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16/06/2012

Plus vrai que nature

La Libre, Momento, 24h avec, BotanisteIl gère plus de 10 000 hectares de forêts, bois, sous-bois, étangs et rivières. Et les piscines tropicales
qui y sont installées. Jean Henkens est le “Monsieur Nature” du groupe Pierre & Vacances-Center Parcs.
Un botaniste en chef, passionné et passionnant.

Échappée: Charlotte Mikolajczak
Reportage photo: Alexis Haulot

IL FAUT BIEN L’AVOUER : CETTE RUBRIQUE “24 heures avec…” ne lui convient pas trop. Ses journées ne sont jamais pareilles et bien trop remplies pour se contenter de… quatre pages.
 
Jean Henkens est le botaniste en chef du groupe Center Parcs; plus exactement, du groupe Pierre & Vacances – Center Parcs. Il y a dix ans, le premier a en effet acheté le second et, dans la foulée, les services de son “Monsieur Nature”. Ce ne sont donc plus sur la faune et la flore d’une vingtaine de parcs que Jean Henkens veille, mais sur celles de plus d’une centaine de sites. Ses journées se suivent sans du tout se ressembler. Non seulement elles ne se passent pas au même endroit – même si son bureau est inscrit dans les locaux administratifs du Center Parcs d’Erperheide, dans le Limbourg, premier du genre en Belgique –, mais en plus, elles ne le confinent pas aux mêmes travaux.
 
Et même si c’était le cas, la personnalité du principal intéressé est telle qu’il parviendrait à casser la monotonie de son travail. Jean Henkens est fait d’un bloc… d’enthousiasme et de passion pour la vie. La sienne – au premier rang de laquelle arrive son métier –, mais plus encore celle de la nature, des humains qui la travaillent avec lui et de ceux qui en profitent.
 
Rien ne l’effraie. Certainement pas les défis. C’est d’ailleurs sur un défi qu’il a été engagé il y a un peu plus de trente ans, quand le créateur de Center Parcs a proposé au jeune botaniste qu’il était (et qui a 56 ans aujourd’hui) de dessiner, en trois semaines, le “master plan” d’un parc qu’il se proposait d’ouvrir aux Pays-Bas où le groupe est né. “Dans les années 80, il n’était pas facile de trouver un job de botaniste, se souvient-il. Je faisais un stage à l’entretien des jardins, ici, à Erperheide.”Un parc qu’il connaissait bien pour en être le voisin.
 
 
Les projets, c’est ce qu’il aime, qu’il prend à bras-le-corps comme s’ils étaient les siens. Ils le sont d’ailleurs souvent. Quand le groupe ne lui en propose pas, il en imagine. Comme celui de créer une “bambou house”, piscine tropicale où ne régnerait que ce type de plante. “Il s’agira de rassembler, en un même lieu, tous les bambous du monde ainsi que des objets en bambou.” L’origine de son inspiration ? “De bons contacts établis avec les responsables d’une ‘bambou school’ à Sumatra, raconte-t-il. Ainsi qu’avec des artistes du sud de Java qui vont m’aider à créer cet environnement. Où tout sera en bambou : la structure, les plantations, les objets… Où qu’ils regardent, les visiteurs ne verront que des bambous, pas le bâtiment qui les abritera.”Le tout autour d’un bambou de près d’un siècle, qu’il lui faudra amener jusqu’en Europe.
 
Ce qu’il a déjà fait pour des centaines d’autres arbres dont le poids atteint parfois les dix tonnes. C’est-à-dire les choisir, les déterrer à la main, et, surtout, les façonner pour leur transport dans des containers. Une préparation qui prend plusieurs mois car il faut plier, jour après jour plus étroitement, les branches sur le haut du tronc. Afin qu’ils survivent à sept semaines sans eau et sans lumière, il leur injecte alors une sorte de latex de sa composition qui les met dans un état semi-comateux. Puis vient le temps de leur réadaptation sous les vitres d’une serre dans le nord des Pays-Bas, qui durera un an. Un parcours qu’il suit personnellement. “J’en suis responsable. Je ne peux prendre les arbres pour ne les utiliser que deux ans et demi puis les jeter. Je veux qu’ils vivent, me survivent et… survivent à Bart Put”, son jeune assistant qu’il forme actuellement.
 
