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12/05/2012

Nez à nez avec un Nez qui parle...

La Libre, Momento, Coulisses, nez, Mathilde Laurent, CartierMathilde Laurent est le nez de la maison Cartier. Un métier qui la place à un endroit intéressant de la société, puisqu’il l’oblige à se poser les questions de ce que les gens veulent sentir, ressentir. Et comprendre pourquoi, parfois, ils ne peuvent pas se sentir... Rencontre.

Récit: Aurore Vaucelle
Reportage photo: Johanna de Tessières
A Paris, dans un bureau rempli de flacons


ON ARRIVE UN PEU AVANT Mathilde Laurent dans son bureau, situé dans les étages de la maison Cartier, rue Boissy d’Anglas. Tout est chic, sobre, vitré et lumineux, blanc laqué, et tout à coup, passé la porte du Nez de chez Cartier, une foule d’objets tombent sous nos yeux.  Le bureau est recouvert de flacons, de  boîtes à bijoux entassées – que contiennent-elles ?, se demande-t-on en aparté –, de magazines, et là-bas, dans un coin, un thermos à étoiles, des post-it avec un cœur dessiné... Les mouillettes, tigettes en papier, pour sentir les odeurs, se tiennent droites dans des petits pots très “surréalistes”, habillés de nez charnus, tout remplis d’air : en mode inspiration, quoi ! On s’attendrait presque à voir éternuer ces nez de concert, tant il y a de flacons à odeur dans cet étroit périmètre chargé d’objets et d’idées.

Votre nez est-il un nez magique ?
Je crois surtout que l’on a tous des talents, et c’est amusant de voir que certains ont un talent – jusqu’à l’exprimer dans leur métier –,  et que d’autres, dans certains domaines, ont zéro talent. Ça peut-être génial de voir le monde à travers leur non-compétence. Pour les odeurs, c’est mon cerveau qui fonctionne comme ça. Je n’ai aucun problème pour lire les odeurs, je les comprends, je les induis et les visualise.

C’est la manière dont vous percevez le monde...
En effet. Un photographe sait voir dans un objectif, organiser le monde à travers le cadre, et puis, il y a ceux qui prennent des photos, alors que tout le monde est de dos... C’est difficile pour moi de parler du parfum sous la forme qu’il peut avoir pour tout le monde. Mais, récemment, j’ai eu la chance de travailler avec le département de haute joaillerie de chez Cartier. La directrice artistique m’a dit que le parfum pouvait provoquer la même chose que les pierres. Je m’explique : quand on voit une pierre précieuse et magistrale, on reste sans mots, on ne peut la décrire. Vis-à-vis du parfum, je n’ai jamais pu expérimenter cela. Quand je sens un parfum, c’est tellement mon monde, que je ne ressens rien comme tout le monde, mais cette comparaison m’a permis de comprendre ce que l’on ressent quand on n’a pas les codes. J’ai pu, du coup, le sentir dans ma chair et dans mon cerveau. On est, soudain, bouleversé, ému, on se sent minuscule et idiot. Avec cet indice, j’ai compris ce que je ne sentirai jamais.

La Libre, Momento, Coulisses, nez, Mathilde Laurent, CartierCe métier, ce rôle que vous avez, prend d’autant plus de sens quand on se dit que les odeurs et  parfums sont notre premier rapport à l’autre.
C’est peut-être notre premier rapport aux autres, c’est en tout cas l’odeur de la mère. Quand on naît, on est un miracle des sens, et ce miracle s’accomplit tout le temps. Mais ensuite, vient toute cette rationalisation des choses, on va annihilier certains aspects de l’animal sensuel que l’on était. Même si on commence tous par un rapport au sens et à l’olfaction, rapidement, il s’amenuise, voire se perd.

Et puis, le sens de l’odorat n’a pas bonne presse ?
Ce n’est pas qu’il n’a pas bonne presse, il fait très peur, il ramène l’homme à sa primitivité et à son absence de règles. Enormément de gens ont la peur viscérale de retourner à des stades moins évolués.

On ne peut quitter son chez soi sans mettre un parfum, sorte de carapace sociale qui dit : “Je suis ce que tu sens et non pas ce que je sentais dans mon lit.”
C’est un peu cette idée, mais je vois moins le besoin de cacher ce que l’on sent dans son lit que le besoin d’avoir une odeur acceptée par tous, car on croit que l’on n’est sociable que si on sent, comme tout le monde, “Allure” de Chanel ou “J’adore” de Dior. C’est aussi pour cela que ces parfums sont répandus. Plus ils sont portés, plus ils sont portables, c’est aussi un ressort d’achat, le moyen d’être politiquement correct, olfactivement.

Ces parfums, qui ont du succès en boutique, ne sont pas ceux qui sont privilégiés lors de tests à l’aveugle sur une population donnée. C’est le cas du N°5 de Chanel qui est souvent mal aimé en blind test, et pourtant le numéro 1 des ventes.
Une odeur, sans son environnement et sans l’égérie, ne va pas être parlante. Le problème est qu’une odeur seule donne des résultats de tests différents, car on est capable d’accepter un parfum atypique dans un flacon Chanel ou Hermès. Il y a une question de confiance. Et même si le Chanel N°5 donne de mauvais résultats, s’il tient olfactivement, c’est parce qu’il est historique, car les gens veulent acheter le parfum de Marilyn, alors que, sur le marché actuel, c’est un jus atypique. Il correspond à une époque de l’histoire de la parfumerie; aujourd’hui, beaucoup de parfums descendent du N°5.

