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02/06/2012

L'historienne qui aimait les séries

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Marjolaine Boutet, historienne, sériesDocteur en Histoire, Marjolaine Boutet est passionnée de séries et a déjà écrit deux ouvrages de référence sur le sujet. Elle nous explique comment ses deux passions se nourrissent l’une l’autre avec des créations qui explorent l’Histoire et ses méandres, de façon parfois plus pertinente que certains cours…

Entretien: Karin Tshidimba, à Paris


À LA QUESTION DE SAVOIR POURQUOI une historienne a-t-elle décidé de se pencher sur les séries, Marjolaine Boutet répond que c’est tout le contraire. “C’est grâce aux séries que je suis devenue historienne. Elles ont nourri mon imaginaire durant toute mon adolescence et m’ont donné envie de mieux connaître l’histoire et la société américaines. Entre 15 et 18 ans, j’ai passé tous mes étés aux Etats-Unis.”

Les années 90 étaient celles du “teenage drama” : quelques gars, quelques filles partageant les mêmes galères au lycée et découvrant les premiers émois, tout comme elle, en fait. “Cela m’a donné l’occasion de découvrir les séries telles qu’elles étaient vraiment (chaînes, grilles et coupures pubs aux USA) et en VO. En France, on voyait ‘Hélène et les garçons’ et on savait que ce n’était pas du tout la réalité. Les séries américaines m’ont d’emblée semblé plus crédibles. Je suis tombée amoureuse de cette culture et j’ai voulu en savoir plus. C’est comme cela que j’ai entamé mon long cursus d’études en sciences humaines.

En 2002, elle lit “Les miroirs de la vie” de Martin Winckler (autre spécialiste français des séries) et c’est le déclic. Parce qu’il “a une connaissance intime des Etats-Unis”, et que ça lui a donné envie de travailler à son tour sur le sujet. Elle retourne donc à Sciences-Po, pour entamer un DEA, et lancer ses recherches bibliographiques.

Mon premier objet d’étude a été les séries et la guerre du Vietnam à cause des ‘teenage dramas’ justement. Dans les séries des années 90, on trouve la mémoire d’une guerre omniprésente alors qu’elle n’a touché que 8% de la population. Ce décalage m’intéressait. J’ai donc entamé des recherches à Londres et à Washington sur bobines et sur VHS, car il n’y avait pas encore l’Internet haut débit à l’époque. Mon mémoire était tellement nouveau que j’ai été publiée tout de suite dans la revue ‘Vingtième siècle’. Ensuite, j’ai fait ma thèse sur les manuels scolaires américains, ce qui m’a permis de peaufiner mon travail sur l’identité américaine. Je voulais pouvoir convoquer toute une culture générale pour mieux décrypter les séries.”

Tout en passant l’agrégation, Marjolaine Boutet commence à donner des conférences sur les séries. Aujourd’hui, elle poursuit cette activité prolifique (cf. ouvrages publiés, ci-contre) tout en étant prof et maître de conférences en Histoire contemporaine à l’université de Picardie-Jules Verne, à Amiens, et spécialiste de l’Histoire des Etats-Unis. Détail d’importance: elle a enseigné l’analyse critique des séries, entre 2006 et 2008, à la prestigieuse Sciences-Po.

Ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui, c’est d’approfondir ma réflexion sur les séries historiques. Cela m’a permis de comprendre pourquoi j’aimais tellement ‘Mad Men’, par exemple.”

La chaîne HBO a changé la donne en matière de séries historiques. Avec ‘Band of brothers’, ‘Rome’, ‘Deadwood’ et ‘Carnivale’, on n’est plus dans la célébration du passé mais dans une évocation plus sale et violente des mythes fondateurs, donc une vision plus authentique et moins idéalisée de l’Histoire. La démarche y est ‘historienne’: elle pousse à se tourner vers le passé pour comprendre le présent, à interroger les sources pour mieux comprendre les choses.”

La série “Rome” est un parfait exemple de cette richesse du travail scénaristique : “la série évoque la fin de la République et le début de l’Empire. Deux personnages, Titus et Lucius, permettent au public de vivre cette transition et d’interroger des grands personnages historiques mieux que dans les livres, puisque l’un s’inscrit dans les pas de César et l’autre dans ceux de Marc Antoine. Cela permet de comprendre une période et ses enjeux d’une façon émotionnelle. De la même façon, ‘Deadwood’ a permis de voir d’où venaient les Etats-Unis et comment l’Etat américain s’est mis en place à partir de rien.”

Ce sont des questionnements révélateurs d’une époque” parce qu’on retrouve cette même démarche dans la série “Un village français”,  poursuit Marjolaine Boutet : “les faits historiques et la chronologie sont respectés mais l’attachement aux personnages fictifs permet de comprendre leurs dilemmes de l’intérieur. Cela ne veut pas dire que toutes les séries historiques sont pédagogiques, il y a encore des séries très mal faites aux Etats-Unis aussi, comme ‘The Kennedys’ par exemple. Et là, c’est même dangereux car cela peut induire le public en erreur.


Ph.: First Editions

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