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05/01/2013

Langres, minuscule    et si riche

La Libre, Momento, Escapade, Langres, FranceCette cité haut perchée est d’un incroyable foisonnement historique et architectural. Sa situation géographique est très avantageuse.
Les campagnes alentour sont variées et piquées de forêts immenses où se cachent des trésors.

Découverte: Philippe Farcy


NOUS SOMMES TOUS PASSÉS et passerons encore des dizaines de fois sur l’autoroute menant aux sommets enneigés de Suisse et de France ou pour aller prendre le soleil l’été venu, laissant sur notre gauche la cité de Langres. “Pas le temps, les enfants, nous sommes attendus pour dîner” ou “Aah non, on ne va pas aller visiter une ville alors qu’il reste encore 600 bornes à se taper !”. Combien de fois ces phrases en toutes les langues du Nord ont-elles été prononcées dans les véhicules automobiles depuis 40 ans, sur cette portion de France où les paysages vides succèdent à d’autres vues immenses et où les distances sont désormais repérables à la taille des éoliennes ?
 
Poser la question, c’est y répondre. Langres, pourtant, de ne pas voir assez de monde se languit. On pourrait dire la même chose pour d’autres petites cités dans les parages à l’instar de Bourbonne-les-Bains ou de Luxeuil-les-Bains, quand l’hiver vient. Mais Langres, c’était autre chose et ce l’est toujours au regard de l’Histoire, écrite ici depuis le XIsiècle. Langres fut capitale et évêché, duché (dès 1231) et, quand elle entra en France, c’était pour rester comme vigie d’un royaume dont les frontières étaient furieusement mobiles. L’Evêque-duc et pair de France couvrait de sa croix des domaines gigantesques (de Tonnerre à Nuit-Saint-Georges), et c’est lui qui remettait le sceptre au nouveau roi de France lors de son couronnement à Reims. Le symbole était fort. Langres a été un pion politique, armé et en partie économique, de haute portée stratégique depuis le XIIIe siècle jusqu’à la toute fin du siècle passé pour ce qui regarde la soldatesque.
 
Après la chute du mur de Berlin, les économies sur les budgets militaires ont amené les gouvernements à fermer des casernes, ici comme à Bitche ou ailleurs dans une région orientale de l’Hexagone qui profitait largement des revenus armés. Or, face à la paix, voici la Lorraine et la Haute-Marne, dont Langres est une sous-préfecture, désarmées. Cela a fait passer le nombre d’habitants de la ville de Langres et sa région immédiate de 14 000 âmes à moins de 8 000 ces cinq dernières années. C’est une catastrophe, bien sûr. D’autant que la cité épiscopale avait connu une véritable renaissance à partir de 1830 par l’installation d’une énorme caserne de 3 000 soldats du génie civil. On créa pour eux une nouvelle citadelle en forme d’étoile, en édifiant 3,5 km de remparts et en réparant les autres, anciens. Parmi les éléments les plus remarquables de cet ensemble de défense, on trouve toujours la tour d’Orval, édifiée en 1512 sur ordre du roi François 1er. Jean d’Orval était le gouverneur du roi en cette ville. La toiture est magnifique et date du début du XIXe siècle. La tour avait déjà été surélevée, ce qui explique que les façades possèdent deux niveaux de gargouilles. On peut monter à cheval jusqu’au sommet. François 1er vint ici en 1521.
 
Désormais, la ville elle-même, à l’intérieur de ses 8 km de remparts, ne compte plus que 2500 âmes. Pourtant, la cité, minuscule chose, est d’un dynamisme culturel et touristique étonnant, parce que les gens du cru sont fiers de leur entité et de leur région. Ils se rendent compte également qu’ils sont poussés à se battre pour regagner sur le tourisme là où ils ont perdu en activités économiques et commerciales. La plus grosse entreprise de fabrication de poubelles en France, postée à 3 km à l’est, ne suffit pas à justifier une vitalité qui n’est plus débordante.
 
Ville à la campagne, Langres est posée sur un éperon rocheux comme l’est Laon, où naquirent les frères Le Nain, peintres célèbres du temps de Louis XIII. Ici, l’enfant du pays n’est autre que Diderot (sa statue tourne le dos volontairement à la cathédrale). Il est la pièce centrale d’une gloire qui jaillit sur les pierres blondes comme Arthur Rimbaud venu au secours de Charleville qui, elle aussi, se meurt de voir partir l’industrie lourde de la vallée de la Meuse. La Meuse qui ne coule pas loin de Langres, au Nord-Est, à 30 km d’ici vers Lamarche, sert à ces deux villes (Langres et Charleville) de cordon ombilical. Et le Liégeois qui teint ici la plume ne peut qu’être étonné de voir son fleuve glorieux réduit à un ruisseau brillant au soleil comme un cristal de roche sous les mains des princes de l’Eglise, quand il sort de terre à Pouilly. Langres, Charleville et Liège possèdent quelques points communs qui en font des cités cousines.
 
