Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

16/12/2012

Monsieur Taupe

La Libre, Momento, 24h avec, Monsieur Taupe, chasseur de nuisiblesVous en avez marre des fientes de pigeons et des odeurs de fouines ? Vous êtes excédés par ce jardin qui ressemble à un champ de bataille, la faute aux taupes ? Eric Alkemade, chasseur de nuisibles, vole au secours des privés et des entreprises depuis plus de 15 ans.

Reportage: Julie Anciaux
Reportage photo: Christophe Bortels


ERIC ALKEMADE a 51 ans et habite Lavaux-Sainte-Anne, dans la province de Namur. Jusque-là, rien de bien original. Et pourtant, cet homme exerce un métier à part : il est chasseur de nuisibles. En ce matin frisquet d’octobre, Monsieur Taupe, comme on le surnomme, a rendez-vous à la citadelle de Dinant. Le bâtiment en pierres est accroché à un éperon rocheux, 100 mètres au-dessus de la Meuse. Pour y accéder ou pour revenir à la terre ferme, il y a deux solutions : emprunter les 408 marches ou prendre le téléphérique. “Les fouines viennent bouffer les câbles du téléphérique. Il y a déjà eu deux pannes. J’en ai pris une il y a trois jours. Par précaution, je continue à piéger. S’il y en a une deuxième, je la prends.” C’est donc d’un pas franc qu’Eric, habillé d’un pantalon et d’un pull kaki, dépasse les touristes de la citadelle et se glisse dans une des cabines, au-dessus du vide. Le voyage vers la vallée de la Meuse ne dure que quelques minutes. Déjà, les portes s’ouvrent, et Eric grimpe le long d’une infrastructure métallique sur laquelle la cage est posée. “J’ai 51 ans mais je dois avoir la souplesse d’un type de 25 ans, crie-t-il. Malgré le pigeon qui sert d’appât, le piège est vide. Il restera en place.
 
 
La Libre, Momento, 24h avec, Monsieur Taupe, chasseur de nuisiblesDirection maintenant les anciennes geôles de la citadelle de Dinant. C’est ici, dans une salle voûtée, que deux vieilles voitures d’attelage, entièrement restaurées, sont exposées. Enfin, entièrement restaurées, c’est un bien grand mot… Les sièges en cuir ont été éventrés, laissant apparaître la mousse blanche. Le coupable ? La fouine, encore elle. Et elle n’a, une fois de plus, pas daigné visiter le piège installé spécialement à son attention. Monsieur Alkemade ne se décourage jamais, il ajoute à côté de la cage un appareil photo pour épier les mouvements de la belle vorace. Dès que cette dernière posera une patte devant l’objectif, le chasseur recevra instantanément le cliché sur son GSM, preuve de sa présence. Voilà qui devrait rassurer la madame pipi de la citadelle, qui vient de l’interpeller : “Alors, vous avez attrapé la bête ?
 
La fouine fait partie des espèces classées comme gibier, mais faute de période d’ouverture, sa chasse est interdite. Elle peut uniquement être régulée sous certaines conditions, notamment pour protéger les petits élevages (de poules, par exemple) et dans l’intérêt de la santé et de la sécurité publiques, comme ici. Dans les autres cas, la Région wallonne encourage la prévention car le mustélidé n’est pas qu’un animal nuisible, il se rend aussi utile en mangeant quantité de rongeurs. Il ne faut donc l’éliminer que quand il pose problème. C’est alors le propriétaire ou l’occupant du bien qui doit introduire une demande de destruction auprès du DNF (Département de la Nature et des Forêts), même s’il souhaite confier la tâche à un chasseur ou un piégeur. Eric explique qu’il est de plus en plus souvent appelé pour gérer les populations de fouines, vu leur récente augmentation.
 
 
Mais les personnes excédées par les taupes constituent la majeure partie de sa clientèle. Ce sont d’ailleurs ces mammifères creuseurs de galeries qui l’ont fait connaître comme chasseur de nuisibles. “Monsieur Taupe est un surnom qu’on m’a donné lorsque j’étais fauconnier. Je chassais des taupes pour nourrir mes oiseaux. Les gens m’ont alors demandé que je vienne dans leur jardin, et j’en ai fait progressivement mon métier à partir de 1996.” Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’homme est indépendant mais fait peu de “one shot”, il travaille surtout sur base de contrats forfaitaires de un, trois, six ou douze mois. Le castel des sorbiers, un centre de séminaire, à Heer-sur-Meuse, est un de ses clients réguliers depuis neuf ans. “Le site fait 18 hectares et il ne peut pas y avoir une motte de terre, explique Monsieur Alkemade. Il sillonne donc régulièrement l’immense pelouse, armé de pinces qu’il pique dans le sol. “Dès qu’une taupe passe dans une galerie, la pince lui brise la vertèbre cervicale. C’est très propre.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, Monsieur Taupe, chasseur de nuisiblesPiéger une fouine, installer une pince anti-taupes, voilà qui n’a pas l’air, de prime abord, complexe. Mais le Rochefortois a plein de petits secrets : il sait quelle cage utiliser, quelle pince acheter et quelles graines attirent les pigeons. C’est la raison pour laquelle il travaille seul – “j’ai peur de me faire doubler”, admet-t-il. Il n’y a pourtant pas trop de craintes à avoir, Eric dispose d’un brevet de garde champêtre particulier, ce qui en fait un des deux seuls piégeurs agréés en Région wallonne. Il est aussi spécialisé dans la chasse à plusieurs nuisibles, contrairement aux grandes multinationales qui s’occupent principalement de dératisation, et est très souple dans son emploi du temps. Trois qualités qui lui permettent de vivre de son métier de chasseur de nuisibles et de conserver des clients fidèles, comme ce grand hôpital de la région namuroise, qui fait appel à lui pour être débarrassé des pigeons.
 
