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19/05/2012

Maître à conter

La Libre, Momento, 24h avec, conteur, professionnelConteuse… un métier ? Pour Sophie Clerfayt, c’en est un, mais aussi, et avant tout, une passion. Jouer avec les mots et les imaginaires est devenu son quotidien. Comme le lapin mystérieux qui court plusieurs lièvres à la fois, Sophie compte plusieurs projets en parallèle. Le plus particulier d’entre tous : “Rouge”, un premier spectacle conté.

Reportage: Fanny Leroy
Reportage photo: Alexis Haulot

JE SUIS CE SOIR CHEZ CE CHER SERGE.” Elles ne le répètent pas une seule fois, mais une dizaine, le plus vite et le plus distinctement possible. Dans la salle, des bribes de conversation et des bruits de chaises se font entendre. D’ici quelques minutes, Sophie, Amandine et Marie-Rose montent sur scène… une vraie préparation théâtrale pour un art que certains estiment pourtant mineur : le conte. Flash-back sur la préparation d’un véritable spectacle conté, intitulé “Rouge”.
 
 
Elles sont à trois sous la lumière des projecteurs, mais la mise en scène qu’elles ont imaginée compte en réalité quatre voix. Les leurs et celle de Jérôme, graphiste. Par rapport à Sophie, il se présente toujours sur le ton de l’humour. “J’ai l’habitude de dire qu’elle est ma cousine germaine, mais elle s’appelle Sophie”, lance-t-il en souriant. Ces deux complices de famille allient, aujourd’hui, leurs forces pour faire naître une création des plus particulières. “Il y a deux ans, Jérôme m’aidait pour confectionner des montages vidéo professionnels lorsqu’il m’a fait découvrir sa tagtool”, explique Sophie. Sa quoi ? Une palette et un stylet qui permettent au graphiste de créer des dessins instantanés sur un écran. L’intérêt de Sophie n’a alors fait que mûrir par rapport à cette technique, tout comme sa volonté de faire reconnaître le conte comme étant un art à part entière. “Nous ne sommes pas encore reconnus par les pouvoirs publics ou même par le monde du spectacle. Le conte est malléable, il peut se produire dans la rue, comme dans un salon ou une salle. Si cette flexibilité est bénéfique dans notre pratique, tout autre est la vision des autorités culturelles. Selon eux, nous n’avons besoin de rien; donc, nous n’avons droit à rien”, souligne-t-elle. Un raccourci rapide dont sont conscients certains intervenants comme le théâtre de la montagne magique situé à Bruxelles. “Cet espace pour enfants nous a offert l’occasion de nous produire sur scène pour nous offrir une visibilité”, continue Sophie. De cette porte ouverte est né “Rouge”, le spectacle des quatre collaborateurs.
 
Amandine et Marie-Rose sont conteuses professionnelles comme moi. Nous avons commencé à travailler à mon domicile devant un drap blanc pour faire apparaître facilement les dessins de Jérôme. C’est fabuleux ce que cet artifice graphique offre en termes de transformation”, poursuit Sophie.
 
La transformation, d’ailleurs, est un thème sur lequel les trois conteuses ont rebondi. “Nous contons des histoires de monstres, des récits qui transitent de la normalité à la métamorphose monstrueuse”, définit Sophie. Du sang, des griffes, de la viande… qui a dit que les contes étaient réservés uniquement aux enfants ? L’amalgame est d’ailleurs fréquent; pourtant, les clés de lecture sont multiples, les sujets inépuisables et le plaisir de plonger dans une histoire, intergénérationnel. “Je remarque parfois que certains adultes sont plus absorbés que leurs enfants par les histoires que je peux raconter. Ce spectacle ‘Rouge’, nous l’avons avant tout voulu familial”, commente Sophie. Pourquoi ? Parce que chaque âge écoute à sa façon. “Les adultes pourraient penser que les enfants ont peur des récits de monstres, mais ils savent faire la différence. Et puis, le monde n’est pas fait uniquement de méchants et de gentils. Depuis des décennies, les contes sont édulcorés, tant par le monde de Disney que celui de Pérault”, affirme-t-elle.
 
Dans sa trousse de conteuse, il arrive, par exemple, à Sophie de raconter l’histoire du Petit Chaperon rouge dans les favelas brésiliennes. Tandis qu’Amandine se plaît, elle, à raconter la véritable histoire, celle où la petite fille elle-même mange sa grand-mère. Des symboliques fortes qui s’effacent au fil des années. “Je suis sensible aux diverses lectures d’un conte. Certaines personnes sont expertes en symbolique. Moi, je fonctionne plutôt au feeling. Un conte a toujours à m’apporter un message; parfois, je ne comprends celui-ci qu’après avoir travaillé mon jeu de conteuse”, confie Sophie.
 
 
Pour “Rouge”, les trois acolytes ont choisi l’histoire ancestrale du roi serpent et celle de la goulue qui raffole de viande crue. Pour le théâtre de la montagne magique, une première version courte de vingt minutes avait été présentée. Un instant suspendu dans l’espace du rêve qui a plu au public et a ensuite amené les créateurs à former une version longue de près d’une heure. Ficelé, le spectacle est amené, aujourd’hui, à se vendre auprès des programmateurs de spectacle. Une tâche lourde lorsque l’on ne se base que sur quelques centaines d’euros de subside. “Nous avons programmé deux dates sans rémunérations propres pour faire connaître ‘Rouge”, explique Sophie. Pas de salaire ni d’aide au montage, tel est le prix à payer pour pousser son spectacle sur les scènes du pays. “On doit être conteur, comptable, communicateur, déchargeur…”, plaisante Sophie.
 
