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01/09/2012

Extérioriser sa douleur

La Libre, Momento, Autoportrait, Joachim Gérard, Jeux paralympiques, tennisJoachim Gérard est le premier joueur belge de tennis en fauteuil roulant. Ancien champion du monde junior (2006), il est actuellement classé au 11e rang mondial. Après Pékin en 2008, Joachim Gérard prend part à ses deuxièmes Jeux paralympiques à Londres.


JOACHIM GERARD EN 6 DATES

15 octobre 1988 : je suis arrivé avec trois semaines d’avance et pourtant bien dodu. Dans la famille, on est tous grands, et je n’ai pas failli à la règle : 51 cm. Il y a lourd à parier que, si on m’avait laissé le temps, j’aurais battu le record de mon frère qui est de 55 cm.
 
8 septembre 1989 : je suis un enfant joyeux et souriant. Mais ce jour-là, ma vie bascule, et je suis hospitalisé pour une poliomyélite. L’angoisse va être présente durant plusieurs semaines, car personne ne sait mettre un diagnostic immédiatement ; pourtant, je suis paralysé de la tête aux pieds. Il me faudra des années avant de retrouver le sourire et l’usage de mon corps à l’exception de ma jambe droite.
 
10 octobre 1993 : j’adore être dans l’eau, car, dans cet élément, je ne sens pas mon handicap. Mais plusieurs fois, j’ai failli me noyer, et mes parents sont vraiment stressés. Aussi, je suis des cours de natation, et ça y est, j’ai mon brevet de 25 mètres ! Mes parents pleurent de joie et mon entraîneur se souviendra longtemps de nos “tractations” au bord de la piscine. 4 ans plus tard, je suis inscrit dans un club de natation et gagne ma première compétition.
 
1er septembre 1994 : j’ai passé mes premières années d’école gardienne dans une toute petite école de deux classes. Aujourd’hui, je rentre en primaire, et je sais que je peux compter sur mon grand frère pour m’aider. Tout se passe bien, je me fais plein d’amis et tout le monde m’accepte. Ce ne sera pas vraiment la même expérience en secondaire, mais ça, c’est une autre histoire…
 
12 avril 2000 : encore une fois, je suis à l’hôpital. Je ne sais pas à quelle sauce je vais être mangé, et heureusement sans quoi je n’y serais jamais allé ! On me rallonge la jambe droite de 5 cm !!! Un vrai calvaire qui dure 6 mois. La convalescence est ennuyeuse, et je ne peux plus pratiquer la natation. Je découvre le tennis en chaise roulante lors d’une démonstration. Depuis lors, je suis accro.
 
8 septembre 2008 : je n’y crois pas encore… J’entre dans le stade olympique de Pékin pour la cérémonie d’ouverture des Jeux paralympiques. Mon Dieu que c’est impressionnant : le stade est comble. Je suis super-ému, car je sais que mon père est dans les gradins et que ma maman me regarde à la TV. Elle n’a pas voulu venir pour ne pas me stresser, mais je lui ai fait promettre que dans 4 ans, elle viendra à Londres… Si je me qualifie…
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Mon enfance est difficile, car je n’accepte pas toujours mon handicap : en fait, je ne comprends pas ma différence. Mes parents me poussent à m’intégrer au monde des valides et mes grands-parents sont mes plus fervents supporters dans tout ce que j’entreprends. Ce sont eux aussi qui sont présents quand je suis malade, et que je ne peux aller à l’école. Mes plus belles vacances à la mer, c’est avec eux que je les ai passées.
Mais en cette année 2005, tout va mal. Grany, ma grand-mère paternelle, et Papy, mon grand-père maternel, décèdent à 1 mois d’intervalle. J’ai l’impression d’avoir perdu mes racines. L’ambiance est lourde à la maison, mais dans 15 jours, nous devons aller à la Coupe du monde de Wheelchair tennis, à Groeningen, aux Pays-Bas.
Nous gagnons cette Coupe du monde junior (épreuve comparable à la Coupe Davis) et, sitôt la victoire acquise, je téléphone à ma grand-mère et, en pleurs, je dédie notre victoire à mon grand-père qui, j’en suis certain, aurait été fier de moi. Cette année, le sport m’a permis d’extérioriser ma douleur et de garder un équilibre émotionnel, même si, je dois l’avouer, ces événements ont sérieusement chamboulé les études de toute la famille.
 
