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17/11/2012

L’endroit du décor

la libre,momento,24h avec,peintre en décor du patrimoine,restaurateur d'oeuvres d'artGrâce à son métier, elle participe à sa manière à l’histoire. Caroline Pholien se partage entre la peinture en décor du patrimoine et sa galerie, ses créations artistiques et la gestion de chantiers, un travail de représentation et sa vie de maman… Artiste ou artisan ? Elle aurait du mal à choisir.

Reportage: Liliane Fanello
Reportage photo: Christophe Bortels


NOUS AVONS SUIVI Caroline Pholien quelques semaines avant que le Théâtre Royal de Liège vibre à nouveau des harmoniques de Verdi, Grétry ou Mascagni. C’est sur fond de ponceuses et de hits sifflés par des radios empoussiérées qu’elle nous a guidés au cœur de son dernier gros chantier : la restauration des 170 mètres carrés de dorures du Grand Foyer. En tout, quelque 22 000 feuilles d’or 22 carats – environ 290 grammes – ont été appliquées, puis lissées, avec une patience de moine tibétain. La technique exige de la minutie : les feuilles s’appliquent une par une sur une couche de vernis “amoureux” : ni trop humide, ni trop sec “sinon c’est la catastrophe”.
 
La communication officielle de l’Opéra Royal de Wallonie décrit le Grand Foyer comme “somptueux”. C’est bien ainsi que Caroline Pholien l’envisageait… Pour arriver à ce résultat, elle a proposé aux architectes d’adopter une autre technique que celle prévue initialement. “Cette salle de réception, je la voulais chatoyante, féerique.”
 
La préparation d’un chantier de restauration de patrimoine exige d’abord beaucoup d’observation. “Pour certains projets, des études de style sont réalisées au préalable”, explique Caroline Pholien. Ce fut par exemple le cas de l’hôtel Métropole, pour lequel elle a restauré le Jardin d’Hiver en collaboration avec Marianne De Wil. Un de ses chantiers les plus complexes. Avec une équipe de 15 personnes, elle y a restauré polychromes, dorures, ainsi que quelques toiles. “Mon rôle est de sublimer les décors. Cela demande de l’humilité et du respect car je suis là pour servir le décor qui m’est donné. C’est un métier où je participe à l’histoire. Il y a une émotion, une énergie. J’essaye donc de comprendre ce qui a été fait et de m’y inscrire, et non de tout réinventer.” C’est également un travail d’équipe. “Dans la restauration, il n’y a jamais de réponse toute faite. Je ne suis pas toute seule et le dialogue avec les autres est important.
 
la libre,momento,24h avec,peintre en décor du patrimoine,restaurateur d'oeuvres d'artCaroline Pholien ne partage pas toujours la tendance prônée par la Charte de Venise (NdlR : traité de 1964 donnant un cadre international pour la préservation et la restauration des bâtiments anciens). “Cette charte a pour principe que toute intervention doit porter la marque de son époque. Dans le cas du Grand Foyer, les architectes ont justement choisi de restituer le décor de plafond original plutôt que de laisser une empreinte contemporaine.”
 
Pour elle, le décor est une culture. “On décore tous notre maison. Décorer, c’est imprimer notre identité sur les murs. Lascaux, c’était ça !” Son rêve serait d’intervenir davantage dans le contemporain. “Pour que les gens retrouvent la culture du décor.” Mais celui-ci est finalement assez peu connu chez nous. Même par les architectes, parfois. “J’ai par exemple été contactée récemment par des architectes qui me parlaient de ‘fioritures’ et non de décors”, sourit-elle.
 
La dorure, la peinture en décor du patrimoine… ces spécialités ont hissé Caroline Pholien au rang d’unique expert en décors de la Commission Royale des Monuments, Sites et Fouilles de la Région wallonne. “Quand un bâtiment classé est à restaurer, comme cela a été le cas du château de Modave, par exemple, je suis sollicitée pour vérifier si l’architecte a bien rédigé le cahier des charges et si les artisans travaillent bien.
 
Là, il est passé 8h30. C’est l’heure à laquelle elle commence généralement sa journée de travail. Elle vient voir son équipe, l’état d’avancement du chantier, elle règle divers aspects avec les autres corps de métier, donne ses instructions, répartit le boulot, pointe tel ou tel détail à fignoler, vérifie s’il manque des marchandises ou du matériel… On lui réclame de l’enduit. Elle ira en chercher tout à l’heure. En attendant, elle demande aux peintres d’à côté s’ils peuvent dépanner son personnel.
 
la libre,momento,24h avec,peintre en décor du patrimoine,restaurateur d'oeuvres d'artAujourd’hui, six membres de son équipe ont pris place sur les échafaudages. En tout, dix doreurs se sont relayés, 7 jours sur 7, sur ce chantier liégeois. La plupart ont un jour été ses élèves, lors des stages qu’elle anime au Centre de La Paix Dieux, l’Institut du Patrimoine wallon.
 
Il fut un temps où elle gérait un travail seule de A à Z. Mais elle n’en veut plus. “Je n’aime plus travailler seule. Cela n’avance pas, l’énergie n’est pas la même. J’ai par exemple restauré toute seule la Chapelle d’Aigremont. Mais on arrive là et on a l’impression qu’on n’aura jamais fini.”
 
