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20/11/2012

“Birgitte Nyborg a perdu sa naïveté”

La Libre, Momento, Derrière l'écran, série, BorgenLa comédienne danoise peaufine son personnage de femme Premier ministre, mise à l’épreuve du pouvoir dans cette saison 2 de “Borgen”, aussi captivante que la première. Sur Arte, jeudi, à 20h50.

Rencontre: Caroline Gourdin, à Paris


DANS L’AMBIANCE FEUTRÉE du Café des éditeurs, dans le Quartier latin, à Paris, la comédienne danoise Sidse Babett Knudsen s’exprime dans un français recherché, témoin de ses cinq années passées dans la capitale à la fin des années 1990. Avec vivacité et humour, elle s’applique à répondre à la presse française. Moins austère que son personnage de Premier ministre à l’écran, Birgitte Nyborg.
 
On devine rapidement, au fil de la conversation, le poids qu’a eu la comédienne sur la caractérisation de son personnage.
“J’essaie d’inspirer Adam (Price, le créateur, NdlR). Au début, les scénaristes, trois hommes, avaient imaginé une femme qui avait une façon de réagir comme si elle n’était pas exceptionnelle et n’avait pas de grands choix à faire. J’ai dû beaucoup travailler avec eux. Il y avait notamment un truc pas crédible sur la culpabilité. Si on en est là, dans cette position, on est habitué à faire des choix durs. J’ai fait un petit travail de féministe en essayant de proposer des facettes inattendues, de creuser la psychologie du personnage.”
 
Dans cette saison 2, le personnage de Birgitte s’endurcit à l’épreuve du pouvoir, tiraillée entre son rôle très exposé de Premier ministre et sa vie familiale, qui en pâtit. “Elle a surtout perdu sa naïveté, précise Sidse B. Knudsen. Elle est habituée à son travail, elle a une nouvelle situation familiale, elle est presque séparée. Il y a moins d’évolution extérieure dans la saison 2. C’est plus à l’intérieur qu’elle change. Dans sa pratique du pouvoir, dans sa connaissance d’elle-même, d’une manière plus existentielle.”
 
La comédienne est par ailleurs convaincue que la manière de gouverner n’est pas déterminée par le sexe mais par le caractère.
“Un homme se serait aussi endurci à l’épreuve du pouvoir. Dans mon imaginaire, l’animal politique est une combinaison entre une envie de pouvoir, un idéal et un devoir. Birgitte est venue sur terre pour faire quelque chose, tout en se sentant responsable de sa famille. Pour elle, c’est une recherche d’équilibre continuelle. Il n’est pas question de laisser tomber l’un ou l’autre. Il faut trouver la solution. Et c’est très intéressant de faire le lien entre la femme au top du pouvoir et les scènes dans la cuisine ou la salle de bain.”
 
Des scènes intimes qui sont pour elle “les plus difficiles, pour que cela soit crédible, pas cliché”. Mais les grandes tirades politiques sont aussi un challenge. “Parfois, les textes sont musicalement très bien écrits et faciles à apprendre. Parfois, j’ai du mal à trouver le chemin logique qui me permet de les retenir.”
 
 
Preuve supplémentaire de l’universalité de cette série, qui dépasse le cadre de la politique danoise (mais la reflète tout de même), le refus de Sidse Babett Knudsen de s’inspirer d’un modèle particulier. “Je me suis interdit de regarder notre Premier ministre, Helle Thorning-Schmidt, qui n’était pas encore à ce poste quand on a commencé à tourner la saison 1.”
 
Cette série s’ancre pourtant dans la réalité contemporaine, sur fond de crise économique. A tel point que certains débats soulevés dans la fiction trouvent un écho dans la presse, les scénaristes s’inspirant de leur côté de faits réels, en essayant de ménager les sensibilités politiques. “Est-ce à cause de Borgen ou non, l’intérêt pour la chose politique a augmenté au Danemark ces dernières années. Et la politique est plus excitante, plus dramatique. Les caractères s’affirment. Ils s’engueulent beaucoup plus fort !”, assure la comédienne.
 
En ce moment, la comédienne Sidse B. Knudsen peaufine avec Adam Price et les scénaristes les deux derniers épisodes de la troisième, et ultime saison (diffusée à partir de janvier au Danemark et ultérieurement sur Arte).
 