Ces plantes qu’il pourchasse de par le monde, il en connaît le nom latin, les nom flamand – c’est sa langue maternelle –, anglais, voire français. Mais aussi indonésien, sri-lankais, australien, kenyan…
 
Nature, oui. Mais pas sauvage. Les contacts humains ne le démoralisent pas. Au contraire. Il les pourchasse autant que les arbres. Il a d’ailleurs tendance à associer un arbre aux personnes qu’il rencontre, dont il ne leur révèle pas toujours le nom. “Mais si je le fais, dit-il, ce n’est jamais sans donner d’explications.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, BotanisteLa nature, bien entendu, ne l’effraye pas. Ce serait un comble, même si Jean Henkens n’est pas un botaniste comme les autres. Sous ses chemises à carreaux (“Jamais de costume ni de cravate… Quelles que soient les circonstances”), il a un petit côté aventurier qui n’est pas celui que l’on donne d’emblée au groupe qui l’emploie. Dans son cas, on peut même dire qu’aucune nature ne le rebute : luxuriante, équatoriale, humide, fraîche, rincée, frisquette, gelée, hostile, voire inhospitalière. Même si, concept de Center Parcs oblige, il est plus souvent amené à la côtoyer aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne et en France, ainsi que dans les pays tropicaux. Tout domaine comporte en effet, en son cœur, un paradis aquatique subtropical appelé Aqua Mundo.
Pierre & Vacances en a bien compris l’intérêt qui commence à en créer dans ses propres groupes de résidences ou villages clubs. Le dernier en date sur lequel Jean Henkens a travaillé, par périodes sur trois ans, se bâtit à Avoriaz. Un projet où l’on reconnaît bien sa patte. Il n’y a en effet pas créé un concept tropical comme les autres. “Mais un… ‘Alpes tropicales’ ”, sourit-il. Les arbres qui le composent, il les a exclusivement cherchés et trouvés sur les flancs des montagnes tropicales. “Sur la face sud du Kilimandjaro, en Birmanie, au Laos.” Car pour lui, un projet “commence toujours par une histoire, une ‘story line’, que je me raconte et que je raconte aux visiteurs”. Comme il l’a fait quand il a signé une des serres de l’exposition horticole Floriade 2012 (jusqu’au 7 octobre à Venlo, Pays-Bas) ou encore le parcours “Kids Climate Conference” qu’il crée dans un Center Parcs des Pays-Bas pour des écoliers de 12 ans. Ou comment apprendre à (sur)vivre dans la nature et en même temps comprendre tout ce qui en fait la richesse. Un parcours… en forme de cœur, “qui est en même temps celle de la feuille du tilleul”, ajoute-t-il, et qui se tiendra les 21 et 22 juin, “le jour le plus long”.
 
Dans le groupe Pierre & Vacances – Center Parcs, il est un électron indispensable mais libre. La hiérarchie, il ne connaît pas. “Un vrai botaniste ne peut vivre dans une hiérarchie, dit-il. Je suis partout, à tous les niveaux”, précisant sa pensée en dessinant, sur une feuille de papier, une pyramide (la forme habituelle d’une hiérarchie) et un trait qui la traverse de part en part comme une guirlande sur un sapin de Noël (lui). 
 
Il faut dire qu’il travaille sur tous les projets. “Center Parcs est unique dans la création d’environnement”, explique-t-il. Et c’est bien sa tâche : qu’il travaille sur une nouvelle piscine, comme il le fait pour l’heure pour Center Parcs Angleterre (sur le site de Woburn), décidant de la forme du bâtiment, de celle des piscines, de l’emplacement des arbres mais aussi des toboggans, du choix des carrelages, des vitrages… Ou qu’il se penche sur l’ensemble d’un site. “Cela va de la recherche du terrain à l’architecture des cottages", précise-t-il, pointant celui qui vient d’entrer dans son patrimoine professionnel, localisé dans le sud de l’Allemagne. “Avant d’opter pour celui-là, j’en ai visité une vingtaine. Nous avons plusieurs critères. Il faut un terrain d’une certaine taille (plusieurs centaines d’hectares), appartenant à un seul propriétaire, public ou institutionnel, c’est plus simple. Il ne doit pas s’agir d’un site protégé, ni d’une forêt de grande valeur.” Car il se refuse à faire couper les arbres qui ont plus de quarante ans d’âge, mais déplace au besoin ceux qui sont plus jeunes. “Je suis la conscience du groupe. C’est parfois un peu difficile pour la direction.”
 