“Beaucoup de gens se plaignaient : des passants, des ambulanciers… Regardez les fientes ! On voit pourquoi je travaille”, lance Monsieur Taupe, qui vient de garer sa camionnette blanche, décorée de photos de nuisibles et armée d’un gyrophare, dans le parking. Une fois dans un des ascenseurs de l’hôpital, il pousse sur le bouton trois, pour vérifier l’état des cages installées sur le toit. “On n’a rien pris. Pourtant ils sont là…”, grogne-t-il. Pour Eric, les pigeons sont des “rats volants” au vu des nombreuses maladies qu’ils véhiculent : salmonellose, pasteurellose, trichomoniose… que des noms en -ose ! En moyenne, il en piège plus de 500 par an dans les différents hôpitaux dont il a la charge en Région wallonne et en Région bruxelloise. Que deviennent ensuite les animaux ? “Je leur tords le cou. Pour les cadavres, j’ai un contrat avec le clos d’équarrissage.”
 
 
Allez, un peu de douceur dans ce monde de brutes. A 14 heures, Monsieur Alkemade déjeune à Grez-Doiceau avec Vincent Ergen, ingénieur dans une entreprise de lutte ciblée (mauvaises herbes, insectes, rats et souris, maladies de moisissure…). Autour d’un plat de poisson et d’un verre de vin blanc, le premier parle au second d’un nouveau produit, une cage avec capteurs intégrés, qu’il voudrait lui faire tester. Lorsque la porte se ferme, l’information est automatiquement envoyée par sms ou par mail. Mais il n’est pas question de traîner car Eric a encore deux missions à accomplir aujourd’hui. La discussion se termine donc autour des voitures, où a également lieu une livraison. Monsieur Ergen a en effet pensé à amener la commande passée récemment par notre homme : des boîtes et des blocs de poison à placer dans un camping envahi par les souris. Voilà un déjeuner original !
 
La Libre, Momento, 24h avec, Monsieur Taupe, chasseur de nuisiblesIl est 16 heures, en route vers l’avant-dernier client. Il s’agit d’“un vieux monsieur infesté de rats”, toujours dans le Brabant wallon. Monsieur Taupe reprend la route, les regards interloqués des autres automobilistes, des piétons, des cyclistes… braqués sur sa camionnette. Il faut dire qu’ils sont nombreux à la voir défiler. Chaque jour, le taupier parcourt entre 300 et 600 kilomètres ! Arrivé à destination, il se gare dans les campagnes, empoigne un seau blanc, et pousse la porte en bois d’un jardin arboré. L’ambiance est glauque dans la faible lumière de cette fin d’après-midi d’octobre. Là, il se met à chercher après des boîtes en plastique réparties un peu partout autour de la maison en pierres. Les mêmes, en plus grandes, que Vincent vient de lui amener. Elles contiennent des blocs de poison de couleur bleue. Beaucoup de ces blocs ont été rongés, Eric plonge la main dans le seau pour en placer de nouveaux, intacts et brillants. “Les rats viennent, hein. Ils visitent les boîtes. On va en venir à bout. Il faut parfois des semaines ou des mois, mais il n’y a rien de plus méchant que ce produit”, commente-t-il.
 
 
Les fouines, les taupes, les pigeons et les rats. Eric Alkemade ne s’arrête pas là. Il gère aussi les cafards, les guêpes et les frelons, et les lapins qui rongent les câbles des voitures dans de grandes entreprises automobiles comme Volkswagen. De plus, “les espèces invasives qui débarquent dans notre pays, comme les ratons laveurs et les chiens viverrins, sont du pain béni. Dernièrement, nous avons connu le retour de la punaise de lit, alors qu’elle avait été pratiquement éradiquée dans les années 50”. Mais ce 24 heures avec Monsieur Taupe va s’achever en soirée sur un classique : la régulation de pigeons dans une usine d’Heppignies, près de Charleroi. “Tout ce qui est sur le site, je tire. S’il y en a 20, je tire, s’il y en a 5, je tire. La dernière fois, il y en avait 5, ils sont tous morts.” Toujours sur la balle ce Monsieur Taupe ! D’ailleurs, il vient de suivre une formation à Gembloux pour apprendre à tirer à l’arc. “C’est autorisé en France, pour réguler des sangliers par exemple dans une réserve naturelle, mais pas encore en Belgique. Comme ça, dès que ce sera le cas, je pourrai agir puisque j’ai déjà le permis.”
 
Au final, que ressent “le chasseur de nuisibles à votre service” lorsqu’il tue une bête ? “J’adore les animaux. Parfois, j’ai un cœur de pierre, et à d’autres moments, j’ai un cœur qui saigne. C’est un travail particulier, mais j’aime mon boulot.”

Les commentaires sont fermés.