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03/11/2012

L’homme du Président

la libre,momento,24h avec,ambassadeur,américain,bruxellesA Bruxelles, comme dans une trentaine de villes à travers le monde, l’ambassadeur est directement nommé par le président des Etats-Unis. Howard Gutman est arrivé en Belgique en 2009 avec un objectif précis : redresser la cote des Etats-Unis dans un pays où 65 % de l’opinion leur était défavorable. Retour
sur le quotidien d’une personnalité haute en couleur qui a mis un point d’honneur à visiter personnellement toutes les communes du pays.

Reportage : Valentin Dauchot
Reportage photo: Johanna de Tessières

DIFFICILE DE RATER L’AMBASSADE des Etats-Unis à Bruxelles : grillages de trois mètres de haut, barbelés acérés, gardes autoritaires, et une dizaine de grandes croix en acier trempé disposées de part et d’autre du boulevard, au cas où l’un de nos concitoyens envisagerait d’y mettre un lance-roquettes. Mesures de sécurité décrétées par les autorités belges, nous dit-on, en balayant d’un revers de la main toute tendance américaine à la paranoïa. L’ambassade a beau incarner une parcelle de territoire américain en terre belge, sa protection relève du royaume et les attentats du 11 septembre ou la récente attaque d’un consulat à Benghazi ont engendré le bunker que l’on connaît aujourd’hui. Passés le poste de garde et l’interrogatoire de rigueur, tous les bâtiments se confondent, interconnectés de l’intérieur par de longs couloirs sécurisés qui relient les bureaux de l’ambassade à l’administration américaine de l’aviation, la DEA, le FBI, et la résidence de l’ambassadeur américain en Belgique, Howard Gutman.
 
Extraordinairement ponctuel, ce démocrate convaincu, proche de Barack Obama, fait son entrée dans le salon d’un pas énergique suivi de près par son équipe de communication. L’homme est affable, souriant, et confirme en quelques secondes la réputation flatteuse qu’il s’est forgé depuis son arrivée en Belgique en août 2009.
 
la libre,momento,24h avec,ambassadeur,américain,bruxellesÇa, c’est moi avec Hillary Clinton , s’amuse l’ambassadeur qui passe immédiatement en revue une impressionnante galerie de photos. Là, je suis chez moi, à Washington, avec mon épouse et George Clooney qui m’a demandé de faire une petite mise en scène où je semble les surprendre en pleine conversation.” Suivent dans le désordre : Joe Biden, Steven Spielberg, Tim Robbins, Ben Affleck, John Malkovich et tant de stars de cinéma qu’on se demande si on ne visite pas en réalité la maison d’un producteur hollywoodien. Mais cette apparente légèreté ne doit pas masquer un pedigree impressionnant agrémenté d’une pointe de success story.
 
Fils d’immigrés polonais, Howard Gutman passe sa jeunesse dans un quartier pauvre de New York où il fréquente les écoles publiques à des années lumière d’une possible carrière politique. Je ne connaissais rien de tout ça , se remémore notre hôte. Dans mon quartier, personne n’avait jamais envisagé de travailler pour le gouvernement, et c’est seulement quand j’ai commencé à accumuler les bons résultats à l’école et à avoir accès aux meilleures universités que l’idée de devenir avocat est devenue réaliste.” De la Bronx High School of Science, il passe à la Columbia University, puis à la Harvard Law School avant de devenir avocat et de frayer avec la Cour suprême et le FBI. En Belgique, les gens développent une carrière dans le gouvernement, le secteur public ou le secteur privé , ajoute le diplomate. Aux Etats-Unis, les choses sont moins cloisonnées. Faire carrière implique souvent de travailler à la fois pour le public et le privé, et le FBI s’est imposé de lui-même. Je voulais passer un an ou deux comme assistant dans un service gouvernemental pour renforcer mon CV et il était difficile de trouver un secteur qui pouvait m’accepter en tant que démocrate dans une administration républicaine. Le seul à être totalement détaché d’une orientation politique, c’était le Bureau fédéral d’investigations.”
 
