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13/01/2013

Une machine bien huilée

La Libre, Momento, Coulisses, Repair Café, réparation, objets cassés, BruxellesLe concept, né aux Pays-Bas, fait fureur à Bruxelles. Le bouche à oreille a consacré le succès de ce rendez-vous avec la bricole qui réunit petits et grands. Ambiance.

Reportage: Alice Siniscalchi
Reportage photo: Jean-Luc Flémal


NOUS AVONS BEAU ÊTRE curieux, un brin de scepticisme nous habite lorsque, dimanche après-midi, nous poussons la porte d’entrée du centre culturel Elzenhof à Ixelles. Ce n’est pas sans motif valable que nous avons fait le déplacement jusqu’ici. Un temps flaireuse de senteurs cosmopolites, une coccinelle en peluche accrochée au porte-clés qui la promène régulièrement dans tout Bruxelles, notre objet fétiche, trouvera peut-être ici un nouveau… nez. Nous sommes au Repair Café, cette rencontre mensuelle ouverte à tous, promue par Sophie Quinet et Jean-Bernard Rauzer dans le but d’apporter une seconde vie aux objets cassés ou abîmés, au lieu de les jeter dans la conviction que cela coûtera moins cher de les remplacer que de les faire réparer.
 
Alors que l’on aurait pu imaginer l’endroit comme un espace plutôt intimiste, en guise d’arrière-boutique, des salles spacieuses et lumineuses aux allures classiques s’imposent à nous dès le début, surmontées d’un plafond blanc, bordé de moulures en plâtre. Une foule de visiteurs se bouscule à l’accueil, promptement réorientée par Sophie Quinet vers le banc du pré-diagnostic ou directement vers celui de la billetterie. Nous recevons à peu près une centaine de visiteurs à la fois, explique-t-elle, le sourire fier, un verre de vin blanc à la main. Si nous avons déménagé ici, c’est que le local précédent, situé rue du Trône, était devenu trop étroit pour nos exigences. L’hiver avançant, les gens se retrouvaient à faire la queue dehors, dans le froid. Maintenant, ce n’est plus le cas, se réjouit-elle.
 
Le Repair Café bruxellois, unique dans la région de Bruxelles et en Wallonie (le premier Repair Café flamand a vu le jour à Anvers en décembre, NdlR), n’a rien d’un espace improvisé avec des moyens de fortune. C’est une véritable petite usine que l’on découvre au fur et à mesure que l’on se faufile dans ses salles, avec, en plus, les avantages de la convivialité, de la gratuité pour le service rendu, et d’un accueil gourmet avec une série de tartes, de quiches et autres délicatesses faites maison par des volontaires. Le bar est la principale nouveauté, continue Sophie. Cela permet aux visiteurs d’attendre tranquillement leur tour, une fois qu’ils ont fait la file pour le pré-diagnostic et retiré leur ticket. Au fur et à mesure qu’on les appelle, des places se libèrent pour les visiteurs suivants.” Nous comprenons vite que l’afflux de gens venus notamment de Bruxelles et de Wallonie est tel que l’on ne peut pas se passer de cette organisation rigoureuse. Le pré-diagnostic, dans la salle d’accueil, est une étape obligée pour les appareils électroménagers. Pour éviter que nos visiteurs n’attendent pour rien, nous vérifions tout de suite si l’objet qu’ils nous confient est réparable ou non. Parfois on ne peut pas les aider, mais dans ce cas ils pourront au moins jeter en connaissance de cause, rappelle Sophie.
 
Dans le hall d’entrée, des gens de tous les âges font la queue, impatients, pour le pré-diagnostic. La plupart d’entre eux ramènent des lecteurs DVD défectueux, des grille-pain en panne, des machines à café, des chaînes hi-fi, des jouets auxquels ils espèrent redonner belle allure, pour la joie des nombreux enfants qui les accompagnent. Des familles entières, tout comme des visiteurs venus seuls, profitent de l’attente pour échanger leurs expériences et espoirs. Les organisateurs nous confirment que, jusqu’à maintenant, personne ne s’est risqué à apporter de gros appareils électroménagers, tel un frigo ou un téléviseur, ce qui, logiquement, poserait problème au niveau de l’espace disponible entre ces salles contiguës… et puis comment transporter de tels mastodontes ? D’ailleurs, le concept veut que l’on n’apporte qu’un seul objet à la fois; au cas où l’on se rendrait sur place avec plusieurs objets, il faudrait faire la file pour chacun d’entre eux.
 
