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22/01/2013

Retour à la vie

La Libre, Momento, Autoportrait, Manu BonmariageManu Bonmariage est un réalisateur belge. Il a réalisé de nombreux documentaires mais est aussi le père spirituel de l’émission Strip Tease.


MANU BONMARIAGE EN 7 DATES

30 mars 1941 : naissance au cœur des Ardennes liégeoises, à Chevron, du futur cinéaste, père spirituel du futur “Strip Tease”, Manu Bonmariage.
 
18 juillet 1948 : je perds l’œil gauche suite à une flèche d’un petit ami français qui l’a tirée d’un petit arc à flèche. Devenu borgne, je ne suis pas aveugle.
 
10 mai 1968 : je me fais abattre, à Paris, par un CRS qui me trouve trop téméraire avec ma caméra de jeune reporter, trop curieux…
 
22 juillet 1977 : je me fais descendre par une balle “Doum-doum” pendant une manifestation à Vittoria (Pays basque) par la police espagnole “Los Grizos”.
 
23 décembre 1978 : empoisonnement à l’arsenic. Hospitalisation deux mois à Saint-Luc et soins
à domicile jusqu’en fin septembre.
 
20 octobre 1981 : Grand prix (Sesterce d’Or) du Festival International du Documentaire de Nyon pour le film “Du beurre dans les tartines”.
 
19 octobre 2012 : “Grande Avant-Première” (doublée 20h30 et 22h20) au Ciné Versailles de Stavelot de mon dernier film (107e), “La Terre amoureuse”.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
J'ai eu le bonheur sublime de revenir à la vie suite à un empoisonnement criminel à l’arsenic. Dose supra létale !… Après des semaines de coma, d’agonie, de convulsions, de tunnel long et sombre, je me réveille dans la lumière grise comme l’eau tiède et vaseuse d’un bain qui s’est refroidi après un long somme. J’ai dit “je”, mais je suis devenu “on”. “On” ouvre les yeux sur le vide et le froid; “on” est devenu néant. Plus de vie dans les mains, les bras, les pieds, les jambes, le zizi… Va falloir réapprendre à tout faire : lire, penser, écrire, marcher, bander, manger, regarder, découvrir à nouveau le monde…
Tiens, cette enfant qui me regarde sans cesse derrière la vitre du sas à l’entrée de la salle… mais on dirait ma fille ! On sent renaître la vie en soi, tout au fond d’un soi imaginaire. Inquiétude ! ? J’aurais dû rester où l’arsenic m’avait entraîné, dans l’absurde situation où le corps convulsé ne veut plus répondre à la tête épuisée, vidée… Je me souviens ! Je n’ai pas voulu obéir à la mort…
Tiens ! Je devine encore le regard de ma gamine derrière la vitre. Tout à coup je fais un zoom vers elle. Mais qu’est ce qui se passe ? J’entends prononcer secrètement le mot “miracle !”… C’est vrai peut-être : j’étais cameraman, voilà que je suis devenu réalisateur de cinéma-direct. Depuis lors, je me demande si le bonheur de la vie sur terre ne serait pas une fiction… et Dieu un beau mirage ?
 
 
DEUX PHRASES
 
“Comment, en retour, ne serait-on pas violent à un âge où l’on a perdu le confort de l’enfance, mais où l’on se heurte à une loi qui refuse à l’adolescent le statut de l’adulte ?”
Daniel Karlin et Tony Lainé
“La raison du plus fou”
 
“On n’est pas sérieux quand on a 17 ans.”
Rimbaud
Lu du 2 février au 29 mars 1978, à l’hôpital Saint-Luc, pendant tout ce temps que ma mère appelait “ma résurrection”. J’écrivais en vacillant à la dernière page : “… j’ai lu ce livre entre la vie et la mort, j’aime mieux la vie, merci à ceux qui me l’ont donnée et méfions-nous de ceux qui veulent la camoufler ou la récupérer dans leur croyance dogmatique et aliénante”.
 
 
TROIS FILMS
 
“A bout de souffle” de Jean-Luc Godard
Enfin la caméra sort du plateau des studios et parcourt les rues de la ville de Paris, en été et en liberté, caméra à l’épaule, sans contrainte, comme sans direction ni préméditation. Enfin libre comme l’air et comme le jeu des acteurs, comédiens qui “en donnent à pleines dents” (Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg) pour simplement nous dire enfin que c’est beau la liberté, mais parfois c’est “too much” comme on pourrait dire, “dégueulasse” ! Mais c’est quoi, dégueulasse ? : la fin juste avant que la mort arrive, avant la jouissance ultime d’avoir osé dire et monter. C’est un peu ce qu’on essaie de faire avec chacun de nos films, une jouissance communicative avant que les lumières se rallument.
 