La Libre, Momento, Coulisses, nez, Mathilde Laurent, CartierLe marché actuel de la parfumerie est cependant gouverné par la volatilité des produits...
Aujourd’hui, les parfums se ressemblent tellement, sont tellement dans des tendances... On ne parlait pas de tendances il y a vingt ans, c’est délirant et inintéressant. C’est triste que la tendance olfacive soit née, on retrécit les temps de vie des parfums, qui sont pourtant des marqueurs du style et d’époques. Et puis, aller si vite, c’est donner peu d’importance au parfum. De fait, le marché s’est beaucoup massifié et draine beaucoup d’argent, il faut créer un nouveau parfum tous les six mois, mais le plus curieux, c’est que l’on prend moins de soin à acheter un parfum qu’un vêtement, et nombre de parfums actuels sont cheap... Je suis étonné de l’aveuglement avec lequel les gens choisissent un parfum. C’est comme si ce que l’on dégageait était moins important que ce que l’on voit de nous.

Quel parfum portez-vous ?
Je ne porte jamais de parfum, si j’en porte un, c’est de manière ultraviscérale. Car il s’impose à moi... Je ne me parfume jamais de manière machinale, quand un parfum m’intéresse, au point que j’ai envie de le porter,  c’est un peu comme un shoot, ou quand j’ai faim. C’est du domaine du vital ou de l’inconscient. C’est vraiment l’idée du shoot ou du médicament qui permet de ressentir quelque chose.

La Libre, Momento, Coulisses, nez, Mathilde Laurent, CartierCela veut dire qu’une odeur correspond à tel ou tel sentiment ?
C’est déconnecté des sentiments, c’est une affaire de chimie. Je perds la trace...

Pour créer, allez-vous à la découverte de maisons moins connues, de choses plus singulières sur le marché du parfum ?
Je suis un extraterrestre en matière d’odorat et, en plus, je sens tout ce que je veux dans mon labo. Je considère que c’est inintéressant de savoir ce qui existe déjà. Je veux créer quelque chose de neuf, d’inspiré, à l’image d’une maison. Je veux sentir les envies, les frustrations des femmes que je connais, que je rencontre. Des femmes et des hommes, d’ailleurs. C’est mon rapport au monde, et je l’assume, mais j’essaie surtout de ne pas être parfumeur en dehors de mon bureau. Je repense à cette phrase : “Don’t be so humble, You’re not that great !” [“Ne sois pas si humble, tu n’es pas si génial !”]. Ce que je ressens, en dehors du cadre de mon métier, ça ne regarde que moi.


La Libre, Momento, Coulisses, nez, Mathilde Laurent, CartierLE PARFUM, OBJET SOCIAL

Sans faire de jeu de mots oiseux, le marché actuel de la parfumerie est sans doute l’un des plus juteux. Internationalisé, il est l’un des moyens par lesquels les grandes marques attirent les clients au porte-monnaie moyen; le parfum étant une manière de rentrer dans le monde du luxe à travers l’achat d’un jus dans un flacon siglé.

Dans ce cadre marketing très dessiné, on se demande comment la démarche de création peut s’affirmer totalement. A ce sujet, Mathilde Laurent a bien des idées, et défend l’esprit de création. “Dans la parfumerie, on ne part jamais au hasard, on sait toujours où on va, on réfléchit à un univers plutôt qu’un autre. Mais c’est toujours ce que je veux, comme je veux, on pourrait dire que c’est un caprice, mais en fait, il s’agit d’un manifeste.” Son rôle actuel de nez chez Cartier lui permet de dépasser ce marketing de base – “tellement stérile en termes d’inspiration olfactive” – qui, à travers un parfum, croit cibler un public en particulier. Elle rappelle également, tout en s’énervant un peu, qu’un grand parfum, un parfum mythique, n’est pas pour un type de personne en particulier.

Précisément, selon elle, le parfum est universel, associé ni à un âge ni même à un sexe. A l’heure actuelle, certaines maisons, dont Hermès, proposent des parfums autant dédiés aux hommes qu’aux femmes. “Ça ne veut pas dire que ce sont des parfums mixtes, je ne crois pas à la mixité des parfums, je crois à l’universalité des odeurs, à leur non-classification. Le terme ‘mixte’ veut déjà dire que c’est un jus qui n’a pas de sexe, alors qu’au contraire, les parfums sont très sexués. Quand j’ai choisi de faire le parfum féminin ‘Baiser volé’, à base de lys, c’est parce que j’avais appris que c’était l’une des essences florales préférées des hommes.”

Et elle tape dans le mille : “On prétend séduire l’autre avec un parfum; alors, il faut sortir de la logique qui consiste à dire : ‘Je l’aime, alors je l’achète.’ Il vaut mieux que ce soit la personne aimée qui soit séduite par le parfum.” Une logique impitoyable qui ruine les campagnes commerciales ciblées. Une façon aussi de lutter contre le prêt-à-penser du marketing. Sentez ce que vous voulez.

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