Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

12/05/2012

Dernière cène à Fairview

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Desperate Housewives, fin, dernier épisodeEn 2011, 45 millions de fidèles ont suivi “Desperate Housewives”, ce qui en a fait la comédie la plus re- gardée à travers le monde. Les audiences ne sont pas encore connues pour 2012, mais avec l’épisode final diffusé ce dimanche (jeudi sur Be TV), elles ne risquent pas de chuter. Retour sur une recette mondialisée.

Karin Tshidimba


UNE TOUCHE DE BREE, une pincée de Gaby, une portion de Lynette et un filet de Susan. Sous ses dehors exotiques ou sophistiqués, “Desperate Housewives” est un parfait pot-au-feu. Une recette simple en apparence, mais qui demande de la rigueur, du doigté et des ingrédients parfaitement calibrés. C’est en songeant à sa “merveilleuse mère” que Marc Cherry l’a établie, privilégiant une vieille marmite (le soap, ancêtre du feuilleton) pour mitonner son plat rehaussé d’une rasade de satire sociale, généreusement arrosé de thriller et saupoudré d’humour à divers degrés. Alignement des ingrédients, suivez le guide.

Une louche de soap
La trame de "Desperate Housewives" est celle d’un roman se poursuivant de chapitre en chapitre (les épisodes) sur plusieurs tomes (les saisons). C’est ce qu’on appelle un feuilleton en télévision, version moderne du “soap” des origines, proposé chaque jour aux ménagères et inactifs, et dont certains durent depuis plus de 20 ans aux Etats-Unis ! Au parfum à l’eau de rose, qui caractérise les soaps, Marc Cherry a préféré celui plus épicé du thriller, façon habile d’unir les publics féminin et masculin censés caractériser ces deux genres. Mais la force première de “Desperate” réside dans cette traversée au long cours proposée à quiconque grimpe à bord du navire de Marc Cherry.
En multipliant secrets, révélations et rebondissements, le créateur s’assure la fidélité d’un public qui souhaite savoir et comprendre. Et pour que la recette ne paraisse pas trop “basique”, Cherry a veillé à y ajouter d’autres éléments (humour, satire sociale, etc.) afin de brouiller les pistes et de toucher des publics aux goûts et motifs très divers. De nombreux observateurs se sont penchés sur cette série au fil des ans, certains soulignant ce curieux mariage entre “Les feux de l’amour” et “Twin Peaks”. C’est la force de cette série, inclassable à ses débuts, qui a marqué la décennie au même titre que “Lost” ou “24 h chrono”, en raison de son caractère innovant. Même si la qualité d’intrigue a baissé au fil des années et que DHW s’est mis à s’autoparodier. Au terme de huit saisons et 180 épisodes, Marc Cherry signe, ce dimanche soir sur ABC, ses adieux à Wisteria Lane.

Un quart de satire
Avec ses maisons proprettes, ses gazons parfaitement entretenus et ses petites palissades blanches, Fairview incarne la banlieue américaine type. Un univers que le créateur Marc Cherry connaît bien pour y avoir vécu. Rien de plus facile, pour lui, que de détourner les codes d’un lieu et d’un mode de vie qu’il pourrait reproduire les yeux fermés. Marqué par de nombreux feuilletons qui ont jalonné l’histoire de la télé, Marc Cherry a choisi de pasticher un univers qu’il a longtemps cru idyllique et dans lequel il pensait que sa mère, en particulier, était parfaitement épanouie… Dès le 1er épisode de la 1re saison, “Desperate Housewives” s’attache aux petits vices et grands secrets que chacun dérobe aux regards du voisin, moquant l’hypocrisie d’une certaine classe moyenne américaine qui tient plus aux apparences qu’à la vérité. Ce faisant, c’est la société américaine tout entière qu’il déshabille et tourne en dérision. Convoquant les mythes fondateurs, les croyances populaires et les vérités établies pour mieux les déjouer ou les détourner. Marc Cherry ne cache d’ailleurs pas ses influences cinématographiques en la matière : “Edward aux mains d’argent”, “American Beauty”. Avec son panel d’actrices allant de la plus traditionaliste puritaine (Bree) à la plus BoBo écervelée (Susan), il s’offre le luxe de tirer aussi bien à droite qu’à gauche, de l’échiquier politique, entraînant dans son sillage des commentateurs passionnés dénonçant autant son côté iconoclaste que conservateur. De l’art de brouiller les pistes et de susciter le débat…

