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04/08/2012

Wathelet, la simplicité de l’homme

Véritable talent à l’état brut, Grégory fait partie de ces rares et précieuses personnes qui n’ont besoin de rien pour briller. Point de fonflons ni de grands tralalas, le cavalier de saut d’obstacles rayonne par sa simplicité et sa modestie. Aujourd’hui, Greg et sa jument Cadjanine s’apprêtent à accomplir le grand saut olympique.

Portrait   Alice Dive


La Libre, Momento, 24h avec, Ode à un couple olympiqueICI, NUL BESOIN DE SORTIR sa carte, d’allumer son GPS. Tout le monde connaît l’endroit. Faimois et Faimoises vous indiquent volontiers le chemin à suivre. Il faut dire que les contours de la propriété ne passent pas inaperçus. Le village n’est pas bien grand, les écuries s’imposent sûrement mais harmonieusement dans le décor pittoresque de la cité liégeoise.
 
Faimes. Un mardi matin. Il est tout juste huit heures. Les imposantes grilles de la rue des Bada s’inclinent à notre arrivée. Une belle entrée en matière. Fallait-il s’y attendre, quelques chiens nous accueillent, nous font la fête. Deux Rodhesian Ridgeback et quelques Jack Russell, c’est sûr, nous voilà immergés, le temps d’une journée, dans le monde si particulier des cavaliers. Et pas n’importe lesquels. Des cavaliers de haut niveau, s’il vous plaît. “Nous sommes trois entités à partager ces écuries. Il a d’abord les propriétaires, des Estoniens, Marie, une autre cavalière qui loue quelques boxes et moi-même qui dispose d’une troisième partie”, présente posément Grégory Wathelet.
 
L’homme, grand, mince, élancé même, dégage une sérénité déconcertante. Sans doute la marque de fabrique d’un grand champion. “C’est quelqu’un qui ne connaît pas le stress ”, nous confie Axelle Jeanne, groom et véritable bras droit de Grégory. Qui poursuit : “Il n’est jamais angoissé, peu importe l’enjeu de la compétition à laquelle il participe. Que ce soit un concours régional ou une Coupe du Monde, il adopte exactement le même comportement”. Et la même, le sourire aux lèvres, d’admirer : “C’est vraiment une grande force qu’il a là, cela me dépasse totalement”.
 
Cela fait bientôt quatre ans que Grégory, alias “Greg”, a pris ses quartiers ici, à Faimes, en province de Liège. “J’aspirais depuis longtemps à disposer de mes propres infrastructu res. Je désirais construire quelque chose sur le long terme, avec plusieurs personnes, de façon à ne plus recommencer tout à zéro, à ne plus me retrouver sans rien si je perdais un cheval”, expose le cavalier. Il enchaîne : “Mon objectif était de bâtir quelque chose qui soit viable financièrement. En développant un peu de commerce par-ci et d’entrainements par-là, l’écurie pourrait tourner”. Et d’ajouter : “Mais attention, j’insiste, ici c’est une écurie de compétition. Pas de commerce. Même si vous êtes amenés à faire un peu de commerce pour faire tourner la maison”.
 
Mais assez parlé. La journée s’annonce chargée pour le pro. Il a des Jeux à préparer. Il doit entraîner ses chevaux. Et lui avec. Baloudana d’abord, Kronos ensuite et Cadjanine, le cheval olympique, pour la fin de matinée. “Chaque matin, je monte trois à quatre chevaux. L’après-midi, je m’entraîne aussi et consacre une partie non négligeable de mon temps aux cours, aux échanges commerciaux, aux obligations administratives et aux contacts à la presse”, détaille Grégory. A cheval, l’homme a fière allure. Il en impose, comme on dit. Entre piste intérieure, piste extérieure, paddock et autres zones plus verdoyantes dédiées à la détente de l’animal, Greg a l’embarras du choix. En cavalier consciencieux qu’il est, il n’hésite pas à prendre les vingt premières minutes de son temps de travail pour faire marcher sa monture. “C’est quelqu’un qui n’use pas ses chevaux. Il est très réfléchi et fait les choses très proprement. Si le cheval n’est pas prêt, il n’est pas prêt”, déclare la groom du cavalier. Petit bout de femme au caractère bien trempé, Axelle Jeanne travaille au service de Grégory depuis maintenant six ans. Six années de labeur et de passion consacrées à la préparation matérielle et physique du cheval, sans oublier l’indispensable soutien psychologique qu’elle constitue pour le cavalier. Elle témoigne : “Ce qui est exceptionnel avec lui, c’est qu’on peut discuter de tout. Il va toujours me demander mon ressenti du cheval à pied, pour avoir un autre ressenti à cheval. Greg a toujours mené ses chevaux du début à la fin, il a toujours fait des plannings pour préparer l’avenir de ses montures. C’est un vrai homme de chevaux”.
 