la libre,momento,24h avec,ambassadeur,américain,bruxellesA 30 ans, Howard Gutman se construit professionnellement et passe le reste de son temps dans le parti démocrate où il soutient successivement Gary Hart, Bill Clinton, Al Gore et, enfin, Barack Obama pour qui il travaille sur les médias, la collecte de fonds, la politique, et finit, comme tout le monde, par faire du porte-à-porte dans les Swing States. Un bon moyen d’être nommé secrétaire d’Etat ou ambassadeur ? Il y a environ 185 ambassadeurs américains dans le monde , précise l’heureux élu. Cent cinquante d’entre eux sont directement employés par le département d’Etat qui les envoie tous les trois ans dans un pays différent. Dans une trentaine de lieux stratégiques comme le Brésil, le Canada, la Chine, le Mexique ou… la Belgique, le président nomme lui-même ses représentants. Des pays dans lesquels il serait trop difficile de travailler pendant un an sous un président et de devoir changer toutes ses positions à l’arrivée de son successeur.” Les hommes du président, en quelque sorte, qui vont et viennent avec leur mentor et partagent sa vision politique.
 
C’est le cas d’Howard Gutman à Bruxelles, qui héberge également l’ambassadeur américain attaché aux institutions européennes et un troisième représentant auprès de l’Otan. Tous trois sont en contact permanent mais chacun travaille à son niveau et sur une cible différente. Je dois toujours convaincre les Belges de l’importance de leur pays, s’indigne Howard Gutman quand on lui demande ce que Bruxelles peut bien avoir de stratégique pour les Etats-Unis.
 
Lancé dans une mission de séduction qu’il pratique à merveille, notre homme explique alors avec une belle conviction que la Belgique parle peu mais bien, ne crie jamais, et parvient à se faire écouter dans toute l’Europe. Plus intéressant pour le diplomate en fonction : Les ministères de Londres, Paris ou Berlin sont en contact direct avec Washington. A Bruxelles , insiste Howard Gutman, je représente directement le pays avant d’en référer au Président.” Besoin de soutien en Afghanistan ? Le représentant américain auprès de l’Otan s’échine à convaincre ses 28 Etats membres pendant qu’Howard Gutman travaille l’opinion d’onze millions de Belges et de leurs représentants qui, eux-mêmes, auront une influence au sein de l’Alliance.
 
“Ma première mission était de reconstruire une opinion publique favorable , ajoute l’ambassadeur entre deux gorgées de thé glacé maison. Un sondage réalisé en 2007 dans le monde entier révélait que 65 % des Belges étaient défavorables aux Etats-Unis. A partir du moment où deux tiers de la population sont contre nous, le gouvernement prend des positions difficiles. Il a envisagé de fermer le port d’Anvers à nos bateaux, l’espace aérien à nos avions, et même de poursuivre des représentants américains en Belgique sur base de la loi de compétence universelle. Qu’est-ce qui se passe quand les relations sont aussi difficiles ? Les touristes américains ne se sentent plus à l’aise, les entrepreneurs américains rencontrent plus de difficultés pour s’exporter, et les expatriés sont sous tension. J’ai été envoyé ici pour reconstruire les ponts entre les deux pays, et une fois que ça s’est mis en place, le reste s’est fait naturellement.”
 
