Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

29/09/2012

Le corps en question

La Libre, Momento, Tendances, femme musulmane, féméinité maghrébine, magazine GazelleParler des tendances mode au Maroc, c’est d’abord parler des femmes au Maroc dans leur quotidien, la position qu’elles occupent, les questions qu’elles se posent. En compagnie de Nathalie Durand, rédactrice en chef du magazine “Gazelle”, on explore la question de la féminité maghrébine à une époque où les cultures occidentales et orientales, souvent, s’affrontent, mais doivent trouver à se rencontrer. Pour Nathalie Durand, la femme est au centre des changements de comportements.

Entretien: Aurore Vaucelle


“GAZELLE” N’EST PAS DU TOUT un petit animal effrayé. “Gazelle” est un féminin, distribué en France à plus de 100 000 exemplaires, mais aussi en Belgique, et qui se définit comme “le magazine de la femme maghrébine”. Moins définition réductrice qu’intention éditoriale, celle de répondre à la demande, non négligeable, du lectorat féminin d’origine maghrébine ou issu de la double culture. “Gazelle”, c’est, enfin, une rédaction féminine, installée sous le soleil marseillais, une rédaction plurielle, surtout. Nathalie Durand, sa fondatrice et rédactrice en chef, le dit elle-même : “On a de tout”, des musulmanes ou pas, des Françaises d’origine maghrébine ou pas, des ferventes et des moins pratiquantes. Car, on va le voir, la notion de culture est indissociable de celle, plus spirituelle, de religion quand on parle de culture maghrébine. Un peu de tout donc, pour faire un monde. Et l’obligation du débat pour tenter de comprendre et se faire entendre. “Gazelle”, c’est d’abord un microcosme où la question de l’altérité est continuellement posée.
 
Dans la presse féminine, on s’en rend compte, la femme occidentale recouvre le marché. C’est parce qu’il y avait une omission d’une grande part de la population que vous avez décidé de lancer “Gazelle” ?
Il y avait, en effet, la nécessité de créer un support pour une communauté qui se sentait oubliée. Et qui représente tout de même 10 % de la population française. Ces femmes sont complètement oubliées des médias en France (NdlR: en Belgique, la tendance est sensiblement la même). Dans un “Elle”, on ne verra jamais une femme maghrébine, sauf si c’est pour parler du voile. J’avais envie de montrer cette communauté physiquement et de parler de sa culture. Et que cette femme trouve un magazine qui lui parle, qu’elle ne soit pas obligée d’acheter un magazine qui ne va pas respecter sa pudeur et dans lequel elle ne va pas retrouver un seul des codes de sa culture. Cette femme maghrébine est attachée à la tradition; enfin, à sa culture d’origine, celle que lui ont inculquée ses parents. Même si, par ailleurs, elle vit de façon moderne. Car elle a vraiment cette schizophrénie de la double culture.
 
En termes de contenu, qu’est-ce que ça donne ?
Des articles sur des sujets de tous les jours pour toutes les femmes, mais aussi des sujets plus spécifiques. On va parler, par exemple, de beauté naturelle. Certes, les femmes maghrébines consomment L’Oréal et Diadermine, mais elles vont aussi au hammam, et font leurs propres produits cosmétiques à la maison, souvent à base de produits naturels orientaux comme le rassoul ou l’huile d’argan.
 
Elles ont une vraie culture du corps, de fait.
Certes, mais elles ont vraiment beaucoup de pudeur; 90 % des femmes maghrébines sont des musulmanes. Cependant, on va parler de culture, pas de religion – ou pas souvent –, car nous avons dans notre lectorat des femmes juives ou musulmanes, ce que nous prenons en compte dans notre ligne rédactionnelle. Dans “Gazelle”, on fait, par exemple, très attention à l’image (NdlR, l’image des corps). Vous ne verrez pas de décolletés, parce que les parents ou les frères vont voir le magazine et que l’image ne doit pas être un problème. La culture musulmane impose la pudeur . Certaines de nos lectrices sont des femmes voilées qui voudraient voir des femmes voilées en couverture, mais on ne le fera pas, car “Gazelle” est un magazine laïc. Ce qui ne nous empêche pas de faire un sujet sur “comment bien porter le voile, comment être coiffée sous le voile”, car nombre de femmes sont apprêtées sous leur voile, en fait. Ce n’est pas le cas de toutes, certaines portent la gandoura qui cache les formes. Même un jean est plus près du corps. La gandoura n’oblige pas à prendre soin de son corps.
 
