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20/10/2012

David Simon sur écoute

La Libre, Momento, Derrière l'écran, Homicide, The Wire“Baltimore”, le livre enquête de David Simon, qui a inspiré la série “Homicide”, est publié chez Sonatine, vingt ans après sa parution aux Etats-Unis. Retour avec l’ancien journaliste sur les sources de son œuvre littéraire et télévisuelle dominée par “Sur écoute” (“The Wire”), la “meilleure série du monde”.

Alain Lorfèvre, à Paris


DAVID SIMON EST CONSIDÉRÉ comme une légende de la (plus si) nouvelle série télé. “The Wire” (“Sur écoute”), “la meilleure série du monde”, c’est lui. “Treme”, sur La Nouvelle-Orléans, aux lendemains de Katrina, toujours lui. Sa patte ? Un art consommé du vérisme dans des œuvres dramatiques qui refusent les facilités scénaristiques au profit d’une représentation complexe de la réalité.
 
Avant d’être producteur et scénariste à succès, David Simon fut journaliste. A 27 ans, employé du “Baltimore Sun”, il suivit pendant un an les enquêtes de la brigade criminelle de la ville. De ce reportage, il sortit un livre, “Baltimore”, paru en 1991 aux Etats-Unis sous le titre “Homicide : A Year on the Killing Streets”. A l’occasion de sa traduction en français, aux éditions Sonatine, David Simon a donné une master class de deux heures au Forum des Images, à Paris, dans le cadre du cycle “Séries Mania”. L’occasion de revenir sur une œuvre télévisuelle sans précédent.
 
La vocation. “J’ai grandi à Washington D.C. dans une famille où la lecture et la rhétorique occupaient une place importante. Les enfants étaient jugés sur leur capacité à argumenter un jugement. J’ai vite appris à lire le journal chaque matin. Quand j’avais douze ans et demi, nous étions en plein scandale du Watergate. Nous suivions avec mes parents l’enquête de Woodward et Bernstein dans le “Washington Post”. C’était passionnant, un vrai feuilleton, mais c’était la réalité. L’été suivant, quand Nixon a démissionné, j’étais en colonie de vacances. J’étais frustré de rater l’épilogue.”
 
 
Journaliste. A 22 ans, David Simon fait ses débuts au quotidien “The Baltimore Sun”, où il couvre l’information judiciaire de 1982 à 1995. “Je faisais les gardes de nuit. Après le bouclage de la dernière édition, à une heure du matin, je reprenais le travail de mes collègues. Il se passait toujours quelque chose : incendie, fusillade, meurtre. Pour vous donner une échelle, Baltimore est dix fois plus petit que Paris, mais compte deux fois plus d’homicides. Derrière chaque affaire, il y a une tragédie humaine. Mais à force de faire ce genre de travail, on s’assèche, on ne sent plus la dimension humaine.”
 
 
Avec la ‘Homicide Unit’. En 1987, une grève frappe le “Baltimore Sun”. Le journal a été racheté, et le nouveau management exaspère David Simon, qui cherche un prétexte pour rester hors de la rédaction. “Mon mariage avait tourné court. Je n’avais pas d’enfant. C’était le bon moment pour me noyer dans le travail. J’ai obtenu de suivre les détectives de la ‘Homicide Unit’ de Baltimore pendant un an. En dehors de quelques règles élémentaires, ils m’ont laissé une totale liberté dans mon travail. J’ai pu les observer jour après jour dans le leur. Il y avait dix-neuf agents dans la ‘Homicide Unit’. En moyenne, ils enquêtaient par paire sur un meurtre pendant deux semaines avant qu’une nouvelle affaire prenne le pas. C’était leur routine.”
 