“La troisième saison, je la vois comme un bonus, la possibilité de faire quelque chose qui sorte complètement de cette grande histoire, prévue pour deux saisons. Adam ne voulait pas tomber dans un système qui fonctionne sur de nombreuses saisons. On était tous super contents à la fin de la deuxième saison, et je pensais que ce serait vraiment classe d’arrêter là. Mais c’était trop tentant de continuer, avec une liberté exceptionnelle !”
 
 
La Libre, Momento, Derrière l'écran, série, BorgenBORGEN: UNE FEMME SEULE AU CHATEAU
 
Dans cette saison 2, Adam Price dit vouloir “tendre vers plus de profondeur et de noirceur” mais sans cynisme. Un pari réussi.
 
Première femme propulsée au poste de Premier ministre du Danemark, Birgitte Nyborg Christensen (campée par la comédienne Sidse Babett Knudsen) a fait l’apprentissage du pouvoir au fil des dix épisodes passionnants de la saison 1 de Borgen ***. Une qualité qui avait “payé” puisqu’Arte avait enregistré des audiences bien supérieures à sa moyenne les jeudis soirs (du 9 février au 8 mars 2012) et que la série avait été le sujet de conversation n°1 sur Twitter en France le jour de sa première diffusion.
 
Anticipant sur la réalité de son propre pays – quelques mois plus tard, Helle Thorning-Schmidt, cheffe des sociaux-démocrates, devenait effectivement la première femme Premier ministre du Danemark –, cette fiction signée Adam Price s’est fait remarquer dans le monde entier, en posant notamment la question de la possibilité d’une vie privée pour les hommes et les femmes politiques…
 
Sondant avec perspicacité les travées du pouvoir, “Borgen” s’intéresse en effet aux hommes et aux femmes derrière les fonctions publiques et creuse les relations tissées entre journalistes, politiques et conseillers en communication. Dans le rôle du Premier ministre, Sidse Babett Knudsen est bluffante et éclaire même les processus de décision politique. Or, sur ce plan, le Danemark, avec son modèle de monarchie constitutionnelle, se rapproche bien plus de la Belgique que les modèles américain ou britannique. Crise économique, terrorisme, minorités ethniques : toutes les questions qui fâchent y sont abordées, avec le piment supplémentaire d’avoir le sentiment de vivre un sacré baptême du feu en même temps que les protagonistes. Birgitte Nyborg et les membres de sa coalition gouvernementale, installés au Château, ayant été propulsés par la “magie” d’une alliance inattendue dans la course au pouvoir.
 
Pour démarrer cette saison 2, la participation à la force internationale, déployée non sans mal en Afghanistan, donne des sueurs froides au gouvernement danois ; gouvernement qui sera également confronté à la nécessité d’envisager un nouveau modèle économique et social, ainsi qu’à une stigmatisation d’une “certaine délinquance juvénile” orchestrée par l’extrême droite. En cherchant à réunir une coalition la plus large possible autour de son projet pour sortir le Danemark de la crise, Birgitte Nyborg fera même fuir l’un de ses partis alliés. Entourloupes, coups bas, fermeté voire intransigeance et manque d’écoute, le Premier ministre, jusqu’ici admiré mais désormais dans la tourmente, semble avoir beaucoup changé.
 
Après l’euphorie de la victoire, cette deuxième saison se penche en effet sur la froide gestion du pouvoir. Une gestion quotidienne qui l’a déjà éloignée de ses plus proches interlocuteurs : son fidèle conseiller et mentor, Bent Sejro, mais aussi son mari, Phillip, avec lequel la rupture semble consommée. Difficile de faire vivre un couple et une famille dans les ors du gouvernement… On parle souvent de la solitude du pouvoir ; ici, on peut la voir en action.
 
 
Au fil de ces dix nouveaux épisodes, “Borgen” semble avoir intégré la richesse et la portée d’une série comme l’Américaine “The West Wing” – (“A la Maison Blanche”, en VF) qu’elle cite d’ailleurs comme modèle. Elle brosse le portrait contrasté d’une humaniste propulsée sous les feux croisés de la presse et de ses adversaires politiques, en plein cœur de l’échiquier politique. Comme son aînée, “Borgen” met en avant un personnage politique de gauche, mais surtout un être humain idéaliste et de bonne volonté découvrant une réalité bien plus amère et complexe qu’il ne le pensait.
 
Karin Tshidimba
 
 
Ph.: Mike Kollöffel

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