Méfiante au départ, nous avions choisi, il faut l’avouer, une réparation particulièrement simple à La Libre, Momento, Coulisses, Repair Café, réparation, objets cassés, Bruxellesréaliser. Sans passer par le pré-diagnostic, après avoir reçu une fiche relative à notre propre objet et notre ticket, nous nous approchons du banc couture une fois notre tour venu, coccinelle en peluche à la main. Ici, Aurore, volontaire au Repair Café, jeune couturière indépendante de profession, va nous dépanner. Ou, mieux, elle va nous expliquer comment nous occuper nous-même de la coccinelle. Le but est de partager un certain savoir-faire en apprenant quelque chose à nos visiteurs pour qu’ils puissent tenter une réparation chez eux la prochaine fois, ou tout simplement pour qu’ils puissent comprendre, tient-elle à préciser. Faute de petite boule en tissu qui se prête à remplacer le nez perdu, Aurore opte pour une des bobines de fil à coudre dont le plan de travail est parsemé. On va broder le nez avec du fil noir, intervient-elle. Il n’est guère facile, pour un novice, de glisser l’aiguille avec précision sous la peluche et de la faire ressortir au bon endroit. Aurore garde un œil vigilant sur nous, alors que nous essayons de tirer le fil noir sans qu’il s’emmêle sur lui-même. Peu à peu, au fil des allers-retours du… fil, un nouveau petit nez prend forme.
 
Parfois, la réalisation d’une certaine réparation dépend vraiment du bon vouloir du volontaire impliqué. Joséphine, bien qu’expérimentée, a une fois refusé de s’occuper d’une robe de fête, car tout était à refaire, la robe était neuve mais trop large, et notre visiteuse souhaitait qu’on la réadapte à sa taille. Heureusement qu’une autre volontaire s’est dévouée, même si cela lui a pris plus d’une heure de travail, soupire-t-elle. Juste à côté d’elle, un spécialiste de machines à coudre s’attelle à un appareil qui a brûlé plus tôt dans la journée. Comme quoi, il est toujours pratique d’avoir à portée de main des volontaires capables de réparer leurs propres outils de travail en deux temps trois mouvements…
 
 
Comment tant d’énergie positive a-t-elle pu être canalisée en un seul lieu ? Cela a commencé grâce à notre réseau d’amis réparateurs, qui ont accepté d’être volontaires pour le Repair Café. Ensuite, étant donné le succès croissant, nous avons bénéficié d’un effet boule de neige. D’autres volontaires se sont joints par la suite, jusqu’à composer une équipe d’une trentaine de personnes, résume Sophie. Il ne s’agit souvent pas de professionnels, mais au moins de passionnés avec une certaine expertise. Eux aussi, ils en profitent pour élargir leurs connaissances en matière de réparation, échanger des avis, tisser leur réseau. Malgré le fait que chacun ait sa propre spécialité, cela ne les empêche pas de communiquer entre eux, parfois à voix haute, d’un côté à l’autre de la salle, en quête de conseils. Un dialogue se noue également entre ces techniciens et leur public, attiré par la possibilité de s’approprier des techniques de réparation autrement ignorées. Dans la spontanéité et la bonne humeur, des solutions plus ou moins improvisées émergent.
 
Avant de se lancer dans cette aventure, Jean-Bernard Rauzer a, comme il l’explique, rencontré avec Sophie, à Utrecht, les fondateurs du concept, né aux Pays-Bas, où il existe actuellement une trentaine de Repair Cafés. Pourtant, tout en partageant une vocation volontaire et anticonsumériste, ils ont investi de leurs propres poches dans le projet bruxellois qui est le leur. Depuis septembre dernier, l’initiative a décollé et ne cesse de croître, à la mesure de leurs ambitions. Par exemple, le projet bénéficiera du soutien d’Electrabel pour l’achat d’une machine à coudre, d’outillage spécifique et de petit matériel électro-technique. Nous avons aussi placé des tirelires un peu partout dans ces locaux, indique Sophie, pour tous ceux qui veulent contribuer librement. Car les besoins augmentent avec la popularité de l’initiative, dont la presse se fait de plus en plus l’écho – il suffit de voir combien de journalistes sont en train de scribouiller sur leurs carnets, accompagnés par des photographes, pour s’en rendre compte. Ce qu’il manque aux Pays-Bas, et que l’on retrouve par contre chez nous, c’est l’atelier de réparation des appareils électroménagers, continue Sophie, qui, à lui seul, attire 50 % des visiteurs.” Et, obéissant à l’esprit non commercial de l’initiative, le centre culturel néerlandophone Elzenhof, qui a élu domicile dans ce bâtiment d’envergure, met à disposition ses locaux gratuitement aux organisateurs, chaque premier dimanche du mois.
 