la libre,momento,24h avec,ambassadeur,américain,bruxellesComment charmer un Belge ? En commençant par prendre des cours de français et de néerlandais tous les matins de 9 à 10h et en mettant un point d’honneur à visiter personnellement chacune des 589 communes nationales au point d’en faire une véritable image de marque. C’est assez fun parce que certaines communes sont tellement petites qu’il n’y a aucune habitation, s’amuse Howard Gutman dont l’engouement est communicatif. Alors je me promène et dès que je trouve un passant, on fait une photo avec lui. Je me suis d’ailleurs toujours demandé ce que pouvait bien ressentir quelqu’un qui est tranquillement installé chez lui et ouvre la porte à un homme en costume entouré par cinq gardes du corps qui se présente en disant : ‘Bonjour, je suis l’ambassadeur des Etats-Unis, vous allez bien ? Vous voulez bien faire une photo avec moi ?’ .” Passé le choc, nos concitoyens se sont visiblement montrés conciliants puisque l’ambassadeur affiche fièrement une carte du royaume où chaque commune visitée a été soigneusement punaisée.
 
Quand il n’est pas en tournée, il enchaîne les cours de langue avec l’élaboration du planning de la journée et analyse tout ce qui pourrait bien impliquer les Etats-Unis sur le territoire : la déclaration d’un ministre, l’implantation d’une entreprise, tout événement qui impliquerait de se rendre sur place, et deux réceptions quasi systématiques à 18 et 19h30 avant un dîner de travail à 20h30. Retour à l’ambassade à 23h, suivi d’un échange de e-mails tardifs avec Washington pour informer l’administration des différents dossiers en tenant compte du décalage horaire. Etre ambassadeur est le meilleur job du monde mais c’est très mauvais pour la santé, reconnaît Howard Gutman. Mes journées sont très longues et tout ce qui se passe aux Etats-Unis a lieu au beau milieu de la nuit ! Les débats présidentiels ? 3 heures du matin ! Le match hebdomadaire des Washington Redskins (football américain) que l’ambassadeur ne manquerait pour rien au monde ? 5 heures du matin ! Alors il vit la nuit, le jour, et prend le temps de se reposer dans la voiture entre deux visites.
 
Début 2012, comme pour récompenser son action, un nouveau sondage est venu classer la Belgique à la première place du soutien populaire aux Etats-Unis. Vous êtes un partenaire petit mais fiable , estime le diplomate. Pour moi, les Belges sont unis, ose-t-il même en guise de conclusion dans un contexte qui ne prête pas vraiment à ce type de déclarations. C’est même l’un des pays les plus unis que je connaisse, renchérit-il avec une conviction proportionnelle à nos doutes sur le sujet. Vous discutez d’une possible séparation ? Soit ! Ces débats sont nécessaires et les divisions sont bien pires aux Etats-Unis. Les Américains sont divisés sur le climat, la sécurité sociale, le droit des femmes à choisir librement d’avorter ou non… Toutes des questions sur lesquelles les Belges sont plutôt d’accord.”
 
la libre,momento,24h avec,ambassadeur,américain,bruxellesA 56 ans, Howard Gutman est sur le départ. Il ne travaille pas directement pour Barack Obama – plusieurs services intermédiaires existent au sein du département d’Etat dont le bureau en charge de la politique ouest-européenne – mais son avenir dépend directement du président. Si Obama est réélu, il restera en poste jusqu’à ce que son successeur soit désigné. Dans le cas contraire, Howard Gutman regagnera Washington dans le courant de l’année. Quelle vie envisage-t-il après l’ambassade ? J’aimerais rester dans l’international, répond-t-il en père de famille dont les deux enfants seront de retour aux Etats-Unis d’ici la fin de l’année. Je n’ai pas encore de plans concrets mais j’aimerais vivre à Washington tout en revenant fréquemment en Europe.” Pas de carrière politique, histoire de devenir président un jour ou l’autre ? Si quelqu’un m’appelle, j’écouterai de toute façon ce qu’il a à dire mais notre situation politique est très compliquée pour le moment , conclut l’ambassadeur. Ce n’est pas très excitant.” Lui, partira, mais les trois quarts des 430 personnes employées par l’ambassade resteront à Bruxelles et continueront à promouvoir les Etats-Unis avec un autre représentant.

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