intervention, cinq minutes avant le délicat transfert vers la chambre capitonnée et le moment du réveil. Encore quelques instants... et voilà la suture faite. Tout le monde s’active à nouveau. On enlève le tube respiratoire de la bouche du cheval. On le rattache au treuil. Les quatre fers en l’air, l’étalon est déposé en douceur dans la salle de réveil. “A présent, on va lui injecter des cartes de doses d’une autre molécule pour le garder calme pendant le réveil”, déclare Quentin. Qui développe : “Le but est de garder l’animal couché le plus longtemps possible pour qu’il élimine le gaz qu’on lui a donné dans la salle de chirurgie. Mais le cheval est un herbivore, il ne supporte pas de rester couché. Certains chevaux intelligents vont prendre le temps de se relever petit à petit. D’autres, pas. D’où la nécessité de les assister pendant le réveil.”
 
A présent, il faut faire silence et laisser le temps à l’animal d’émerger progressivement. Quentin et Tekla se posent et soufflent quelques instants. C’est sûr, depuis quelques mois, leur vie s’est fortement intensifiée. “Au départ, quand nous avons créé la clinique en 2004, nous ne recevions essentiellement que sur rendez-vous. Nous traitions principalement les cas orthopédiques et pratiquions les chirurgies de convenance”, décrit Quentin. Son épouse poursuit : “Depuis le 16 janvier 2012, nous avons étendu notre activité à ce que l’on appelle  ‘la chirurgie abdominale’. On vise ici les cas de coliques, bien sûr. Cela demande beaucoup plus de temps et d’investissement, puisque ce sont des urgences. Nous sommes donc ouverts 24h sur 24, sept jours sur sept.” Et Quentin de conclure : “Pour nous, c’était une suite logique et naturelle que de concrétiser ce projet. On veut toujours faire mieux, aller plus loin, évoluer plus vite.”
 
La valeur du travail, l’intérêt pour la Science et la recherche de l’Excellence, autant d’éléments qui constituent le quotidien des docteurs Pleyers et Forss. Mais cela semble peu de chose à côté de la passion du cheval qui les anime depuis leur tendre enfance. Cavaliers professionnels hier, vétérinaires équins aujourd’hui, l’ambition de Quentin et de Tekla a toujours été de travailler plus et mieux au bénéfice du “noble animal”. Et du propriétaire. Car, faut-il encore le mentionner, c’est en soignant l’Animal que l’on panse les plaies de l’Homme.

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