 
La Libre, Momento, Coulisses, Repair Café, réparation, objets cassés, BruxellesAlors que notre coccinelle a retrouvé son nez, nous suivons avec elle d’autres… pistes. En avançant, nous découvrons la “place des bricoleurs”, comme une plaque bleue posée sur la table le rappelle avec une pointe d’ironie. Ici, l’électroménager est à l’honneur. Les tables sont encombrées de visseuses, de petits écrous, de fils électriques en tous genres. Un des nombreux “bricoleurs”, informaticien de profession, s’attaque à un presse-agrumes électrique, coincé. Normalement, une réparation me prend de 15 à 20 minutes, confie-t-il. Je n’ai pas d’expérience technique qualifiée, je suis juste quelqu’un qui aime démonter les objets et en comprendre le fonctionnement. A chaque fois, j’en apprends un peu plus, sourit-il, sans qu’il se sente un amateur pour autant. Juste à côté, un monsieur vient de déballer son lecteur DVD, qui ne s’allume plus. Jérôme, volontaire, se penche sur l’appareil en question, tournevis à la main, voltmètre prêt à l’usage, et le démonte comme une poupée russe. Le diagnostic est vite fait : un condensateur devra impérativement être remplacé, ce dont le client lui-même devra s’occuper. Voilà une astuce pour contourner l’obsolescence programmée de l’objet, qui date désormais de trois, quatre ans. Lorsque la réparation ne peut être effectuée sur place, comme dans ce cas de figure, le réparateur remplit l’espace “diagnostic” de la fiche, en précisant quelle réparation doit être faite.
 
Souvent, le côté sentimental de l’objet est motivant. Un enfant scrute un volontaire ayant pris en charge son petit aéroglisseur, dont la turbine est bloquée. Malheureusement, au terme de plusieurs essais, le réparateur réalise qu’il n’y a plus rien à faire. La déception se lit sur le visage de l’enfant, qui insiste; mais, au moins, il aura passé une bonne demi-heure en décortiquant son jouet préféré. C’est ainsi que les plus petits se découvrent, parfois, une nouvelle passion pour la mécanique. Arnaud, au côté de sa mère, est un habitué du Repair Café. Ici, à une autre occasion, il a déjà fait remettre en état un grille-pain et, depuis, il a pris goût à la réparation. Aujourd’hui, il a apporté une vieille lampe.
 
 
La Libre, Momento, Coulisses, Repair Café, réparation, objets cassés, BruxellesAu bout de la longue salle des bricoleurs, un troisième atelier s’ouvre à nous, celui des appareils informatiques, dans un espace plus restreint. Contrairement à l’espace électroménager, où les visiteurs bourdonnent autour des tables, ici c’est le silence qui règne, les comportements se faisant plus passifs, les mines plus perplexes vis-à-vis de laptops et imprimantes. On écoute plus qu’on ne suggère. Quelqu’un se limite à exprimer sa joie, une fois le travail terminé : Ça y est, ça marche ! s’exclame une dame longtemps restée muette devant l’écran de son ordinateur, victime d’un problème de software.
 
En sortant du bâtiment, nous nous attardons encore un petit peu dans l’allée devant la porte cochère, qui héberge l’atelier vélos, ainsi qu’un atelier bois et mobilier. On ne peut pas quitter les lieux dans l’indifférence. Aujourd’hui, c’est un véritable modèle alternatif que nous avons découvert, un espace de réflexion où on prend le temps de démonter, analyser, douter, comprendre. Tout cela se fait dans la gratuité, dans la bonne humeur, dans la spontanéité de ces volontaires qui font preuve d’une remarquable patience. Cette patience qui nous fait défaut lorsque, hâtivement, nous balançons nos “vieux trucs usés” à la poubelle. La prochaine fois, nous mettrons au défi les volontaires pour quelque chose de plus ardu.
 
 
Contact:
Sophie Quinet – 0479 690 157
Jean-Bernard Rauzer – 0479 486 012
repaircafebrussels@gmail.com
www.repaircafe.be/fr/

Commentaires

Et bah c'est un excellent article!
C'est la toute première fois que je lis cet excellent blog : je suis d'ors et déjà une de tes lectrices !!
Est-ce que tu vas encore rédiger au sujet de ça ??
Encore félicitations !!

Écrit par : Cables levage | 09/02/2013

Merci pour ce gentil mot! Je m'excuse pour cette réponse tardive. Cela fait plaisir de savoir que l'article a été lu et apprécié. C'est certain que je retournerai bientôt au Repair Café, sans doute pour effectivement quelque chose de plus ardu, mais je ne sais pas si je serai encore appelée à rédiger un article sur le thème... En tout cas, c'était une très chouette expérience de pouvoir témoigner de ça auprès du public. A bientôt!

Écrit par : Alice | 16/04/2013

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