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06/10/2012

Devenir soi-même

La Libre, Momento, Autoportrait, Philippe BordasPhilippe Bordas est un écrivain et photographe français vivant à Paris.


PHILIPPE BORDAS EN 6 DATES

1961 : naissance, par hasard, à Puteaux (Hauts de Seine).

1979 : je quitte la ville nouvelle de Sarcelles, au nord de Paris, après presque dix-huit ans d’immersion dans un maelström verbal et racial stupéfiant.

1979-1982 : préparation à l’Ecole normale supérieure, par hasard toujours (je voulais devenir coureur cycliste), au Lycée Lakanal, à Sceaux. Une expérience vitale et rude : l’internat demeuré dans son jus depuis la fin du XIXe siècle, l’apprentissage de l’ascèse et la découverte de la violence sociale, par son autre versant, non celle des cités, mais celle des élites intellectuelles parisiennes.

1984 : je deviens chroniqueur cycliste au journal “L’Équipe”. J’ai débarqué à la rédaction, au bluff, pour qu’ils m’embauchent de suite, car je voulais venger (par la plume) Bernard Hinault que Laurent Fignon avait humilié (par la parole)…

1989 : démission de “L’Équipe”, après deux ans passés à Nairobi où je fais mes premières vraies photos : les boxeurs des bidonvilles (c’est “L’Afrique à poings nus”, paru au Seuil, en 2004). Je deviens photographe : vingt ans d’errances africaines; tout cela aboutit, en 2010, à “L’Afrique héroïque”, une rétrospective à la Maison européenne de la Photo à Paris.

2008 : je sors “Forcenés”, mon premier livre, ni roman ni fiction – un essai en prose poétique à la gloire des champions cyclistes et des écrivains fulgurants et légers.


UN EVENEMENT DE MA VIE

La rencontre avec Natacha, le 21 novembre 1981. Nous nous sommes croisés au Lycée Lakanal, à Sceaux, au sud de Paris.
Toujours élégante, elle partait chaque matin de la rue Bonaparte, dans le quartier Saint-Germain, et découvrait les têtes de fous des internes dont j’étais. Nous venions de milieux différents. Elle arrivait de l’Ecole alsacienne, moi, des cités de béton.
Je l’ai emmenée en Afrique, au Kenya. Nous ne nous sommes plus quittés. Sans elle, je n’aurais sans doute jamais pu ou su devenir moi-même.


UNE PHRASE

“La vie est grave. Il faut gravir.”
Pierre Reverdy


TROIS LIVRES

“Féerie pour une autre fois”, de Louis-Ferdinand Céline
Le livre le plus grandiose et virtuose du réprouvé de Meudon. Sorti en 1952, il y a soixante ans, “Féerie” demeure, pour les puristes, son chef-d’œuvre. Anéanti par l’exil, rongé par ses fautes, Céline décide de secouer le paysage littéraire comme il l’avait fait en 1932 avec “Voyage au bout de la nuit”. La syntaxe flotte, volatile, calcinée : Céline réinvente le français et compare son écriture impalpable, ajourée, à un vélo qu’il nomme “L’Imponder” (vélo offert par le champion Charles Pélissier, fan de “Voyage”). Un vélo ultra-léger devient le symbole de l’écriture.

“Giacomo Joyce”, de James Joyce
Un poème d’amour de seize pages, écrit en 1914. Des billets mélancoliques adressés à une jeune femme de Trieste dont Joyce fut le précepteur. Le livre le plus délicat et le plus érotique que je connaisse.

“Gitans”, de Joseph Koudelka
Paru en 1975, chez Robert Delpire, c’est le livre qui m’a donné envie (avec “La fin d’un monde”, de Peter Beard), non tant d’être photographe, que de faire des livres de photographie farcis de petits bouts d’écrits. Les images en noir et blanc de Koudelka sont très expressives, très littéraires : chaque photographie semble la contraction visuelle d’une nouvelle.


TROIS PAYS

Le Kenya
J’ai vécu deux ans là-bas. Le plus bel endroit que j’aie jamais vu. Les parcs, les animaux, certes. Mais, surtout, les ciels, la faille incommensurable de la Rift Valley ouverte sous mes pieds, visible depuis la falaise, les troupeaux laissant une traîne de poussière dans le soleil couchant. Le lac Turkana. La verdure du mont Kenya. La lumière la plus pure.

Le Sénégal
Les plus belles femmes. Les plus beaux hommes. Je suis resté sans doute une année complète là-bas, un mois ici, un mois là. Je suivais les lutteurs dans les petits quartiers de Dakar, dans les îles du Sine Saloum. Les tambours, les chants, les marabouts protégeant les grands lutteurs, une densité d’artistes extraordinaire. Ceux que j’ai photographiés : Youssou N’Dour, Baaba Maal, les sculpteurs Moustapha Dime et Ousmane Sow, les rappeurs de Positive Black Soul. L’ivresse physique et musicale.

La France
Mes vacances chez mes grands-parents, en Corrèze. La découverte de mon pays, à vélo, lentement, amoureusement. Je suis fou d’amour pour mon pays, sa langue, fou d’amour pour Paris – même si de mon pays, de sa langue et de Paris, il reste peu. Je me bats dans mes livres pour sauver une étincelle, une musique, une couleur française. La langue française est ma religion.


TROIS HEROS

Frédéric Bruly Bouabré
En 1993, je suis envoyé en Côte d’Ivoire pour faire les images d’un livre en l’honneur d’un dessinateur-écrivain de génie, révélation de la grande exposition “Les Magiciens de la Terre” à Beaubourg. Une rencontre mémorable. Cinq semaines à suivre ce prophète-artiste, inventeur d’une écriture en pictogrammes destinée à affranchir son pays de la tutelle linguistique occidentale. Bruly est un encyclopédiste radical et poétique. Il faut découvrir son œuvre sublime. En 2010, j’ai écrit “L’invention de l’écriture”, un récit hagiographique – l’hommage que je devais à cet homme qui m’a modifié.

Fausto Coppi
Le plus beau et le plus grand champion cycliste de tous les temps. Un enfant malingre devenu un aigle noir. Révélé avant la guerre, brisé par les combats, la défaite de l’Italie, il se réinvente sur les ruines d’un pays dévasté. Grimpeur hors classe, rouleur fabuleux, il réalise des échappées de deux cents kilomètres dans les Alpes et offre sa vie aux gazettes après une liaison adultère qui fait scandale. Son fantôme hante ma vie.

James Brown
L’idole des voyous de ma cité. En 1982, j’ai fraudé pour entrer dans les coulisses de la Fête de L’Huma. James Brown vient de chanter. Il a rejoint sa loge. Je me présente à lui. Je lui avoue que je rêve de le photographier. J’ai vingt ans. Il me donne rendez-vous le lendemain matin à 7h30 à l’hôtel Prince de Galles sur les Champs-Elysées. Je l’attends, mort de peur, et il arrive à l’heure pile ! Il me laisse dix minutes pour faire mes portraits. Aujourd’hui, je mesure ma chance. Un homme gentil. Un invincible et un généreux. Jamais il n’a abdiqué. Il s’est toujours battu.


UNE DATE

Le 30 octobre 1974
A Kinshasa, au Zaïre, Mohammed Ali, petit-fils d’esclave, bat George Foreman et devient champion du monde sur le sol de ses ancêtres.


Ph.: Philippe Bordas

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