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02/12/2012

Une autre Turquie

La Libre, Momento, Escapade, Turquie, Anatolie, Ski, PalandökenTrois jours de sports d’hiver en Anatolie, agrémentés d’une plongée historique dans l’ancienne citadelle orientale de l’Empire byzantin et d’un saut à Istanbul la superbe, requinquent le corps et l’esprit plus sûrement qu’un séjour alpin classique.

Sur les pistes: Emmanuelle Jowa


SE LAISSER SÉDUIRE PAR la montagne turque et ses atouts hivernaux ou printaniers, le tout à quelques encablures à peine des frontières de pays qui grondent; pratiquer une glisse lisse sur les pistes d’Anatolie, sur le haut plateau arménien, non loin de la mer Noire et des frontières de la Géorgie, de l’Arménie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie; dévaler des pentes qui surplombent une ville au passé tumultueux et aux trésors ancestraux; et (re)découvrir dans la foulée les charmes omniprésents de la Turquie – du hammam historique au shopping endiablé – sont autant d’expériences vivifiantes. Les stations turques sont en plein développement, à l’image d’un pays lui aussi en plein essor économique. A moins de deux heures d’avion d’Istanbul la belle, qui nargue le monde occidental de sa réussite effrontée, et à quelques heures de route seulement des grandes frontières de pays du Moyen-Orient, la station de Palandöken offre un net dépaysement. Elle stimule les nouveaux investisseurs et les sportifs férus d’aventures inédites.

On comptera 1 heure 45 minutes de vol seulement pour atteindre Erzurum depuis Istanbul. Il faut ensuite vingt minutes à peine pour atteindre les sommets, à savoir la station de Palandöken, ce “Colorado” made in Turkey. L’avion se pose dans la neige. De faux airs d’Ushuaia. Blanc et plat à première vue. La cité ancestrale d’Erzurum est au pied des pistes mais perchée sur un haut plateau d’Anatolie orientale, à près de 2 000 mètres d’altitude. Elle est littéralement cernée par des montagnes qui, à première vue, ne paient pas de mine mais sont, à y regarder de plus près, prometteuses de grande poudreuse. En toile de fond, le ciel, bleu voilé. Dans l’aéroport, des femmes en tenue traditionnelle croisent des sportifs équipés, des Russes et un groupe d’Australiens évoluent, skis à l’épaule.

Tandis qu’Istanbul se trouve à cheval sur deux continents, Erzurum se situe en Asie, au carrefour ou presque de plusieurs nations, de plusieurs vies. Elle est à quelques heures de route des frontières syrienne et irakienne au Sud, de l’Iran et de l’Azerbaïdjan à l’Est, de l’Arménie et de la Georgie au Nord. Une position propice qui en a fait en son temps un avant-poste oriental de l’Empire byzantin.

Les sommets turcs sont nombreux mais le domaine skiable a été relativement peu exploité durant des années. Le ski, comme tous les sports de glisse, est longtemps resté réservé à une élite ; il se démocratise progressivement et les investissements se multiplient. Selon des statistiques récentes, le nombre d’amateurs en Turquie augmente d’environ 25 à 30 % par an. C’est d’ailleurs à Erzurum qu’ont eu lieu les championnats olympiques de sport adapté, en mars dernier, et, avant cela, les 25e Jeux universitaires d’hiver, en janvier-février 2011. C’est la plus grande manifestation sportive d’hiver jamais accueillie par la Turquie. C’est aussi le deuxième événement international et multisport après les JO.

Palandöken est une station de ski “sérieuse”, comme disent les Anglo-Saxons. Située à six kilomètres au sud d’Erzurum, elle culmine à 3176 mètres d’altitude. Dotée d’une neige de qualité de décembre à mars, elle compte parmi les meilleurs points de chute, si l’on ose dire, du cru. Ce n’est pas un village traditionnel à proprement parler mais un ensemble de complexes hôteliers offrant un accès circulaire aux pistes, skis aux pieds. Ils surgissent en grappe : le Xanadu, le Polat Renaissance, le Palan, le Dedeman Lodge et le Dedeman.

En arrivant au Dedeman, on est pris de vertige dans l’escalier boisé, l’altitude sans doute qui grise, à une demi-heure à peine de la descente d’avion. Les étages s’enchevêtrent et ne se ressemblent pas. Bars, restaurants à légumes tendres, night-club, salle de fitness, web centre et stands de bijoux s’alignent et s’enchevêtrent à des niveaux insoupçonnés, en un dédale très oriental. Le matériel de ski est à louer sur place, dans la boutique du rez-de-chaussée de l’hôtel. L’accueil y est efficace, sans esbroufe. Le personnel est rompu aux impératifs de la glisse.

Les chambres avec vue sur les pistes sont parfaites pour un séjour familial. Pas d’alcool mais des thés parfumés et d’excellents cafés sont servis dans deux bars cosy au pied des pistes, avec vue directe sur l’arrivée et le départ des skieurs. La température à Palandöken peut être polaire, ce fut le cas l’hiver dernier, comme partout en Europe. Ces conditions quasi extrêmes étaient synonymes aussi d’excellente neige, et les feux de bois, salles de jeux et autres hammams ou saunas rééquilibrent le karma.

Ce n’est pas uniquement un penchant pour l’olympisme qui emmène le touriste assoiffé d’aventure sur ces pentes souvent méconnues de l’Anatolie. C’est ce contraste étonnant entre la “riviera turque” et cette “petite Sibérie”.

Pour la quête de sensations doucement exotiques, la visite du cœur historique d’Erzurum, vieille de plus de 6 000 ans, complétera utilement le séjour. Les monuments se répartissent de part et d’autre de la large avenue qui traverse la ville d’Ouest en Est. Parmi les vestiges médiévaux, il y a les madrasas ou medersas qui ont plus de 800 ans. Tous témoignent d’un passé agité, celui d’une cité au destin chargé – elle fut notamment arménienne, romaine, byzantine, arabe, russe et turque. Après la guerre russo-turque de 1877-1878, la ville retourne à l’Empire ottoman. Elle sera le théâtre des massacres hamidiens (1894-1896). De nombreux citoyens, essentiellement arméniens, sont tués. Suivra, de sinistre mémoire, le génocide arménien qui fit plus d’un million et demi de morts entre 1915 et 1923. Durant la Première Guerre mondiale, l’armée russe s’empare de la ville. Au terme du conflit, la Turquie récupère la ville par le traité de Brest-Litovsk. Un an plus tard, en 1919, la guerre d’indépendance de la Turquie démarre. Le congrès d’Erzurum en donne le coup d’envoi. Sous le nom codé de “The Rock” (le rocher), la ville servira de base aérienne à l’Otan durant la Guerre froide.


Ph.: DUSKO STAJIC

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