Né le 10 septembre 1980 à Clavier, le petit Grégory acquiert son premier poney dès l’âge de 7 ans. “Mes parents étaient fermiers. Il y avait un poney à la maison. Au début, je me baladais avec lui dans les prairies. Très vite, j’ai commencé à faire l’un ou l’autre concours. Puis, mes parents m’ont offert un cheval. Vers l’âge de 13-14 ans, j’en avais trois, quatre. Plus tard, on m’en a confié d’autres à monter. Jusqu’à mes 19 ans, c’était un simple hobby. Un hobby qui me prenait énormément de temps. Dès que je n’étais pas à l’école, j’étais à cheval”, se souvient Grégory. Qui avoue : “A la base, je ne voulais pas en faire mon métier. J’ai toujours adoré monter mais je n’envisageais pas une carrière professionnelle là-dedans. Du tout. Je me disais qu’à force de monter, ma passion allait s’estomper”. L’homme fait une pause, puis poursuit : “J’ai donc entamé des études d’informatique. Cela a duré quelques mois. Je ne parvenais pas à concilier la vie estudiantine avec ma volonté de continuer à entraîner mes chevaux tous les jours”.
 
A partir de là, tout s’accélère pour le champion en herbe. A 19 ans, Grégory décide de quitter le cocon familial pour s’installer près de Durbuy. Très vite, il se voit confier de nouveaux chevaux. Cette fois, plus puissants. “A ce moment-là, je commençais le niveau national. Je sautais 1m30, 1m40”, raconte-t-il. En 2000, à l’âge de 20 ans, Greg remporte son premier championnat (belge) des jeunes chevaux de sept ans. Un titre propulsif pour le jeune prodige. L’année suivante, en 2001, il est projeté au niveau international. “J’évoluais depuis deux années avec deux jeunes six ans. En 2001, ils avaient huit ans. Cette année-là, j’ai fait tout le circuit. J’ai été champion de Belgique-jeunes cavaliers, et j’ai été en finale du championnat d’Europe”.
 
Grégory perce, et se fait connaître. Mais pour vivre, il doit monter énormément de chevaux par jour. Parfois trop. Cela n’est plus possible. Ainsi en 2002, il dépose sa valise aux Haras des Hayettes où il fait notamment la rencontre de Mozart, un cheval extraordinaire avec qui il remportera, cette année-là, le championnat du monde des six ans. “Je suis resté trois années aux Hayettes. Ce fut une période très enrichissante pour moi. J’ai évolué avec pas mal de jeunes chevaux. 2003 reste pour moi l’année la plus exceptionnelle au niveau professionnel : j’ai remporté tous les championnats-jeunes chevaux (Belgique, France, Monde). C’était vraiment incroyable. J’ai eu beaucoup de chance”, s’exclame-t-il. Mais au sein du milieu équestre de haut niveau, ils sont très peu nombreux à justifier les victoires de Grégory par le hasard ou la chance. Le talent est là, indéniablement. L’homme fait son entrée dans l’équipe belge. Désormais, le petit Grégory est devenu grand. Wathelet s’imprime dans les mémoires.
 
