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09/06/2012

Le masque tombe

La Libre, Momento, Autoportrait, Jean-Luc MoermanJean-Luc Moerman est un artiste belge qui a débuté sa carrière en créant des stickers qu’il utilise pour marquer son passage. Son univers se caractérise par des formes abstraites et des couleurs très vives.


JEAN-LUC MOERMAN EN 6 MOMENTS

5 juillet 1967 : je suis né à Bruxelles.
J’ai du mal à retenir les dates, j’oublie souvent mon propre anniversaire. Je dirais qu’il y a des événements et des périodes plus marquantes qui me poursuivent et qui sont encore en moi aujourd’hui : le décès de mon frère, celui de mon grand-père, la mort de certains jeunes que j’ai croisés et fréquentés.

La naissance de mes 2 enfants.

Mes nombreux séjours à l’hôpital, suite à une erreur médicale. Une erreur qui m’a presque coûté la jambe. Ils envisageaient l’amputation. Ensuite, un autre médecin m’a remis sur pied après de très nombreuses opérations.

Tous les moments où je suis à l’atelier : où je peins et dessine. Le temps, petit à petit, n’existe plus, je suis ailleurs.

Le moment où l’on tombe amoureux.

Les moments où l’on observe ses proches en ayant conscience que c’est temporaire, et qu’un jour, tout prendra fin et fera partie du passé.


UN EVENEMENT DE MA VIE

Il n'y a pas vraiment un événement qui m’a marqué. Nous sommes tous marqués par la vie. Nos corps sont tatoués à l’intérieur. Nos cicatrices sont inscrites en nous, malgré nous. Les blessures d’amour, les blessures d’orgueil, les non-dits de nos familles qu’on trimballe.
La plupart des gens portent des masques, mais nous sommes tous égaux face au sort que nous réserve la vie. Il faut qu’un jour, les masques tombent… tous !


UNE PHRASE

“Marche ou crève.”
Ma phrase préférée…

Ou encore:

“Tu voulais un vélo; eh bien, maintenant, pédale.”
Dit en espagnol, ça déchire !


DES FILMS

Pour les films, ce qui me vient à l’esprit (tous des films que j’ai vus au moins trois fois… et non pas des films que l’on dit qu’on a vus pour faire bien) : “Le cercle rouge”, de Melville; “Ghost Dog”, de Jim Jarmush; “Les Enfants du Paradis”; “Le Prophète”, de Audiard; “Le Parrain”; “Apocalyse Now”; “Brother”, de Kitano.

Les films de Kurosawa (“Les sept samouraïs”…); les films de John Casavettes; “Clockers”, de Spike Lee; Les vieux Gabin (“Le jour se lève”, “Hôtel de Nord”, “Les bas-fonds”, “Quai des Brumes”…).

La série “The Wire” et la série “Walking Dead”…
Mon enfance passée dans des logements sociaux à Forest, dans le quartier St-Denis. On traînait dehors à discuter très tard le soir sur un banc, nous organisions des chasses à l’homme le week-end, les plus grands devaient attraper les plus petits pour les “démonter”. Les premières conneries avec les potes… Ensuite, l’héroïne est arrivée, et tout a définitivement changé ! Notre vie, c’était un peu l’île aux enfants. Mes amis, c’étaient, d’une certaine façon, Starsky et Hutch, mais nous n’étions pas dans un film ! La réalité a vite mal tourné. Certains ont pris des trucs, et puis… ils disparaissaient ! Au fur et à mesure, ils sont tombés comme des mouches, et personne n’a rien dit, tout le monde s’en foutait !


DES LIVRES

J’ai du mal à me concentrer. Quand je lis, je pense à tout ce que je ne fais pas !
J’aime les bouquins de Paul Virilio. Mais, souvent, j’écoute pas mal de romans lus en dessinant à l’atelier.
La plupart du temps, j’écoute énormément la radio, les podcasts d’émissions sur France Culture, France Inter, la BBC…


TROIS LIEUX

Tokyo et Kyoto
J’aime profondément le Japon, le raffinement, où rien n’est laissé au hasard. J’aime les tatouages japonais, leur esthétique. Les estampes, le saké, les cerisiers en fleurs, le vent, les regards, les gestes lents…

New York
Fin des années 80, début 90. L’âge d’or du hip-hop. J’aime pédaler dans la ville en fixies. Ce sont des vélos sans freins, utilisés par les messagers (coursiers) à New York ou ailleurs aux Etats-Unis. C’est une vraie culture, le fixies, un vrai style de vie.
J’aime New York pour ça, ce shoot de liberté sur ces fixies dans la circulation, c’est une sorte d’aller-retour instantané dans le temps. Je n’ai pas été à NY pour exposer, mais pour vivre cette expérience. Je l’ai vécue, mais pas comme les hipsters d’aujourd’hui qui se promènent avec leur vélo comme s’ils avaient un sac à main, ou comme les gens “décorés” avec des tatouages de criminels sans avoir tué personne… sorte de révolutionnaires de la place Vendôme.
L’été indien… L’hiver avec un mètre de neige…

La montagne, le Valais suisse
La montagne, cette sorte de mer solide où le silence règne. Skier avec ses petits. Pédaler en forêt en VTT.
Le vélo a rythmé toute ma vie. Les premiers vélos fabriqués par mon grand-père avec des morceaux de vélos. Vélos avec lesquels on devait freiner avec nos pieds et où l’on mettait des cartes dans les rayons avec des pinces à linge pour faire du bruit.
Le premier vélo de course que je me suis acheté avec mon premier argent de poche à 15 ans. Le vélo, c’est une manière de dessiner dans le vide. Je compare souvent l’épaisseur du pinceau à celle des pneus du vélo de course. Le vélo symbolise pour moi une machine de liberté, une machine pour résister, à penser.


UNE DATE

6 août 1945
Je pense qu’à cette date, tout a définitivement changé pour l’espèce humaine.
Quand on regarde l’image de ce champignon nucléaire, c’est très ambigu. On constate que c’est à la fois sublime par sa forme et sa puissance, et à la fois terrifiant.
Paul Virilio parle d’un accident, il dit aussi: “Le train amène le déraillement; l’avion, le crash; la bombe, Hiroshima; le nucléaire, Tchernobyl; l’informatique, le bug; le temps réel de l’information, l’effondrement du temps; sans parler de ce que prépare la génétique : chaque invention invente ainsi son propre accident.” C’est une découverte peu banale du philosophe, urbaniste et sociologue Paul Virilio.
La catastrophe de Tchernobyl se télescope dans la mémoire collective avec celles de Fukushima et d’Hiroshima au sens où il y a un avant et un après. Ça inaugure des ères nouvelles, mais, dans nos mémoires, la catastrophe qui nous paraît la plus proche reste le 11 septembre, alors qu’en termes de date, Fukushima est plus proche. Le terrorisme n’existe pas sans les médias !
Auparavant, les accidents étaient locaux. Avec Tchernobyl, nous sommes passés à des accidents globaux, aux conséquences inscrites dans la durée.


Ph.: JC Guillaume

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