D’ailleurs, ce qu’elle préfère sur un chantier aujourd’hui, c’est ce travail de gestion et d’organisation. Mais c’est aussi parfois complexe. “Quand on met les gens ensemble, des énergies se créent. Or, j’ai très peu de temps pour sentir comment les choses fonctionneront mieux. Je dois très vite palper les forces et faiblesses de chacun et former les équipes. Je dois aussi choisir mes exigences, c’est-à-dire savoir où je peux être plus souple ou plus exigeante.”
 
la libre,momento,24h avec,peintre en décor du patrimoine,restaurateur d'oeuvres d'artDans le cas du Théâtre Royal de Liège, l’équipe – une majorité de femmes – n’avait encore jamais travaillé ensemble avant. “La dorure a toujours été un métier typiquement féminin, sans doute parce qu’il s’agit d’un travail délicat”, constate Caroline Pholien. “Ce n’est pas pareil de travailler avec des femmes. L’investissement au travail est différent et l’émotion prend pas mal de place. C’est éprouvant et, en même temps, cela correspond à ma manière de fonctionner : je ne peux pas travailler d’une manière distante avec les gens. J’ai besoin d’une confiance, d’une proximité avec eux. D’autant que ce sont des chantiers où l’on travaille en silence, on ne bouge pas beaucoup. Physiquement, on peut être très proches les uns des autres. Il y a un côté méditatif, une ambiance d’intimité et de partage qui s’installe assez vite.” Cette proximité a un revers de médaille. “Parfois je dois être dure. Hier, par exemple, l’équipe n’a pas bien travaillé et je n’ai pas pris beaucoup de pincettes pour le dire. Mais je m’en suis expliquée après.”
 
Il va être temps de quitter l’Opéra pour rejoindre un autre décor. Depuis décembre 2011, Caroline Pholien a ouvert – en association avec un autre artisan, Sabine Magnée – sa propre galerie : Isabeau. Quand elle ne doit pas animer d’atelier ou se rendre à l’un ou l’autre rendez-vous à l’extérieur, Caroline Pholien passe le reste de la journée ici, à deux pas de la Place du Marché. Elle range, accueille des clients, crée parfois.
 
Un mot pourrait résumer l’esprit de ce lieu : contrastes. Ecrire que sa galerie abrite de l’art ancien, de l’art contemporain, et, à l’arrière, un cabinet de collections et un atelier de restauration de cadres, création de miroirs, réalisation de faux marbres – activités pour lesquelles Caroline Pholien est connue – ne pourra rendre cette impression de chaleureux désordre qui y règne. “En mélangeant l’art contemporain et l’art ancien, notre idée est de créer de l’intimité autour de l’art contemporain, loin du ‘white cube’ habituel. Sinon les gens disent tout simplement ‘je ne vois pas ça chez moi’.”
 
la libre,momento,24h avec,peintre en décor du patrimoine,restaurateur d'oeuvres d'artCaroline Pholien n’hésite pas à placer côte à côte des pièces rares (et chères) et de petits objets kitchs, des dessins d’enfants et des toiles d’artistes, des animaux empaillés et des bijoux de créateurs, des coquillages et des vêtements de récupération… Elle vient d’installer un tableau contemporain créé par un collectif français à côté de masques africains. “Cela donne une toute autre grille de lecture. Créer des contrastes dans les styles permet d’avoir un intérieur de caractère, loin des intérieurs aseptisés et sans odeur de certaines marques grand public. Tout cela donne une autre vibration esthétique. Plus intime.”
 
L’idée de cette galerie lui est venue de sa propre expérience. Caroline Pholien est aussi artiste. Elle peint, crée des œuvres à partir d’ossements (pour lesquels elle a une fascination), réalise des trompe-l’œil… Le tout avec un fil conducteur : “mettre des techniques anciennes au service de la création contemporaine”.
 
Le problème est qu’elle n’a plus beaucoup de temps à consacrer à la création. Entre les chantiers de restauration, la nécessité de participer à des vernissages et cocktails, et sa fille qui la rejoint à la galerie tous les jours après l’école, la création va forcément au ralenti. “J e ne suis pas la seule artiste qui, pour des tas de raisons – boulot, alimentaire, enfants… –, crée de façon très ponctuelle. On peut dès lors difficilement exposer dans des galeries car on n’a pas beaucoup d’œuvres. J’avais envie de créer un espace où ces artistes pourraient venir exposer, même deux ou trois dessins. Et visiblement, des artistes sont vraiment intéressés par cette démarche.” Caroline Pholien a déjà eu l’occasion d’exposer “dans une galerie toute blanche”. “C’est vrai que c’était beau et cela avait un impact. Mais à l’époque, il m’avait fallu quatre ans pour terminer les œuvres à exposer et je n’avais pas d’enfant. Aujourd’hui, il me faudrait dix années pour faire la même chose !”
 
Il est 16 heures. Caroline Pholien doit aller rechercher sa fille à l’école. Vendredi soir, il faudra ensuite qu’elle se rende à Knokke, sur invitation d’un galeriste. “C’est important que j’y aille car nous devons nous faire connaître. J’aime bien ce travail de représentation, sauf que parfois c’est dur sur le plan de l’organisation familiale”, confie-telle. “Le nombre de fois où je suis partie à ce genre de manifestation à peine coiffée et en oubliant mes cartes de visites ! Mais je pense que je ne pourrais pas faire autre chose, car c’est là-dedans que je me sens bien.”
 
 

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