Pincées de thriller
"Desperate Housewives" ne serait rien sans le mystère qui, à chaque nouvelle saison, vient relancer l’intérêt du public. Tout commence, en effet, avec le suicide de Mary Alice Young. Bree, Gaby, Lynette et Susan sont déterminées à découvrir qui a menacé leur fidèle amie et voisine. Un maître chanteur dont on retrouve le thème dans cette 8e et dernière saison, construite autour de la question de savoir si les quatre amies seront ou non démasquées pour le meurtre d’Alejandro/Ramon, beau-père pervers de Gaby. L’enquête ou, dans ce cas-ci, la tentative d’évitement est, en effet, un puissant ressort pour relancer l’action et fidéliser le public. DHW use du suspense et des retournements de situation comme toute (bonne) série policière. Sauf que son but n’est pas seulement de découvrir le “méchant du jour” (comme dans “Les Experts”, par exemple), mais bien de voir comment cet événement sordide va profondément modifier les vies de chacune d’entre elles. Et, par conséquent, la vie quotidienne de la paisible banlieue de Fairview où nos quatre délicieuses “femmes au foyer” sont censées vivre en parfaite harmonie…

Filles emblèmes
Véritable phénomène de la culture populaire, “Desperate Housewives” est parvenu à imposer ses références à un large public. Désormais, entre cuisine et shopping, tout le monde sait ce que “faire sa Bree” ou “sa Gaby” signifie. Comme beaucoup de gays, Marc Cherry manifeste une compréhension très fine de l’univers féminin, d’où le recours à quatre “types” de femmes en tant qu’emblèmes de la part d’Eve ancrée dans le monde (thème illustré dès le générique, bourré de références culturelles multidatées).
Entre Susan, l’artiste gaffeuse et bohème, Bree, épouse rigide et parfait cordon-bleu, Gaby, la bombe ambitieuse et égoïste, Lynette, la mère débordée qui (tente de) régente(r) son petit monde à la baguette, et Edie, puis Renee, dans le rôle de la divorcée croqueuse d’hommes (avec des nuances); tout est mis en place pour faciliter l’identification et les comparaisons. D’autant que l’on peut osciller d’un rôle à l’autre, en fonction des jours, des besoins ou de ses humeurs.
Caricaturaux, ces emblèmes ont pour but de démystifier un certain nombre de “travers féminins” qui font rire les femmes et exaspèrent les hommes, ou vice-versa. Créant une connivence, source de débat et de reconnaissance, qui n’exclut pas le rejet ou la critique des modèles imposés. Inclure pour mieux dénoncer, disent certaines; montrer pour relativiser, insistent d’autres. Le génie de Marc Cherry est de toujours se maintenir sur ce fil étroit et de privilégier l’humour dans le quotidien (même trivial) pour en parler.

Beauté
C'est la cerise sur le gâteau, le fruit défendu sans le noyau. Comme il s’agit de plaire au plus grand nombre, Marc Cherry a parsemé son casting d’acteurs doués et extrêmement avenants. “Plaisir des yeux”, comme on dit en Orient. S’adressant à un public féminin, sans oublier les hommes ou les gays, le casting de “Desperate Housewives” propose une variété de physiques et de types ethniques. Avec davantage de Latinos que de Noirs, en raison du poids économique de la population hispanique aux Etats-Unis. Les adultes sont privilégiés, mais aucun âge n’est oublié (enfants, ados et 3e âge compris). Tous les publics sont représentés, une seule constante : la beauté et la jeunesse sont magnifiées. Car bien avant de faire rire ou de faire réfléchir (deux buts avoués de la série), il faut séduire…


Ph.: ©2005 ABC, Inc.

Les commentaires sont fermés.