“Baltimore”. Tel Truman Capote avec “De sang-froid”, récit subjectif sur l’enquête autour d’un quadruple meurtre, pièce fondatrice d’un nouveau genre littéraire et journalistique, David Simon a livré avec “Baltimore”, en 1991, un constat glaçant sur la réalité criminelle et sociale de la ville de la côte Est. “Il y a un cas dans le livre où, après une longue enquête et quatorze heures d’interrogatoire du suspect principal, les enquêteurs ont dû le laisser partir. J’ai honte de le dire, mais j’étais frustré. J’avais passé un an avec eux, et dans 70 % des cas, c’étaient des affaires sans action, et dans 30 % des cas, sans résolution. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir écrire à partir de ça ? Je n’avais pas de fin. Mais j’ai compris que c’était justement ça la clé du livre, montrer que la réalité ne rencontre pas toujours nos attentes.”
 
 
“Homicide”. David Simon envoya son livre au réalisateur Barry Levinson, dans l’espoir de le faire adapter au grand écran. Celui-ci y vit plutôt une bonne matière pour une série que prend en charge le producteur Tom Fontana. David Simon devient consultant et producteur. La série s’étendra sur 122 épisodes, durant sept saisons, de 1993 à 1999 sur NBC. “Je pensais revenir au journalisme, mais la presse écrite a commencé à avoir des difficultés. A Wall Street, les actionnaires du “Sun” considéraient que les journaux se vendraient plus s’ils publiaient de la merde.” David Simon quitte le “Sun” en 1995 pour travailler à temps plein sur la série. “Tom Fontana m’a proposé d’écrire des scénarios pour “Homicide”. Je n’y connaissais rien, mais j’ai appris le b.a-ba. On détournait les clichés de la série policière.” Si “Homicide” rencontre le succès, David Simon regretta toutefois qu’elle prît encore trop de liberté avec la réalité.
 
 
“The Corner”. “C’est mon deuxième livre (coécrit avec Ed Burns). Je me concentrais sur le milieu des toxicomanes à Baltimore. Je pensais en parallèle continuer à écrire des scénarios pour Tom. Puis, il m’a montré le pilote de la série “Oz” qu’il avait produit pour HBO. Je ne parvenais pas à croire qu’une chaîne américaine diffuserait une série aussi provocante. Jusque-là, je n’imaginais jamais que “The Corner” pourrait être adapté en série. Mais quand j’ai vu “Oz”, ça a été une révélation.” HJe n’y connaissais pas grand-chose. Je m’appuyais complètement sur les producteurs, Nina Noble et Robert Colesberry. Ils ont défini l’esthétique de la série. On a cherché à faire une copie fidèle de la réalité que j’avais observée. Ce n’est pas la réalité, ni du documentaire. Ce sont toujours des acteurs qui jouent devant une caméra. Mais on a essayé d’être justes. Le terme docu-drama s’impose.”
 
“Sur écoute” – “The Wire”. De 2002 à 2008, les cinq saisons de “The Wire” achèvent de bouleverser tous les codes de la série télévisée. “Je voulais développer des éléments de mon livre qui n’avaient pas été utilisés dans “The corner”. Le livre se déroule pour l’essentiel dans une partie de West Baltimore ravagée par la drogue. La réalité sociale, politique ou économique n’était pas présente. Quand HBO nous a demandés si on n’avait pas autre chose à leur proposer, je me suis dit qu’il y avait peut-être une opportunité.” Pour vendre les treize épisodes de la première saison, David Simon avait écrit que “le spectateur ne sera pas récompensé par le bruit des menottes”, mais par la représentation de cette réalité : “L’ Amérique en guerre contre elle-même à tous les niveaux de la société.” “Nous savions que la première saison serait concentrée sur la lutte contre le trafic de drogue. Pour la suite, lorsque nous nous sommes retrouvés pour discuter de la suite, j’ai dit que je voulais montrer les autres facettes de la ville : la classe ouvrière, les politiques, le système éducatif et les médias. Robert Colesberry s’est tourné vers Karen L. Thorson, autre productrice, en lui demandant si c’était ça le plan depuis le début. Comme elle était devenue fan de la série, elle a simplement répondu : “Maintenant, c’est le plan…”.”
 
 
Ph.: Redux/Reporters

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