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13/10/2012

Un vendredi à la mosquée

La Libre, Momento, 24h avec, imam“Imam” signifie littéralement “celui qui se met à l’avant de la communauté pour diriger la prière”.
Dans les faits, il représente bien plus que cela, et joue souvent un rôle de conseiller ou de médiateur social dans une société où les défis sont nombreux pour les musulmans.

Reportage: Valentin Dauchot


TOUS LES VENDREDIS, SUR LE COUP de 14 heures, la rue Joseph Claes se fait le lieu d’une ferveur particulière. Des centaines de fidèles convergent tranquillement vers la mosquée de ce quartier familial de Saint-Gilles pour prier et écouter le prêche qui précède, avant de reprendre leurs activités respectives. A l’image de la plupart des mosquées bruxelloises, pas de grande infrastructure ou de minaret dressé vers le ciel, juste une maison de ville, transformée en lieu de culte, devant laquelle 400 personnes se saluent ou discutent joyeusement en attendant le début des festivités.
 
A l’intérieur, Yacob Mahi s’apprête à monter sur le promontoire destiné à l’imam, et médite une dernière fois l’intervention qu’il déclamera aux fidèles pendant 45 minutes, en français et en arabe. Il est question d’élections communales, de vote, de caricatures et de ce film américain volontairement blasphématoire qui déchaîne les passions depuis plusieurs semaines, au-delà de toute raison. “Je commence toujours mes prêches par une dimension spirituelle avant d’appliquer les enseignements du Coran à des enjeux concrets”, explique Yacob Mahi qui officie à la fois comme imam itinérant et professeur de religion islamique dans l’enseignement officiel.
 
Nous vivons dans une société dont l’humour et la caricature font partie intégrante. Il faut savoir l’accepter, sans perdre de vue la responsabilité morale qui s’impose à toute société multiculturelle, et l’importance de ne pas inciter à la haine. Je suis totalement opposé au fait d’interdire le blasphème comme cela a déjà été évoqué, mais l’idée qu’un musulman puisse manifester son mécontentement ne me paraît pas déraisonnable.”
 
Le prêche déclamé dans les deux langues a beau paraître logique, c’est l’une des particularités de cette mosquée qui attire beaucoup de jeunes. La plupart des imams bruxellois s’expriment exclusivement en arabe et réduisent considérablement la portée sociale de leur discours pour se limiter aux enseignements du Coran.
 
 
Le terme imam signifie, littéralement, ‘celui qui se met à l’avant de la communauté pour diriger la prière’ ”, poursuit Yacob Mahi. “Mais il peut également être ‘Khatib’, le prédicateur qui assure le prêche et joue un rôle de conscientisation, d’éveil, d’éducation et de médiation sociale sur base de ses connaissances du terrain et de sa maîtrise de la langue nationale. L’imam devient alors une sorte de ‘référent’ pour les familles, à qui il fournit conseils et assistance.”
 
Sur demande des fidèles, il peut intervenir auprès des écoles, contacter les institutions publiques, palier le manque de connaissances linguistiques et culturelles de certains parents et renforcer leur intégration dans le quartier. Problème : la plupart des imams qui officient à Bruxelles ne parlent pas français ou viennent directement de l’étranger. “Sur les 80 mosquées bruxelloises et la centaine d’imams qu’elles accueillent, seule une minorité propose des prêches dans l’une des langues nationales”, s’indigne le prédicateur du jour. “La majorité des imams turcs viennent directement du Turquie avec un contrat de quatre ans avant de retourner au pays, et la grande majorité de leurs mosquées sont directement rattachées au département turc des affaires religieuses.” Un constat qui s’étend à quelques mosquées marocaines, elles aussi liées aux autorités locales.

Pourquoi ? “Tout simplement, parce que les autorités veulent garder un certain contrôle sur la religiosité de leur population et veiller à ce que les discours soient en conformité avec l’islam.” Certaines de ces mosquées utilisent un service de traduction, mais le fond du discours reste inchangé et fait parfois l’impasse sur une expérience de terrain qui permettrait d’ancrer la parole de l’imam dans la réalité du pays où vivent les individus qui l’écoutent.
 
Yacob Mahi, lui, est né en Belgique, à Genk plus précisément, avant de débarquer à Bruxelles et de suivre des cours de religion et de langue arabe en marge de son parcours scolaire. Six ans de formation en sciences religieuses, et un concours plus tard, il devient enseignant et s’oriente parallèlement vers la prédication sous l’influence d’un imam charismatique, Sadek Charaf, qui devient son maître spirituel.
 
Il n’y a pas de formation officielle pour devenir imam, ni d’autorité compétente à l’image du ministère des affaires islamiques, qui existe dans certains pays”, explique ce théologien et islamologue désormais installé à Koekelberg. “L’aspirant se forme auprès d’un imam reconnu, donne des discours ci et là, et tente de marquer la communauté de sa présence avant d’être reconnu par ses pairs.”
 
Une fois adoubé, l’imam pratique, se forge une identité et exprime une certaine vision de l’islam, quitte à heurter certains fidèles qui le somment alors de défendre son point de vue lors des prêches. “La pratique de l’islam a énormément évolué”, analyse Yacob Mahi. “Les musulmans de la première génération se souciaient principalement de préserver leur identité religieuse et de ne pas se perdre dans la masse lors de leur arrivée en Belgique. Aujourd’hui, les jeunes se posent davantage de questions sociales, culturelles ou identitaires, mais aussi des questions directement liées au brassage des cultures comme le fait de savoir si, oui ou non, on peut se marier avec un non-musulman. Ils développent une pratique de l’islam beaucoup plus ancrée dans la société que par le passé.”
 