À l’aube de l’année 2005, Greg rejoint le top 30 mondial. 2006, 2007, sa carrière est au firmament : le cavalier entre dans “le team” d’Onyschenko, grand industriel ukrainien. La condition est de monter pour l’Ukraine. Grégory accepte mais refuse de changer de nationalité. C’est d’accord. Il aura deux passeports. “C’est la plus grande étape de ma carrière. J’étais magnifiquement bien entraîné, je ne montais que des “cracks”. J’avais un système financier qui me permettait de participer aux plus belles compétitions de la planète”. De cette période utopique mais malheureusement éphémère, Grégory garde en mémoire un nom : Lantinus. “Sans doute le cheval de toute une carrière”, déclare-t-il. Alors qu’ils sont tous les deux fin prêts pour les Jeux de Pékin, le rêve s’envole pour le couple homme-cheval. L’Ukrainien se bat avec la justice belge, Wathelet ne veut pas être mêlé à cela. Raisonnablement, le cavalier belge quitte son mécène, à quelques mois à peine des Jeux.
 
Mais le champion n’est pas au bout de ses déceptions. Le 30 décembre 2011, alors qu’il vient de remporter avec Copin l’épreuve Coupe du Monde au jumping de Malines, Grégory se voit retirer son cheval. Le propriétaire vient de le vendre au cavalier allemand Marcus Ehning. Une injustice qui sera unanimement condamnée dans le milieu équestre. “Malines aurait dû être l’un des meilleurs moments de ma carrière. Malheureusement, avec ce qui s’est passé, les journalistes ont mis plus en avant le départ de Copin que ma victoire. Cela aurait dû être un événement. Ce ne fut pas le cas”, déplore le cavalier. Un moment extrêmement difficile à vivre pour l’homme mais qui, à l’image des grands champions, a su se relever. “Pendant quelques jours, j’étais dévasté, bien sûr. Mais le monde ne s’est pas arrêté pour autant. L’écurie devait tourner, je devais rebondir rapidement”.
 
Et c’est ce qu’il fera, effectivement. Rapidement, le cavalier se tourne vers Alain Van Campenhout, un investisseur passionné de chevaux. D’abord louée, ensuite achetée par la société dudit financier, (Citizenguard) Cadjanine Z, une puissante jument de dix ans, devient la nouvelle monture de Greg. L’objectif du couple : les Jeux de Londres. “Alain a fait un geste énorme en achetant Cadjanine via sa société. Grâce à cela, je peux envisager l’avenir à long terme avec elle, et ne pas me limiter à la seule échéance des Jeux”, nous confie l’homme.
 
Justement l’homme, parlons-en. Grégory fait partie de ces quelques rares et précieuses personnes qui n’ont besoin de rien pour briller. Point de flonflons ni de grands tralalas, le cavalier rayonne par sa simplicité et sa modestie. D’une reconnaissance inébranlable vis-à-vis de ses parents qu’il remercie chaque jour de son existence, Greg se résume comme suit : “Ma valeur ? Je suis quelqu’un de simple, je pense. Ce n’est pas parce que j’exerce une discipline de haut niveau que je suis différent des autres. Je fais juste un sport dans lequel je ne réussis pas trop mal pour le moment, c’est tout”. Alain Van Campenhout, pour sa part, sait pertinemment bien ce que vaut Grégory : “C’est quelqu’un de très humain et de posé. Il a un talent monstre, est un acharné du travail et a vraiment le souci de préserver ses chevaux”. Le propriétaire poursuit : “Quand je suis dans le paddock international et que je parle avec les autres cavaliers, tous me disent que je n’ai fait aucune erreur de casting avec Greg. C’est certainement un des cinq meilleurs cavaliers mondiaux. Mais voilà, durant toute sa carrière, Grégory a eu des chevaux qui devaient partir. J’’ai eu envie de construire une histoire différente avec lui et qu’on se lance dans une aventure sur le long terme”. Philippe Guerdat, sélectionneur et actuel chef de l’équipe belge aux Jeux de Londres, ne mâche pas non plus ses mots quant au potentiel de Wathelet : “Il est un formidable compétiteur, le plus grand en Belgique. C’est un gars qui ne renonce jamais, qui est travailleur, qui a des nerfs d’acier et qui a un talent naturel au départ, bien sûr”. Et Van Campenhout d’ajouter encore : « En six mois de temps, Grégory a transformé Cadjanine. Ce n’est plus le même cheval. Il a une capacité incroyable à comprendre l’animal”.
 