Langres, la grande oubliée de vacanciers, jouit d’une position incroyable car elle est aux bords de la Lorraine, toute proche des Vosges, à une encablure de la Bourgogne et à deux pas de la Champagne. Puis, Langres bénéficie sur ses autres cousines de l’avantage de voir fleurir un nombre étonnant de façades renaissantes. Il y en a presque autant que sur la ville haute de Bar-le-Duc. Et on ne vous parle pas des hôtels de maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles. Les chanoines de la cathédrale avaient implanté leurs belles demeures non loin de la maison de Dieu, un peu comme chez nous à Amay ou plus parlant encore à Noyons. Façades merveilleuses donc, distinguées et parlantes, quand elles sont renaissantes car les commanditaires et leurs architectes peuplaient alors les travées de décors évocateurs, de guerre ou d’abondance. Il n’y a plus de guerre; il manque l’abondance. Les guides sur place évoquent cela avec éloquence, comme ils parlent des vieilles portes et des 75 potales encore habitées et postées au deuxième niveau d’une foule de maisons, dont le nombre dépasse largement celles de Liège ou d’Anvers.
 
Enfin, Langres, c’est une cathédrale du XIIe siècle. Belle et puissante, d’un baroque classique par sa façade remaniée en 1768 à en faire penser à celle d’Orléans, mais romane et gothique à l’intérieur. Les trois nefs sont larges et profondes. Celle du centre est directement inspirée de la nef de Cluny III parce que Geoffroy de la Roche-Vignau, cistercien, devint évêque en 1170. La richesse de la cathédrale est grande en termes d’objets et de monuments. Notons que l’on y trouve une grande toile (235 x 180 cm) d’un peintre local qui exécuta un “Saint François de Sales en adoration”. Le peintre est Dominique Morlot, en 1808. “Que le premier qui le connaît lève le doigt” (air connu). Il n’y aurait nulle raison d’en parler, sauf que le gaillard a utilisé une gravure de l’artiste liégeois Michel Natalis, cher au cœur de la comtesse Gaëlle de Lannoy (mémoire à l’UCL), belle-sœur de Stéphanie de Luxembourg. Natalis a gravé un célèbre tableau (perdu) du peintre liégeois Bertholet Flémal. Le tableau de Flémal figurait une “Adoration de saint Bruno” et se trouvait à la Chartreuse à Liège, en aplomb de Saint-Remacle et d’Amercœur. L’image est identique. Seuls les traits et les coloris changèrent. Mais quel clin d’œil. Il n’en fallait pas plus pour que Langres sur notre cœur fit “ample conqueste”, pour reprendre une expression de Louise Labé.
 
 
 
La Libre, Momento, Escapade, Langres, FranceAuberive liée au groupe Solvay
 
Auberive est perdue à moins de 15 km de Langres dans des forêts épaisses et profondes. Vingt-quatrième fille de Citeaux, fondée en 1135 et consacrée en 1157, elle garda sa fonction jusqu’à la révolution; il ne restait que huit moines. Elle fut alors achetée par
le gendre de Denis Diderot (1713-1784), François-Nicolas Caroilhon de Vendeul, trésorier de France, qui en fit une papeterie puis sa résidence secondaire. Vint ensuite
un sieur Bordet, maître de forges. Il revendra le domaine à l’Etat qui cherchait une prison à établir loin de tout. C’était en 1856 et on y installa des femmes, dont Louise Michel.
A partir de 1894, on transforma les lieux en les adaptant aux enfants, mais en gardant
le statut de prison. Cela dura jusqu’en 1924 quand la firme Solvay acheta le bien pour en faire une colonie de vacances. De 1960 à 2000, c’est l’association de Tavaux qui en prit la charge avec la même fonction. Après l’an 2000 vint la famille Volot. Grand collectionneur d’art contemporain avec son épouse, M. Volot voulait un cadre digne de ses importantes œuvres de peintres et sculpteurs récents. Les nombreuses pièces de l’abbaye sont idéales pour présenter tant de choses. Le grand logis classique date du XVIIIe siècle et est l’œuvre des architectes d’Aviller et Buron.
 
 
Le Pailly, joyaux renaissant
 
Sans faire une fixation sur la Renaissance, il semble quand même incontournable d’évoquer ces années du milieu du XVIe siècle qui par ici donnèrent tant de créations architecturales. La ville de Langres en fourmille encore. Mais à la campagne, un des plus beaux castels de l’Hexagone est celui de Pailly. Il est situé à 10 km au sud de la ville et est en une demi-ruine... Si le donjon semble remonter à l’an mil, c’est à Gaspard de Saulx-Tavannes (1509-1573) que l’on doit cette merveille vers 1560. Les comtes de Breuil héritèrent du bien à la fin du XVIIIe siècle et le vendirent vers 1930 aux Mutuelles du Mans. Gaspard fut amiral des mers du Levant, lieutenant-général de Bourgogne et maréchal de France. Le château est peut-être l’œuvre de l’architecte Ribonnier qui a travaillé à Langres et, notamment, en la cathédrale. Le château ne se visite que les dimanches, en saison. Le parc anglais est encore très beau.
 
 
Ph.: Ph. Farcy

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