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14/01/2013

Les hommes du Nord cultivent leur lumière

La Libre, Momento, Escapade, Normandie, Seine-Maritime, Le Havre, RouenNul n’est censé prendre l’avion pour apprécier l’aventure. A quelques lieues de notre royaume, la Seine-Maritime, en Normandie, regorge d’histoires, de villes et de paysages étonnants.

Parcours: Bosco d'Otreppe


EU, NOVEMBRE 1180. L’automne qui poursuit son inéluctable marche vers l’hiver enserre la bourgade de ses humides frimas. Au cœur de l’abbaye locale, l’ambiance est aux grogs et aux soins pour les chanoines qui ont recueilli l’archevêque de Dublin, Laurent O’Toole, en route vers la cour d’Henri II Plantagenêt alors installé à Rouen. L’homme est malade, les sabots de l’aventure sont remisés aux écuries, et lui qui doit plaider sa cause auprès du roi d’Angleterre ne se doute pas encore qu’Eu sera sa dernière étape, et que la mort se glisse déjà au pied du feu qui le réchauffe. Qui sait pourtant si, de ce malheur, le roi Henri ne trouva pas grand soulagement : il ne supporte pas le populaire Laurent qui passe son temps à défendre les droits de l’Eglise et du peuple irlandais, et qui vient d’être intronisé légat pour le Pape de l’époque. A sa mort d’ailleurs, les pèlerins ne cessent d’affluer vers la crypte qui abrite la dépouille du futur saint et où semble se loger l’avenir glorieux de la petite ville normande, dernier domaine royal de France.
 
Eu, novembre 2012. Le vent frisquet qui arpente la vallée de la Bresle, fleuve côtier local, ne peut décourager notre admiration. Presque oubliée au milieu des dénivelés normands, abritée par sa forêt de 10 000 hectares et ses hêtraies cathédrales, Eu est une petite ville provinciale aux joyaux dignes des plus joyeuses capitales. La collégiale gothique qui domine le paysage élève la noblesse du bourg qui trouve toute sa splendeur dans le château commencé au XVIe siècle par Henri de Guise et Catherine de Clèves, et qui deviendra la résidence d’été du roi Louis-Philippe. S’il abrite aujourd’hui le musée Louis-Philippe, la splendide galerie de Guise restaurée récemment, et qu’il s’entoure d’un jardin et d’une roseraie de caractère, il rayonne sur l’ambiance du centre-ville qui le lui rend bien. Le petit théâtre baroque, qui présente de belles affiches dans une ambiance toute particulière, vaut véritablement le détour, tout comme, nichée au fin fond des ruelles, la chapelle du Collège érigée par de sérieux jésuites soucieux d’éduquer la jeunesse normande.
 
 
Le Havre, janvier 1946. Auguste Perret arpente les décombres de la ville. La cité portuaire a été balayée par les bombes de la guerre, et il n’en reste plus rien. Son bureau d’architectes vient cependant de gagner l’appel à projets : il devra reconstruire les 130 hectares du centre-ville et réaliser 10 000 logements dans l’urgence. Auguste Perret ne semble pas effrayé : ses plans sont clairs, son béton armé et sa logique feront le reste. Pourtant décrié, il n’a peur de rien et restructure la ville sur un plan en damier, creuse d’imposantes avenues rectilignes plus larges que les Champs-Elysées, se fait complice de la lumière qui envahit la cité portuaire. Sa logique est l’harmonie et l’esprit pratique. La base métrique de ses constructions est de 6,24 m, ce qui représente à l’époque la portée optimale pour une poutre de béton armé. Les appartements sont imaginés pour une classe moyenne qui n’a plus de domestiques. Tout est pensé jusque dans le moindre mobilier : la mère au foyer de l’époque ne peut perdre du temps à prendre les poussières. On découvre les chauffages collectifs, les cuisines équipées… l’ambiance est aux années cinquante. C’est Raymond Queneau, Spirou et Fantasio qui pourraient surgir de l’appartement témoin, ode à l’esprit pratique, que l’on se doit de visiter.
 
Le Havre, novembre 2012. La lumière du large fouette vaillamment l’intérieur du Muma (le Musée d’art moderne André Malraux) qui fait face à la mer et lui présente les œuvres des plus grands peintres que la Normandie a inspirés. On y retrouve Léger, Delacroix, Courbet, les impressionnistes… si vite appréciés par les Havrais. Le musée, qui baigne dans une même lumière tant d’audaces différentes, représente à lui seul ce qu’est cette ville aujourd’hui : classée patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, elle redouble d’enthousiasme, de vitalité et d’aplomb. Les plus grands architectes ont été invités par la Ville pour construire son théâtre – volcan improbable imaginé par Niemeyer, ou encore sa somptueuse église Saint-Joseph – clin d’œil aux gratte-ciel new-yorkais. Les docks, restaurés, respirent encore les cargaisons venues du large, le port ne désemplit plus, Le Havre est une capitale.
 
 
Rouen, novembre 2012… ou décembre 1851, on ne sait plus très bien. On imagine allégrement Gustave Flaubert, Madame Bovary dans la tête, se faufiler dans les ruelles que l’on emprunte encore aujourd’hui. Le temps n’a en rien tari les couleurs des colombages du XVIIIe. Seules ont disparu l’odeur putride qui sévissait au fin fond des impasses, et la peur des guerres de religion qui ont gangrené le destin de la ville. Témoin de la richesse de la terre normande, le port céréalier s’agrippe à la Seine. Au cœur des ruelles, le souvenir de Jeanne d’Arc persiste, tout comme la beauté de cette ville structurée par l’histoire.
 
 
Varengeville-sur-Mer, janvier 2013. La vue est éternelle. Perché sur ses falaises au large de Dieppe, le petit village normand porte son regard au loin. Sa terre est riche et a fait grandir des parcs et des jardins somptueux. Son architecture de colombages et de silex rappelle l’Angleterre qui n’est plus si loin. Varengeville, c’est la Normandie en condensé : carrefour de l’Histoire à redécouvrir et de la Nature luxuriante digne d’être explorée. Son église, dressée face à l’océan et couvée par son cimetière marin, nous met en garde cependant : vous ne connaîtrez jamais la Normandie. Le soleil, filtré par les nuages, n’y déverse que quelques-uns de ses rayons à la fois, et la mer lui répond avec parcimonie, gardant ses atouts pour pouvoir vous surprendre de nouvelles couleurs le lendemain. Les peintres ne s’y sont pas trompés, eux qui ont dû y revenir si souvent pour n’y laisser que de fugaces mais fidèles impressions.
 
 
Ph.: JF Lange

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