“Jour de fête” de Jacques Tati
C’est la première fois que Jacques Tati ose écrire, réaliser et interpréter un film en grande liberté d’action. Du coup, ça donne “Jour de fête” autour d’un petit village de campagne. Une réussite quasi miraculeuse, rien que pour avoir osé le faire, à force de volonté et d’obstination contre le corporatisme des professionnels du cinéma de l’époque, lourd et conventionnel. Le film souffre du peu de moyens mais y gagne déjà en spontanéité… Heureusement, le succès fut rapide et assez durable… Dans chacun de mes films, j’essaie toujours d’oublier les règles cinématographiques pour libérer le sujet dans une nouvelle forme de “cinéma-direct”.
 
“Amour” de Michaël Haneke
Tout au long de ce film, le héros cherche à être utile et attentionné à sa compagne qui se sent partir vers une mort inéluctable. Encore un film du cinéaste autrichien que j’ai difficile à rejoindre habituellement mais qui traite d’un sujet qui me passionne : comment traiter et approcher en filmant un sujet comme la mort ? Sujet que j’aborde actuellement dans un film de cinéma-direct sur un “brave mari” amoureux qui veut vivre sa mort en soins palliatifs auprès des siens, dans une joie saine et avec le plus de bonne humeur possible. Je l’ai baptisé “Vivre sa mort”. Mais Haneke n’a jamais peur des défis, quitte à les résoudre par l’énigme ou la distance. Un vrai cinéaste, dont la philosophie et la psychologie n’ont jamais eu peur du malaise ni de la défiance de l’acteur ou du spectateur. On ne montre jamais ce qu’on ressent ! Comment captiver le public avec un spectacle auquel personne n’a envie d’assister, comment oser dépasser l’anecdote et finalement arriver à faire une œuvre d’art ? Plein de bonnes questions ! Haneke a de bonnes réponses : il suspend perpétuellement le temps entre la vie et la mort… Il va falloir que j’arrive à transposer ça en cinéma-direct.
 
 
TROIS LIEUX
 
Houte-Si-Plou
Petit coin perdu au milieu de nulle part, fond des bois des Ardennes. Une chapelle se trouve à l’orée lumineuse de la grande forêt qui part vers “La Baraque Fraiture”. Dans la chapelle, il y a une Pietà à la vierge touchante mais presque naïve avec son Jésus mort ensanglanté sur les genoux ! Comme si ce n’était pas possible.
J’y suis allé la première fois, à 8 ans, à pied, avec ma mère, par les chemins de bois et les fonds de La Lienne, par monts et par vaux… Tout ça en remerciement à Marie à qui maman avait fait une neuvaine quand j’ai eu l’œil gauche crevé par un petit pauvre français venu en vacances chez nous parce qu’on était pauvres aussi, mais le curé l’avait dit : “Soyez d’autant plus charitables !”. Mais le miracle fut : je ne voyais plus à gauche, mais l’œil était toujours là. Vivant mais aveugle !
J’y suis retourné par hasard, l’autoroute passe au-dessus de cet îlot de prairies au milieu du bois avant La Baraque. Dans la chapelle, il y a toujours la Pietà compassée… Mais, miracle !, en sortant j’ai rencontré la belle Claudine qui est la jolie fermière et mère des trois enfants d’Alain, le courageux fermier qui se rend compte qu’il a perdu la “maîtrise du jeu” avec sa nouvelle exploitation dans mon dernier film, “La Terre amoureuse”… De nos jours, il n’y a plus de bons vrais miracles ! A visiter !
Cela a peut-être un jour permis de faire de moi un bon cameraman ! ? !
 
Saïgon
Pendant la guerre qui a sévi des années durant, on pouvait toujours manger sur les trottoirs jusqu’au 25 avril 1975.
 
 
Tokyo
Ville époustouflante, on y découvre les choses, des plus petites aux plus grandes, avec passion. On y mange aussi allégrement au sommet de son hôtel 5 étoiles qu’au pied du pylône qui supporte les autoroutes urbaines.
 
 
UNE DATE
 
L’année 0033
Date inconnue de la mort de Jésus, le premier libre-penseur de l’humanité qui n’est peut-être pas ressuscité ?!
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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