“Les terrains doivent être accessibles, préconise-t-il, profiter d’un certain relief, d’une certaine humidité.” Il est bien sûr également attentif à la qualité du sol. Et à la présence d’une rivière “qui crée des paysages différents, amène de la lumière dans la forêt et peut aussi servir à guider les promeneurs” . Le choix étant fait, il arpente plusieurs fois le terrain, à toute heure du jour… et de la nuit, en vue de son aménagement, y plantant parfois sa tente. “J’ai été mille fois sur place. Le site vit dans ma tête, dans mon cœur, dans tout ce que je suis. Je suis… trop passionné, fanatique.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, BotanisteIl étudie plusieurs scénarios sur papier, en plaçant et déplaçant le bâtiment central et les cottages, “afin de ne pas blesser la nature et de ne pas casser le caractère de la forêt” . S’il le peut, il choisit en priorité “un endroit blessé par une tempête par exemple, là où la nature est plus pauvre, ou encore là où il y a eu une coupe. Jamais là où les arbres sont d’une grande valeur” .Vient alors la réalisation d’un “master plan” qu’il met en musique avec force plans, dessins, photos… Avec son assistante Inge Gysen. Cela lui prend deux semaines complètes, car il envisage tout et motive ses options : les plantes, arbustes et arbres qu’il recommande, bien sûr, profitant de l’occasion pour y ramener les essences qui y existaient avant 1750 (sur base de l’étude scientifique d’une carotte de terre excavée à deux mètres de profondeur), tout en créant “des zones sauvages et d’autres semi-sauvages” ; les prairies, les sous-bois, les plans d’eau “pour accueillir lapins, écureuils, poules d’eau, papillons, libellules, oiseaux, reptiles… Ces animaux qu’il faut respecter parce qu’ils étaient là avant nous. Et puis, ils sont pour Center Parcs une valeur ajoutée” ; les types de clôtures douces (eau, relief, matériaux naturels); les circulations (des hommes et des animaux); les routes et sentiers, en profitant au maximum des chemins existants et en privilégiant bien entendu les voies non asphaltées; la mini-ferme (car les Center Parcs, sur ses conseils, en ont toujours une, avec des animaux de basse-cour, des chèvres, moutons, lapins…) et les vergers si la région en porte traditionnellement; le “cœur” composé de la piscine, du centre de loisirs, des restaurants et magasins; les lieux de parcage des voitures, aussi, car les parcs sont piétonniers. Pour les cottages qu’il localise sur le site “afin que personne ne se dérange” , il émet des suggestions architecturales, rattachées au caractère, à la structure, aux teintes de l’architecture locale. “En matière de nature et de circulation, je suis écouté à quasi 100 %. Mais peut-être un peu moins… pour l’architecture des cottages, car interviennent des choix financiers et d’exploitation qui ne sont pas de mon ressort. Mais je comprends. Les vitrages que j’avais préconisés, descendant tous jusqu’au sol… doivent être nettoyés deux fois par semaine…”
 
De véritablement routinier, Jean Henkens n’a, somme toute, que l’inspection, trois à quatre fois l’an, des 21 Center Parcs du groupe, des 4 Sunparks et de quelques villages Pierre &  Vacances, en compagnie de leur jardinier en chef. Une inspection qu’il fait, loupe et foreuse à la main. Et tout y passe : les arbres, leur tronc, leurs feuilles, les prairies, les sentiers… Ce qu’il fit, ce jour-là, à Erperheide en compagnie de Jef Smeets. Un long tour dans le parc et dans l’Aqua Mundo. “Je suis content du premier, moins du second. La terre est trop sèche et les plantations manquent de nourriture. Mais dans l’ensemble, c’est magnifique, confesse-t-il. Ce Center Parcs a vu passer douze millions de personnes en trente-deux ans et la nature est intacte. Sans avoir dû mettre des panneaux d’interdiction dans tous les coins.”Panneaux qu’il abhorre. A tout le moins les mots “interdiction”, “interdit”…
 
Comme dans les autres parcs, il est attentif à l’évolution de la nature qu’il a définie. “Evolution, mais pas révolution, dit-il encore. Dans tous les parcs, je cherche à revenir à la nature authentique. Il y a une trentaine d’années, quand Center Parcs s’est établi ici, le terrain était planté de pins qui servaient à la fabrication des billes utilisées dans les mines du Limbourg. Ces pins ne sont pas d’ici. Chaque année on en coupe pour replanter à leur place des essences locales.”

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