Citizenguard Cadjanine Z est une jument baie de 10 ans. Débourrée relativement tard, à l’âge de six ans, la curieuse créature reste sauvage. Elle est dotée d’une puissance remarquable et d’une endurance hors du commun. “C’est une jument qui a énormément de force et beaucoup de sang. Elle peut être très chaude et stressée, il faut donc canaliser son énergie. Cadjanine est un cheval qui a beaucoup de respect pour le cavalier”, affirme Grégory. Axelle, sa groom, donne son ressenti : “C’est une jument très spéciale. Je n’ai jamais eu un cheval comme cela. Quand elle est arrivée, elle rentrait difficilement dans le boxe. Quand on voyage, elle a besoin de place. Il faut la vouvoyer tout le temps, c’est une princesse. Ce n’est pas un cheval que je vais laisser entre les mains de tout le monde. Le moindre petit faux pas, et c’est toute l’horloge qui est déréglée”.Elle est capable de faire de hautes épreuves pendant quatre jours d’affiliée”, assure son propriétaire. Qui poursuit : “C’est un facteur essentiel pour les Jeux. A Londres, il y a beaucoup de chevaux qui seront à plat après deux jours”. Il fait silence, puis termine : “Citizenguard Cadjanine est une vraie guerrière. Elle a un potentiel exceptionnel, la hauteur ne lui pose aucun problème”.
 
En six mois, Grégory et Cadjanine ont dû fournir un effort sans mesure et travailler dur pour concrétiser leur rêve olympique : “Le premier mois, en janvier, on a revu les bases en dressage. Ensuite, quand j’ai fait la tournée en Espagne, je l’ai amenée sur quelques parcours pour qu’on apprenne à se connaître l’un l’autre. À partir du mois d’avril, on a commencé à participer à de plus beaux concours. J’ai donc été à Doha où elle a très bien sauté. Puis, j’ai participé à La Baule où elle a encore mieux per formé . C’est vrai que cela a été un peu plus vite que ce que j’avais planifié”. Silence.
 
“Mon objectif à Londres ?”, lance-t-il, “un bon résultat en équipe, c’est le principal. On n’est pas favoris mais on n’est pas dans les plus mauvais non plus. Si on a un peu de chance et que tout le monde est en forme au bon moment, cela peut marcher. Après, mon but serait d’être dans la finale en individuel. C’est un objectif raisonnable, vu qu’il y a 40 à 45 finalistes”.
 
Fidèle à sa philosophie, Greg garde la tête froide. Les Jeux, c’est très bien mais ce n’est pas une finalité en soi. “Pour moi, Londres, c’est juste une étape dans ma carrière. Le week-end suivant, je suis ailleurs. C’est parce que les Jeux sont fort médiatisés mais, finalement, il y a certains championnats du monde qui sont plus importants pour moi que les JO”.
 
Le couple homme-cheval fera son entrée dans l’arène londonienne ce samedi 4 août 2012. Avec, bien sûr, quelques doutes et appréhensions : “La plus grande faiblesse que j’ai par rapport aux trois autres sélectionnés de l’équipe, c’est que je ne connais ma jument que depuis six mois. Je n’ai aucun point de repère avec elle puisque je ne l’ai encore jamais préparée à une telle échéance. Les autres chevaux de l’équipe ont déjà fait trois ou quatre championnats par le passé. C’est un élément qui peut jouer sur le résultat final, c’est certain”, prévient Grégory.
 
Cavalier rationnel, Wathelet ne croit pas au hasard ou à une bonne étoile : “Je n’ai pas de gri-gri, ni de porte-bonheur. Quand je rentre en piste, je ne pense plus que parcours, distances et trajectoires. Je suis dans ma bulle, je fais abstraction de tout ce qu’il y a autour de moi”. Et le même de se souvenir : “Très souvent, je me remémore ce moment magique, cette victoire au Grand prix du Jumping de Liège. C’était en 2004. En principe, je ne devais pas y participer. Pour finir, j’ai concouru avec Lady des Hayettes et j’ai gagné. J’étais maître chez moi. C’était formidable”.
 
Mais aujourd’hui, ce n’est pas en territoire conquis que s’élance le champion. Greg et Cadjanine doivent donner tout ce qu’ils ont dans le cœur, dans l’âme et dans les tripes pour prouver au monde entier qu’à eux deux, ils sont capables d’accomplir le grand saut olympique. Aujourd’hui, c’est le grand jour. Alors en piste, trois, deux, un...lumière.

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