Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

22/12/2012

Quand la famille s’invite à la crèche

La Libre, Momento, 24h avec, fabricant, crèche brabançonne, Alain HubinontAlain Hubinont, artisan céramiste, façonne des crèches qui épousent originalité et tradition. Nous l’avons suivi dans son atelier, à la découverte de son univers artistique, où l’idée de crèches personnalisées a pris forme. Une joie pour les yeux et pour le cœur.

Reportage: Alice Siniscalchi
Reportage photo: Alexis Haulot


SI LES PERSONNAGES FAÇONNÉS par Alain Hubinont étaient vivants, ils seraient en train de frémir d’impatience en se disputant les dernières caresses prodiguées par leur créateur sous forme de coups de pinceau. Dans quelques jours, ses crèches brabançonnes et leur monde de bergers, anges, vieilles femmes, bûcherons et pêcheurs en céramique peupleront les étals des marchés de Noël de Bruxelles (place Dumon, Stockel) et de Louvain-la-Neuve. Dans son atelier de Lasne, attenant à sa maison, cet artisan céramiste cultive sa passion pour les crèches depuis plus de vingt-cinq ans. Fin novembre, nous l’avons rejoint, de bon matin, au cœur du champêtre Brabant wallon.
 
Il y a d’abord une ambiguïté à clarifier , s’empresse-t-il de rappeler. Beaucoup de gens pensent que la céramique est émaillée. C’est faux, la céramique, c’est de la terre cuite .” C’est bien en céramique, donc, que ses figurines sont réalisées. Celles qui attendent d’être peintes sont encore de couleur crème: La terre de coulage est blanche, c’est pendant la cuisson qu’elle devient jaune clair, explique-t-il. Entouré de petits pots dégoulinants de peinture acrylique en plusieurs teintes, ses mains empoignent spatules et pinceaux, grands et petits, étalant la couleur tantôt par petites touches, tantôt couvrant de plus larges plages. Une fois sèche, la peinture acrylique ne craint plus l’eau, ce qui fait qu’on peut manipuler les personnages même avec les doigts humides, sans risque que ça déteigne.” Ainsi, ses crèches prennent vie, ressemblant à des fermes et fermettes brabançonnes en miniature. J’habite dans le Brabant, et par association avec les crèches provençales, j’ai voulu créer des crèches brabançonnes, raconte-t-il. Son inspiration, il l’a eue en regardant par la fenêtre : Je veux que mes créations soient simples, et qu’elles ressemblent à ce que je vois autour de moi : des pigeonniers, des fours à pain, des petits murets, des cheminées, des puits, des toits rouges… Ses pièces parachevées – un temps fabriquées en exemplaires uniques, aujourd’hui produites en série à l’aide de moules – se multiplient sur la table de son atelier, tels des régiments de petits soldats rangés en lignes, à même des feuilles de journal. Une fois secs, ils vont remplir deux grandes vitrines où notre artiste les conserve à l’abri des poussières, avant de les emballer et de les ranger dans des caisses.
 
La Libre, Momento, 24h avec, fabricant, crèche brabançonne, Alain HubinontCe travail patient et minutieux se sera étendu sur quatre mois, de septembre à fin décembre, comme chaque année depuis ce jour où, en montrant ses crèches faites à la main et personnalisées à ses amis et connaissances, ceux-ci, admiratifs devant les tout premiers personnages et maisons nés de ses mains, le sollicitèrent à en produire en grande quantité. Ses figurines, aujourd’hui déclinées en plus de cent cinquate variantes, ont connu quelques changements au fil des ans. Pour tout dire, les premières crèches qu’on a faites – à deux avec ma femme, qui est céramiste aussi – étaient pour nos parents respectifs : deux grandes crèches avec tous les petits personnages créés à la main, représentant toute la famille. Ainsi, lorsque je suis passé à une production en série, j’ai voulu d’abord exploiter le thème de la famille. J’ai commencé par créer la Sainte Famille, des couples, des enfants qui se tiennent par la main, mais aussi des bergers, des anges…, en me disant que cela serait amusant si les gens pouvaient reconstituer leur propre famille grâce à ces personnages, s’ils pouvaient s’y identifier. J’ai suggéré l’idée, et j’ai constaté que, effectivement, les gens aiment composer une crèche qui parle de leur cellule familiale.”
 