Il réside toujours une sorte d’incompréhension entre Occident et Maghreb. Pourtant, de part et d’autre de la Méditerranée, les femmes aiment être coquettes sans oublier ce qu’elles sont. La seule différence marquante semble se cristalliser sur la pudeur.
La pudeur et le regard des autres. Les femmes maghrébines sont très attachées à l’esthétique, mais chez elles, pas montrée aux autres, juste à leur mari. II n’y a pas de problème non plus quand c’est sous le regard d’une femme; elles vont d’ailleurs au hammam ensemble. Néanmoins, la culture musulmane est claire, on ne doit s’offrir qu’à un seul homme, son futur mari. Donc, ces femmes ne peuvent pas être l’objet du désir. Le qu’en-dira-t-on est aussi important. Il ne faut pas se faire remarquer. Une autre évidence : les femmes doivent être vierges au mariage. Certaines vont se faire recontruire l’hymen ou s’écorchent vive pour être sûre de saigner lors de la nuit de noces…
 
L’image de la femme doit être préservée…
Et pour nous, c’est un casse-tête, car les mannequins à la beauté arabe ne sont pas demandées, c’est une beauté qui ne marche pas. La beauté noire marche, les peaux claires aussi, mais dès qu’une femme a la peau mate, elle véhicule une image de femme opprimée, voilée. Elle a mauvaise presse, alors que c’est une femme qui fait attention à sa beauté.
On fait donc appel à des lectrices en guise de mannequins, mais il faut faire attention. On a montré une femme enceinte (une lectrice donc) en maillot de bain, mais on a eu de nombreux courriers, des gens ont arrêté de nous lire. Une femme enceinte ne peut se montrer en maillot en bain – alors que cette femme était d’accord avec son image. Elles ne sont pas pudiques elles-mêmes, elles sont aussi pudiques, parce les autres les y contraignent, et ce sont souvent les hommes.
 
Puisque les femmes ne sont pas toutes vierges en se mariant, puisque certaines veulent voir leur image évoluer, y a-t-il une possibilité de faire bouger les lignes ?
Pas encore. Le changement attendu, c’est comment ces femmes de double culture vont éduquer leurs enfants. C’est de la femme que viendra le changement, dans son rôle d’éducatrice. La grande évolution provient de la mixité dans les couples.
 
Parler de santé, de mode, de comportements du quotidien n’est finalement jamais détaché d’une approche culturelle.
Si les femmes achètent ce genre de magazine, c’est aussi parce qu’elles y trouvent des informations qu’elles ne peuvent trouver ailleurs. Des réponses à des questions qu’elles ne peuvent pas toujours poser facilement. Mais quand on parle de contraception, par exemple, on ajoute toujours les quelques lignes à ce sujet issues du Coran.
 
On se rend compte que les deux cultures orientale/occidentale sont souvent opposées.
L’Occident a du mal à aller vers l’Orient, car il a cette image de la femme soumise, oppressée dans les banlieues. La peur se cristallise sur la religion à travers les diktats alimentaires ou vestimentaire s. Mais ce qui vient se greffer sur cette incompréhesion, c’est la revendication de l’appartenance à une comunauté, qui s’oppose à l’intégration. Cette montée du sentiment d’appartenance s’observe aussi avec la forte croissance du marché du halal. On parle désormais de cosmétiques halal en oppostion à certains produits dans lesquels on peut trouver de la gélatine de porc. Il y a un sacré marché sur les bonbons, les shampooings halal. On a sorti des shampoings pour des femmes voilées !
 
Comment vous positionnez-vous devant cette radicalisation qu’on observe aussi à travers les pratiques de consommation ?
Faire un shampooing halal pour les femmes voilées – ou des gelées minceur, du foie gras, du champagne halal (du champomy, en fait) –, c’est opportuniste, c’est surfer sur un marché. “Gazelle” n’en parle pas, car c’est l’image d’un certain radicalisme… A partir du moment où on vit tous ensemble, c’est pour se brasser et voir ce que fait l’autre. On ne veut pas faire le lit des pratiques dites communautaristes. On se bat d’ailleurs pour être distribué aux côtés de “Marie Claire” et “Elle”, et non plus être classé avec les magazines dits ethniques. Ce classement veut dire que cette femme maghrébine n’est pas comme l’autre, ça voudrait dire qu’il y a des sous-femmes.
 
 
Illu: Gaëlle Grisard

Les commentaires sont fermés.