 
UNE PHRASE
 
“Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts.” Sir Isaac Newton (1642-1727)
Dans le monde qui est le nôtre, avec toutes ses diversités et ses frontières ouvertes, l’homme gagnerait beaucoup à mettre en œuvre tout ce qui est en son pouvoir pour que chacun y trouve UNE place, sa place !!! Chaque être a sa particularité, et c’est du gâchis que de ne pas laisser les gens apporter leur plus-value à la communauté.
 
 
TROIS SPORTS
 
Le ski
J’ai trois ans et je suis avec mes parents aux sports d’hiver. Je ne sais même pas encore marcher, mais je suis sur le dos de mon père, et je dévale les pentes à toute allure. Deux ans plus tard, j’apprends à skier avec des “stabilo” (béquilles avec des petits skis). Maintenant, on est tous ensemble sur les pistes, et ce sont de vraies vacances “familiales”.
 
 
Le basket
Tous les sports que j’ai pratiqués jusqu’à maintenant sont des sports individuels. Le basket est le sport d’équipe par excellence. En tant que moins valide, on est souvent isolé, même dans la vie courante. Sur un terrain de basket, on ressent immédiatement cet esprit de solidarité et de cohésion qui vous fait appartenir à une grande famille.
 
 
Le tennis
C’est le sport qui m’a permis de m’accomplir, de trouver une raison à ma différence et de prouver tant aux autres qu’à moi-même que je sais dépasser mes limites. Il m’a permis de vivre mes plus belles émotions, de rencontrer des gens formidables et généreux. J’espère qu’il me réservera encore de beaux moments.
 
 
TROIS LIEUX
 
Ma maison
Elle se situe à Limelette. J’y vis depuis que je suis tout petit. En fait, on a emménagé là après mon accident, mais je ne me souviens pas avoir vécu ailleurs. C’est toujours un plaisir pour moi d’y rentrer après un tournoi, je m’y sens bien. Et puis, ma famille y est aussi.
 
 
L’école
L’école est un moyen pour moi de revenir sur terre après le sport. Je suis quelqu’un qui ne sait pas faire qu’une seule chose. Le sport et les études sont deux choses totalement différentes. Aux cours, je revois mes amis, cela me ramène à la réalité après avoir disputé une compétition. On me dit souvent que je suis quelqu’un de humble, que je ne me prends pas la tête; je pense que c’est grâce aux études et à mes amis. J’ai une vie tout à fait normale à côté du tennis. Aux Jeux paralympiques, j’ai des amis qui sont en cours avec moi qui vont venir me voir, cela fait plaisir.
 
 
Un court de tennis
Sur un court, je peux montrer que le handicap n’est pas un frein. Je joue au tennis comme les autres, mais à ma façon et à un bon niveau, qui plus est. Je peux rivaliser avec certains valides. Cela dépend de leur niveau, bien entendu, mais je peux rivaliser avec des joueurs valides de niveau moyen tout en m’amusant. C’est aussi une façon pour moi de m’exprimer.
 
 
UNE DATE
 
1991 : le World Wide Web
Le concept du Web a été conçu au CERN par une équipe de chercheurs à laquelle appartenait Tim-Berneers LEE, le créateur de l’hyperlien, considéré aujourd’hui comme le fondateur du Web.
Cette avancée technologique et ses développements futurs ont modifié en profondeur le fonctionnement du monde entier, tant au niveau économique, social que culturel. Parfois en mieux, et parfois pas… Je suis intimement convaincu que ma vie, comme celle de beaucoup de jeunes de mon âge, serait radicalement différente sans cet outil.
 
 
Ph.: Christophe Bortels

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