La Libre, Momento, 24h avec, conteur, professionnelEn effet, fraîchement arrivés au centre Bruegel à Bruxelles, leur lieu de représentation, les quatre créateurs consacrent plusieurs heures à l’habillement de la salle. Aménagement de lumières, de gradins, de décors… tout est pris à bras-le-corps. En guise de toile de fond, des chemises et T-shirts récupérés dans le quartier des Marolles et mis bout à bout. “Ce panneau de vêtements invite déjà au rêve et donne plus de relief”, souligne Sophie. Vient ensuite le moment de la répétition dans ce nouvel espace à apprivoiser, chacun se met en place… différente de la dernière fois. “Précédemment, j’étais à côté de la scène. Aujourd’hui, je suis en régie. Il faut s’adapter”, confie Jérôme. S’adapter aussi à la non-adhérence du sol, à l’espace général de la scène, au placement par rapport aux lumières pour les trois conteuses. Et puis, la finesse du spectacle est aussi sans fin. “Nous changeons constamment des détails”, affirment les trois compères scéniques.
 
A quelques heures de la représentation, elles entament un filage de leurs deux contes, un moment précieux pour s’accorder. “Je me tourne après avoir dit ‘Lustucru’, et vous ?”, lance Marie-Rose en s’arrêtant au milieu de l’une des chansons qui rythment leurs récits. Il est vrai que se partager la parole à trois demande de la coordination et de l’écoute, des apprentissages qu’intègre peu à peu chacune des conteuses. “Habituellement, nous sommes seules sur scène. Cette fois, nous partageons nos joies et nos stress. Mais la difficulté vient du fait que nous n’avons pas de texte réellement écrit. Nous avons d’abord improvisé, ensuite, nous avons jeté sur papier le résultat pour nous répartir au mieux la parole. Au fil des répétitions, nous connaissons le rythme à adopter, et il nous est possible de rattraper la moindre erreur de l’une d’entre nous. Et puis, nous nous adaptons aussi à Jérôme. Quand il exprime une idée via un dessin, nous n’avons pas besoin d’en rajouter”, confie Sophie. Face à ce nouvel outil, les conteuses n’avaient qu’une peur : qu’il bloque l’imaginaire du spectateur. “Mais au contraire, cela permet de faire circuler la parole de manière plus fluide”, affirme la conteuse.
 
La Libre, Momento, 24h avec, conteur, professionnelContrairement au jeu théâtral où le comédien s’efface derrière son personnage, le conte, lui, aime à souligner les caractéristiques de son narrateur. “Chaque histoire passe par l’imaginaire de son conteur et par ses mots. Faire une réplique exacte des écrits des frères Grimm n’a pas beaucoup d’intérêt. La manne des contes est universelle et inépuisable lorsque chacun se l’approprie”, souligne-t-elle.
 
Pour Sophie, Amandine et Marie-Rose, ce jeu des mots et des images est devenu un métier. Après avoir étudié le marketing, puis travaillé dans l’humanitaire aux quatre coins du monde, Sophie s’est plongée à corps perdu dans le conte. “Depuis toute petite, j’ai aimé l’art de la parole. Je m’en suis éloignée par incitation familiale avant d’y revenir peu à peu. Je suis aujourd’hui conteuse professionnelle depuis 2006”, explique-t-elle. “Arrives-tu à en vivre ?”, la questionne souvent sa maman. “Grâce au statut d’artiste, il est possible d’en vivre en effet, même s’il faut avouer que cela reste une situation précaire. Certains conteurs maintiennent une activité annexe pour subvenir à leurs besoins”, détaille-t-elle. Jamais, Sophie n’a regretté son choix. “Mon entourage voit que je suis heureuse dans cette pratique. Mon père m’a déjà dit s’en vouloir de ne pas m’avoir poussée dans cette voie artistique”, confie-t-elle.
 
Si le regard de l’autre est toujours primordial, il l’est d’autant plus au début de la pratique de conteur. “En commençant, je balayais toujours l’assemblée du regard pour scruter l’ennui. Au moindre bâillement, j’interprétais. J’avais l’impression de vite devoir terminer mon histoire”, raconte Sophie. Mais, comme lui a appris un maître à conter québécois, “ton job, c’est de raconter des histoires, pas de te faire écouter”. Désormais, Sophie joue des imprévus. “Aujourd’hui, je m’appuie sur les visages souriants. Et si un téléphone sonne, je l’intègre dans mon histoire”, dit-elle de manière décontractée.
 
La Libre, Momento, 24h avec, conteur, professionnelCe soir, les visages des spectateurs se distingueront à peine dans la pénombre. Les trois conteuses sont dans leur loge, et le stress devient grisant, les gestes presque automatiques. Maquillage, repassage, habillage… elles connaissent la musique et ne se privent pas de blagues, taquineries ou autres discussions sur le fer à repasser pour se détendre. Elles répètent aussi une chanson pour être dans le bon tempo, mais le stress rend parfois quelques notes fausses. La mélodie des voix s’arrête, un court silence s’installe, et c’est à ce moment que le stress monte. “Quand allons-nous être averties qu’il est temps de monter sur scène ?”, demande Marie-Rose. “C’est le rôle des organisateurs”, répond Sophie. “Mais les organisateurs, c’est nous...” Bienveillants, des amis venus apporter main-forte les entourent aussi. Certains pensent même à leur apporter des attentions symboliques. “Marie-Rose, ton mari est venu t’apporter un verre de rouge”, lance Amandine. Quoi de mieux pour démarrer un spectacle aux nuances rougeoyantes ?

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