Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

29/09/2012

L'autre famille

La Libre, Momento, Autoportrait, Mohamed OuachenMohamed Ouachen est un artiste bruxellois d’origine marocaine. Il possède plusieurs cordes à son arc : comédien, réalisateur, scénariste, producteur… Il a fait ses preuves au théâtre, et rencontre le succès avec ses one man shows.


MOHAMED OUACHEN EN 6 DATES

1974 : naissance à Charleroi. Je suis né en Wallonie, bien que mes parents n’y aient habité que trois ans. Deux de leurs sept enfants y sont nés.

1985 : je commence la breakdance. Mes premiers pas dans le domaine artistique. Les premiers applaudissements, les premiers encouragements, les premières belles rencontres, les premiers beaux échanges. Tout ce que la culture entraîne.

1991-1992 : les révoltes des jeunes dans la rue, les répressions policières. Je découvre de mes propres yeux le racisme de ceux qui sont censés maintenir l’ordre. Durant la même période, ont lieu mes premières sorties aux soirées hip-hop à l’athénée Marcel Tricot. Celles-ci donnaient l’occasion à tous les Bruxellois de se rencontrer. C’est rapidement devenu un rendez-vous national. Bruxellois, Wallons, Flamands partageant une même passion. La culture se développe dans les quartiers populaires, mais les médias préfèrent parler “des incidents”, des vitres cassées et des voitures brûlées.

1995 : je participe à un atelier vidéo, et cela me donne l’envie de réaliser un film. Avec le soutien de mon formateur, Philippe Bougheriou, je réalise mon tout premier film, “Saïd”. Il remporte le premier prix du Festival Utopie et est diffusé sur la RTBF. J’ai 21 ans, je décide d’arrêter mes études et de me former aux arts du spectacle.

1996 : Rival (un des acteurs du film “Saïd”) me présente à Willy Thomas du collectif Dito’Dito. Je collabore avec la troupe en tant que cadreur et cinéaste, je fais les vidéos qui illustrent le spectacle “Babylone”, mais il manque un comédien. Timet, auteure et metteuse en scène, me propose le rôle. Dito’Dito me voit sur scène et me dit : “Ce n’est pas de la vidéo que tu dois faire, mais du théâtre.” Je ne savais pas comment le prendre. Ma carrière de comédien démarre.

2011 : nomination pour le meilleur seul en scène avec “Rue du Croissant”. Mais surtout une belle aventure à la bruxelloise : un projet écrit par Philippe Blasband, d’une mère iranienne et d’un père belge d’origine juive polonaise, lancé par David Strosberg au théâtre francophone Les Tanneurs et au KVS, théâtre flamand, et interprété par un acteur de culture berbère et musulman se définissant comme artiste bruxellois. Ensemble, ils racontent Bruxelles dans toute sa diversité. Et comme dit Philippe : “Je suis de ceux qui croient qu’il faut être parfois très local pour être universel.”


UNE PHRASE

“Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles qu’on n’ose pas les faire, c’est parce qu’on n’ose pas les faire qu’elles sont difficiles.”
Alexandro Jodorowsky


UN EVENEMENT DE MA VIE

Le décès de Juliette, une dame âgée que mon père a connue dans les années 70. A cette époque, elle avait pas loin de 60 ans. C’était un peu notre marraine. On fêtait avec elle la Saint-Nicolas, Noël et notre anniversaire. Mes parents allaient à la mosquée le vendredi, elle, à l’église le dimanche; on a passé tous les samedis de notre enfance chez elle. Elle nous préparait des crêpes, des pâtisseries, des jeux… Un univers dont Tim Burton aurait pu s’inspirer. Les photos sur les murs dataient de l’époque de Chaplin. Ses vêtements sentaient la lavande. Elle passait son temps à nous raconter des histoires dont je n’ai aucun souvenir de fin. La seule fin qui m’est restée en tête, c’est la sienne. Elle était très âgée. A l’église, un ami à Juliette disait que sa seule famille fut la nôtre. J’ai pris l’initiative de lui écrire un dernier message d’adieu. En la remerciant de s’être bien occupée de mes parents quand ils sont arrivés. D’avoir ajouté des plumes dans nos oreillers maternels. C’était la meilleure amie de mes parents qui passaient énormément de temps en sa compagnie. Je n’ai jamais vu mon père, ma mère, mes sœurs et frères aussi tristes. Nous étions tous là au cimetière, peut-être les seuls. Comme tu disais, Juliette : ta famille.


TROIS LIVRES

“Le Prophète”, de Khalil Gibran
Cela reste un des livres qui m’accompagnent partout. Un ami, un confident, un “repose-esprit”. Il permet de belles réflexions philosophiques et en même temps un apaisement spirituel. Une manière de se déconnecter du monde matériel, pour se recentrer sur l’essentiel.