Bien que des clients lui demandent toujours de réaliser des pièces personnalisées, c’est-à-dire de petits portraits des membres de leur propre famille, cela est devenu plutôt exceptionnel, car Alain Hubinont a créé un univers de personnages suffisamment riche pour que tout le monde puisse y trouver son bonheur.
 
De plus, il ajoute de nouvelles figurines tous les ans. Penché sur un petit bonhomme à la casquette bleue qui laisse apparaître des favoris noirs, il donne une première touche de rouge à la petite valise de celui-ci. Cette année-ci, j’ai voulu créer une série de voyageurs. Dans l’histoire de la Nativité, Joseph et Marie étaient en voyage pour aller à un recensement à Bethléem. Ils n’étaient pas seuls, car la ville était bondée de voyageurs. La raison pour laquelle ils ont fini dans une étable était qu’il n’y avait plus de place dans les auberges.” S’il puise dans l’histoire pour attribuer un sens à ses créations, il leur donne par contre des visages locaux. Cela n’est pas nouveau, dans l’iconographie classique, observe-t-il sans fausse modestie, de se réapproprier l’histoire à sa façon. On voit que Bruegel a fait la même chose : le ‘Dénombrement de Bethléem’ est aussi situé dans le Brabant, avec des personnages de son époque. Egalement, dans les crèches italiennes, les figurines sont plutôt à la mode italienne, baroques.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, fabricant, crèche brabançonne, Alain HubinontSa technique de fabrication a légèrement changé depuis les débuts : Avant, mes pièces étaient beaucoup plus fragiles, parce que je soudais de petites parties aux personnages, comme les bras, ou les oreilles, ce qui les rend délicats. Mes clients me ramenaient des figurines à réparer. Je me suis ainsi rendu compte qu’il valait mieux les couler en une seule pièce .” Si jeux et jouets font briller les yeux des enfants, c’est un sentiment tout à fait similaire que l’on éprouve en contemplant le travail achevé d’Alain Hubinont. On tombe facilement sous le charme de cet univers à dimension humaine, capable de susciter une sorte de gourmandise visuelle, tant il est rond, douillet, multicolore. Je suis quelqu’un de rond ! , s’exclame notre artisan, qui pour sûr maîtrise la géométrie de la simplicité, de la spontanéité, de l’intimité. Et, bien que l’inspiration ne s’apprenne pas à l’école, c’est grâce à des études de haut niveau qu’il a pu s’épanouir en tant qu’artiste. Je me suis découvert une passion pour la céramique à l’école primaire, dans laquelle il y avait un bel atelier. Après mes humanités, je suis parti aux Etats-Unis, dans une université en Indiana, le Goshen College, qui avait un très beau département de céramique. Une fois revenu en Belgique, j’ai intégré l’Académie de la Cambre, où j’ai appris la sculpture pendant cinq ans. J’ai adoré , confie-t-il. Céramiste depuis trente-deux ans, il décore également son atelier avec des sculptures plutôt massives, polychromes, en terre cuite. Ses armoires regorgent aussi de pièces invendues, moins bien réussies, mais dont il n’a pas envie de se défaire pour autant.
 
Ces personnages pas encore entièrement peints et ces maisons encore rouges qui occupent les étagères de son atelier ont subi plusieurs phases de transformation. Au début, un seul personnage façonné à la main sert de modèle pour la réalisation d’un moule, qui est obtenu en coulant tout d’abord du plâtre autour du personnage, tout en délimitant les zones qui vont devoir se démouler, séparément, pour ne pas que la figurine reste coincée dedans. Ensuite , poursuit M. Hubinont, je retire le personnage qui est au milieu et que je ne peux plus utiliser. Je fais sécher le moule, c’est-à-dire le même petit personnage en négatif. Dans ce moule en plâtre, je verse de la terre liquide et, comme le plâtre a la qualité d’absorber l’eau, toute la terre liquide qui le touche se fige, en formant une pellicule dans le moule. Au bout de quelques heures, je peux démouler la figurine, qui est encore un peu molle, ce qui fait qu’on peut encore la travailler. Cela me permet ainsi de m’occuper de certains détails qu’il faut faire à la main, comme les yeux, ou un petit trou pour attacher un certain élément, comme une porte, etc.
 
La Libre, Momento, 24h avec, fabricant, crèche brabançonne, Alain HubinontUne fois terminées et propres, les pièces doivent sécher pendant une dizaine de jours. C’est à ce moment que notre artiste fait chauffer son four électrique, qui constitue une des dépenses les plus onéreuses de son activité. Les pièces, sèches, doivent cuire pendant quatre ou cinq jours. Le four monte en température très vite, atteignant 1 200 degrés en une nuit, mais il faut ensuite laisser aux objets le temps de refroidir très doucement , ajoute-t-il.
 