 
De plus en plus de musulmans vivent à Bruxelles aujourd’hui, et la question de l’adéquation des pratiques de l’islam aux valeurs occidentales prend une place accrue sur la place publique. Comment expliquer, par exemple, qu’une petite partie des jeunes musulmans s’identifie aux discours guerriers d’un islam revanchard largement relayés dans les médias arabes et occidentaux ? “Pour se distinguer”, répond immédiatement Yacob Mahi. “Pour une toute petite minorité de jeunes, l’islam est devenu une revendication identitaire. Ils ne se retrouvent pas dans leur société ou leurs leaders politiques, et la sphère spirituelle est venue combler les failles sociales qu’ils ressentent au quotidien. Certains d’entre eux s’identifient à ce que vivent les musulmans d’Irak, d’Afghanistan, de Palestine ou de Syrie, et se placent dans une logique de victimisation. Tout cela engendre une certaine frustration qui relève quelque part d’un manque d’éducation, et tant que ces jeunes considéreront l’islam comme une revendication identitaire et non une construction spirituelle, ils ne parviendront pas à se réaliser.
 
Les jeunes, justement, sont présents en nombre, ce vendredi après-midi. Ils écoutent, prient, discutent et partagent volontiers leur expérience à la sortie de la mosquée avec musulmans et non-musulmans. Aucun d’entre eux ne dit se retrouver dans cet islam belliqueux. Ils sont là pour approfondir leur religion, se ressourcer, chercher les réponses qu’ils peinent à trouver ailleurs, et tous semblent d’accord sur un point : “Les tensions qui entourent l’islam au niveau international ont un impact sur les musulmans de Belgique.” “Outre les retombées en matière d’embauche, d’accès au logement ou de racisme primaire, on ressent une islamophobie grandissante, et cela entraîne la crispation de certains musulmans qui peuvent se replier sur eux-mêmes, et au final, se radicaliser”, précise Yacob Mahi. “Le drame, c’est que l’islam radical est minoritaire et surmédiatisé. Quand nous organisons une conférence avec les jeunes musulmans, qui réunit plusieurs milliers de personne, il n’y a pas un seul journaliste dans la salle. Quand un petit groupuscule tout aussi marginal que radical réunit une trentaine de personnes dans un petit local, tous les médias sont présents. Il y a une surmédiatisation des extrémistes qui se vendent beaucoup mieux que les modérés, nettement plus nombreux.
 
Les leaders musulmans bruxellois, eux, manquent de visibilité et peinent à contrer la crispation grandissante de la société occidentale face à l’islam. “Les groupes terroristes sont un danger pour le monde, et les groupes radicaux un danger pour la pensée islamique”, insiste encore Yacob Mahi. “Il y a un islam, mais DES musulmans, et nous n’avons pas à subir la lecture du Coran de qui que ce soit. Une certaine forme du salafisme en Tunisie, par exemple, a évolué dans une direction erronée. Il s’agissait initialement d’un mouvement de réforme en faveur de la réinterprétation des textes, mais il est tombé dans un littéralisme primaire, un légalisme radical et un juridisme desséché .”
 
Autre source de tensions, plus locale, cette fois : le manque d’infrastructures. Beaucoup de mosquées belges se créent sur bases d’initiatives locales ou privées, et ne sont pas reconnues par les pouvoirs publics. Les imams sont payés par les fidèles de la communauté et certains d’entre eux sont salariés depuis peu, mais leur nombre reste limité. “L’islam institutionnel belge n’est pas au point”, estime Yacob Mahi. “Il y a une forte résistance des autorités à sa mise en place depuis des années.” “Il reste donc énormément de travail à accomplir, mais je reste assez optimiste pour deux raisons. D’abord, parce que j’estime qu’on est mieux lotis en Belgique qu’en France ou aux Pays-Bas. Les cours de religion sont autorisés dans les écoles officielles, ce qui n’est pas le cas chez nos voisins, et nous n’avons pas de passé colonial avec le monde musulman, qui fait que les représentations ne sont pas blessées de part et d’autre.”
 
Ensuite”, conclut Yacob Mahi, “je pense que les gens ont compris les enjeux. On voit des choses beaucoup plus positives qu’avant : des jeunes qui s’instruisent, qui ont une lecture beaucoup plus critique que les musulmans de la 1re ou 2e génération. C’est une phase charnière dans le travail de réappropriation des textes, mais elle est en route, et c’est un signe extrêmement encourageant”.
 
 
Mais que fait un imam?
Le Coran impose à tout musulman d’effectuer cinq prières par jour et de se rendre une fois par semaine à la mosquée pour la prière du vendredi, sauf contrainte exceptionnelle qui rendrait son déplacement difficile.
Concrètement, le quotidien de l’imam qui officie à temps plein consistera donc essentiellement à dire la prière cinq fois par jour, ce à quoi s’ajoutent souvent d’autres fonctions plus sociales.
Nombre d’imams exercent toutefois une activité en parallèle, à l’image de Yacob Mahi qui est enseignant et ne donne que la prière du vendredi ainsi que le prêche qui la précède.
Le matin même, il prépare son discours avant de purifier son corps par le biais d’une série d’ablutions, et de se rendre dans l’une des mosquées qui ont recours à ses services.
Certains imams sont attachés à une mosquée en particulier, d’autres sont itinérants, et d’autres encore viennent de l’étranger pour donner un prêche particulier, comme c’était le cas vendredi dernier à la mosquée Al Khalil de Molenbeek qui accueillait l’imam tunisien cheikh ABDELFATTAH MOUROU, l’un des membres fondateurs du parti Ennahda, au pouvoir en Tunisie.
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

16:30 Publié dans 24h avec... | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, 24h avec, imam | |

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