“Tazmamart, cellule 10”, d’Ahmed Marzouki
C’est le livre qui m’a fait connaître le Maroc. C’est le livre qui m’a fait rencontrer Ahmed Marzouki, son auteur, l’une de mes plus belles rencontres. Mais c’est aussi le livre qui m’a interpellé sur la question des droits de l’homme dans le monde. En particulier en Belgique où des droits sont encore bafoués, et au Maroc où, loin du sable chaud, on continue de torturer face à une justice corrompue qui, d’ailleurs, détient des ressortissants belges sous le silence assourdissant de la Belgique. L’exemple d’Ali Aarrass et de bien d’autres…

“Les 40èmes délirants”, de Raymond Devos
Mon dernier beau voyage dans l’imaginaire. Partir loin, alors que le corps ne bouge pas. On commence et on ne s’arrête plus. Un roman qu’on ne veut pas voir se finir. On est tout le temps émerveillé, c’est un retour à l’enfance. Des rencontres au-delà des personnages, des âmes. Même après sa mort, Raymond Devos est l’artiste qui me fait le plus rire dans le secteur du rocambolesque. A la fois drôle et touchant. Merci, Raymond.


DEUX FILMS

“Once”, de John Carney
Une histoire simple. Celle d’une rencontre entre un musicien de rue et une vendeuse de fleurs. Une rencontre musicale et, surtout, amicale entre un homme et une femme. Une rencontre semée de questionnements et de doutes. Ce film entre au cœur de la simplicité et est proche de la pureté. Il nous rappelle combien une personne simple peut apporter de grands moments de bonheur. Un élément que je trouve important humainement, mais aussi artistiquement. “Once” est un film qui m’inspire pour les dix ans à venir.

“Into the Wild”, de Sean Penn
L’histoire d’un mec qui décide de tout quitter pour vivre avec la nature. Quitter le confort de son quotidien pour retrouver le plaisir d’être avec la vie. Rencontrer ce que nous sommes à travers des routes qui se trouvent en dehors de nos chemins habituels. Sortir de son rythme de vie et prendre tout simplement le temps de vivre. Je pense que nous devrions tous avoir la possibilité de vivre cette aventure au moins une fois. Sinon, on risque de passer à côté de l’essentiel. Cet essentiel, on le retrouve dans la production instinctive, dans des moments qu’on aurait pu ne jamais vivre.


TROIS LIEUX

Laeken
Le quartier où j’ai grandi. La commune dans laquelle je me suis construit. Entre Tivoli, Marcel Tricot et Bruxelles 2, se trouvait mon coin de quartier. Le coin de rendez-vous, où on débattait tout le temps. La culture, le sport, les bouquins, les polémiques de voisinage, les conflits en date, les séries télé, du “Prince de Bel-Air” aux “Simpson”. Le coin de quartier, un vrai lieu d’échange culturel.

Ichamraren
Le village d’où mes parents sont originaires. Entre Agadir et Marrakech, à hauteur d’Essaouira, dans le Haut Atlas. A 1 300 mètres d’altitude, un petit village très pauvre. Là où il fait très bon vivre. Là où il n’y a pas de routes. Là où on peut voir arriver quelqu’un à dix kilomètres. Là où les femmes se lèvent tôt pour aller chercher l’eau au puits. Là où les vieux qui n’ont plus d’âge regardent passer le temps sur le pas de leur porte. Là où le coq chante avant le lever du soleil. Là où on entend arriver, par leur chant, les caravanes. Là où l’amour est affection. Là où le plaisir est partagé. Là où l’on vit du strict minimum, du strict nécessaire. En dehors de ma ville Bruxelles, s’il y a un lieu où j’aurais pu vivre, ce serait peut-être bien là.

Cambodge
Parmi mes voyages, le Vietnam fut le plus beau. Sur place, outre sa population, j’ai découvert un magnifique bouquin : “D’abord ils ont tué mon père”, de Loung Ung. Loung Ung a 5 ans lorsque le régime de Pol Pot prend le pouvoir au Cambodge, en 1975. Elle et sa famille sont emmenées par les Khmers rouges dans un camp de travail. C’est le récit d’une gamine de 5 ans devenue adulte. Cette fillette m’a donné envie de revivre son histoire, dans ce pays qu’est le Cambodge. Peut-être, je l’espère, un jour.


UNE DATE

Le jour de ma mort, en 1982
Je sais que les chats ont plusieurs vies. Je dirais que j’en ai au moins deux. Je me suis noyé quand j’avais 8 ans. Quand je dis “mort”, ce n’est pas cliniquement. Cela m’a marqué, car, même après 30 ans, je m’en souviens parfaitement, comme si c’était hier. J’ai constaté que, se noyer, c’est terriblement effrayant : quand on cherche à respirer dans l’eau, mais qu’on n’y arrive pas. Mais une fois que le corps n’y arrive pas, la peur disparaît. Une tranquillité nous envahit, et on plonge dans l’obscurité. Et plus le néant est présent, plus la petite lumière s’intensifie. Elle grandit de plus en plus, et on oublie complètement que son corps a besoin d’air. L’ouïe enregistre le battement du cœur de plus en plus lent. La lumière fait un peu mal aux yeux, mais ce n’est pas désagréable. Et, tout à coup, je me retrouve en dehors de l’eau à vomir la moitié de la mer. Mes yeux s’ouvrent, et c’est la lumière du soleil qui me brûle les yeux. Ça me rappelle le matin, quand maman ouvre la lumière pour le réveil. Le réflexe : oh ! éteignez la lumière.


Ph.: Sarra Benyaich

Les commentaires sont fermés.