 
Les cuissons, la réservation d’un stand au marché, l’envoi de cartes imprimées à tous ses contacts, couplés à l’emploi de son propre temps, représentent, à ses dires, les frais les plus élevés, contrairement aux matières premières, dont le coût est risible, par rapport au reste. Il faut dire, d’ailleurs, que ses santons n’ont que légèrement ressenti la crise économique, jamais au point de me décourager , rassure-t-il, alors que le coup a été dur pour nombre de ses collègues artisans. L’année dernière, j’ai remarqué une baisse des ventes, mais globalement, j’ai une demande très importante” , sourit-il, non sans satisfaction. La vérité est qu’il y a de moins en moins de concurrents qui fabriquent des crèches, cela devient rare , observe-t-il, sans en trouver une raison précise. Je ne sais pas si c’est parce que la coutume des crèches perd de l’importance au profit d’autres traditions non religieuses .” Pourtant, sa capacité à réinventer une tradition devenue poussiéreuse a consacré le succès de ses créations. Je crois que les gens se retrouvent dans ces personnages, dans les paysages qu’ils connaissent. C’est pourquoi j’essaie de créer des personnages qui sont dans des attitudes typiques, qui permettent de raconter des histoires , insiste-t-il, et d’enchaîner : Je qualifierais mes crèches d’humanistes. Il n’y a pas d’auréole autour de mes santons, ce sont avant tout des êtres humains.
 
La Sainte Famille, les Mages, mais aussi des filles au panier, des trayeuses, des faucheurs, des vendeurs de moules, des boulangers et j’en passe : au fil des ans, les clients se sont attachés à ce petit monde, et, de façon inattendue , comme le dit Alain Hubinont, reviennent fidèlement, tous les ans, pour enrichir leur collection.
 
 
La Libre, Momento, 24h avec, fabricant, crèche brabançonne, Alain HubinontSolidement assis dans un fauteuil de bureau en cuir noir, il s’occupe maintenant d’une maison toute rouge – c’est la couleur naturelle du grès cuit, pas encore peint. Les tuiles du toit, qu’il va laisser de cette couleur rougeâtre, il les a obtenues grâce à une spatule. Une fois terminées, ces petites maisons sont si accueillantes que l’on aurait presque envie de frapper à la porte et d’y entrer. M. Hubinont les a même équipées d’un éclairage intérieur. Le processus de fabrication des bâtiments – maisons, granges, murets, serres, fours à pain, fermes – est différent de celui des personnages. Je commence par de grands pains de terre mous, que j’étale sur une grande table qui fait un mètre sur deux, recouverte d’une feuille en plastique , explique-t-il. Je roule avec un rouleau à tarte, j’en fais une énorme plaque d’un mètre sur deux, je la divise en deux, je retourne les deux plaques et je les aplatis à nouveau, pour obtenir finalement deux grandes plaques d’un mètre carré chacune et d’un centimètre d’épaisseur. Avec un couteau, je découpe les plaques en fonction des modèles de bâtiments que je dois réaliser .” Les murs et les toits prennent ainsi forme. Je laisse reposer ces pièces un jour, pour que cela durcisse encore un peu. Par la suite, je crée des structures tridimensionnelles, à l’aide de la barbotine, autrement dit de la terre liquide, qui sert de colle. Une fois la maison construite, je la laisse durcir encore un jour. Ensuite je m’occupe de certains détails, et pour finir je laisse sécher pendant une dizaine de jours , conclut-il.
 
La lumière paresseuse de l’après-midi, qui pénètre par les grandes verrières de l’atelier, tricote des ombres de plus en plus allongées. Bientôt, comme tous les jours aux alentours de 17-18 heures, l’intense journée de travail de notre céramiste s’achèvera. Dans cette douce fin de jour, sculptures et figurines semblent nous regarder, immobiles, toutes pareilles, et pourtant chacune avec une empreinte particulière, une personnalité bien définie. Ces petites âmes en terre cuite nous rendent, intact, l’esprit de Noël, et nous rappellent qu’au fond, le bonheur est quelque chose de très simple.
 

La Libre, Momento, 24h avec, fabricant, crèche brabançonne, Alain Hubinont

Les commentaires sont fermés.