Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

29/01/2013

En direct de Tokyo

La Libre, Momento, 24h avec, journaliste, correspondant, Tokyo, Vincent TouraineLes journalistes correspondants sont en première ligne pour commenter un fait d’actualité. Quand il ne se passe rien, ils multiplient les collaborations avec différents médias. Dès qu’un événement inhabituel se produit, l’implacable mécanique de l’urgence se met en route. Pour Vincent Touraine, au Japon, ce fut le cas lors du tremblement de terre de mars 2011.

Reportage: Valentin Dauchot, à Tokyo


LA CAPITALE JAPONAISE EST étonnamment calme, ce vendredi après-midi. Aux heures de pointe, des dizaines de millions de travailleurs se livrent habituellement bataille pour se glisser dans un train et rentrer chez eux, mais les premiers jours de janvier sont dévoués aux célébrations familiales, et la plupart des Tokyoïtes bénéficient de quelques jours de congé. Seules exceptions à la règle : les commerçants, qui attendent avec impatience les hordes impitoyables de jeunes consommateurs pour l’ouverture des soldes, et les journalistes étrangers, dévoués à l’actualité chaque jour que Dieu fait. Tranquillement installé dans les bureaux de l’agence Reuters avec une vue imprenable sur le centre-ville, Vincent Touraine s’apprête à présenter son point bourse. La quarantaine, impeccablement habillé et même légèrement maquillé – télévision oblige –, le journaliste français se glisse dans le petit studio aménagé à cet effet. Dans quelques minutes, la présentatrice vedette de CCTV News le lancera en direct depuis Pékin. La chaîne d’information chinoise a signé un accord avec l’agence canado-britannique et bénéficie des services du correspondant français deux fois par jour pour son programme d’information en anglais.
 
La Libre, Momento, 24h avec, journaliste, correspondant, Tokyo, Vincent TouraineHello Lily, everything is fine here, we can start whenever you want”, lance notre homme à l’équipe chinoise qui diffuse le son du programme dans son oreillette. Une petite caméra discrète diffuse en direct les images du quartier sur un écran placé derrière lui, soit une succession d’immeubles illuminés représentatifs de Tokyo dans l’imaginaire collectif. 19h10 : c’est parti ! Le correspondant a deux minutes montre en main pour dresser un état des lieux du marché japonais à un public international. Un prompteur relié à son ordinateur lui permet de faire défiler le texte devant lui et seul un technicien l’accompagne pour s’assurer que le matériel tourne correctement.
 
De l’autre côté du rideau, plusieurs dizaines de journalistes de nationalités diverses s’affairent sur leurs reportages respectifs et jettent de temps à autre un regard furtif au panel de télévisions qui diffuse les images des principales chaînes d’information. “J’adore le live”, confesse Vincent Touraine à la sortie de sa présentation. “La radio et la télévision correspondent bien à ma culture de l’immédiat, cette nécessité de réagir instantanément sur une Breaking News. Le job d’un correspondant, c’est d’être sur place et immédiatement disponible pour commenter l’information.” Problème, les informations japonaises sont loin d’être considérées comme prioritaires par les rédactions occidentales, et Vincent Touraine, comme la plupart des journalistes correspondants, doit multiplier les collaborations pour assurer ses revenus.
 
La Libre, Momento, 24h avec, journaliste, correspondant, Tokyo, Vincent TouraineOutre ses deux flashes boursiers quotidiens, le journaliste est également correspondant permanent pour BFM TV, TV5 Monde, et en cas de grosse actualité, RTL-TVI, TFI et La Libre Belgique. “Cette présentation de la bourse est la seule collaboration qui m’offre une certaine stabilité”, commente le journaliste. “Les autres rédactions ne m’appellent que lorsqu’il se passe quelque chose d’inhabituel.” Quand il ne se passe rien, ou du moins rien qui puisse intéresser les rédactions occidentales, Vincent Touraine se consacre à CCTV. Dès qu’un événement attire l’attention des médias occidentaux, en revanche, l’implacable mécanique de l’urgence se met en route ! “Dès qu’il y a un tremblement de terre, une élection, une crise nucléaire…, tout le monde veut la même chose en même temps. Le téléphone se met à sonner sans arrêt, je prends tout ce que je peux, et je commence naturellement par répondre aux demandes de mes principaux employeurs au risque de fâcher les autres.”
 
En mode “Live”, chaque rédaction contacte son correspondant officiel pour le faire intervenir en direct, le plus souvent via Skype ou un simple coup de téléphone. Les reportages de fonds ne viennent que bien plus tard et les images sont rapidement envoyées par les différentes agences de presse. “Ce que recherchent les chaînes de télévision dans un premier temps, c’est quelqu’un qui puisse remettre les choses dans leur contexte, pas forcément un témoin direct de la situation. Le correspondant est dans la capitale, on l’appelle pour rapporter la réaction des gens, des médias, et ce qui se dit ci et là. Force est de constater qu’un correspondant étranger, pour la télévision du moins, fait beaucoup plus de directs que de terrain.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, journaliste, correspondant, Tokyo, Vincent TouraineEn mars 2011, le tremblement de terre de magnitude 9 qui touche le Japon et provoque un tsunami puis la crise nucléaire que l’on connaît est… une aubaine pour le journaliste ! “Un événement dramatique totalement imprévisible qui n’arrive qu’une fois dans la vie d’un correspondant.” “C’est malheureux à dire, mais le tsunami a totalement relancé ma présence au Japon en tant que correspondant”, reconnaît Vincent Touraine arrivé dans l’Archipel en 2006 comme cadre pour la télévision d’information américaine Bloomberg TV qui l’avait déjà envoyé à Londres, Paris et New York où il fût le premier journaliste français à présenter quotidiennement la bourse en direct depuis le “floor” du New York Stock Exchange. En 2009, Bloomberg ferme subitement toutes ses chaînes d’information internationales et licencie l’intégralité de son personnel étranger sans possibilité de reclassement.
 
En une semaine, et après 13 ans de carrière, Vincent Touraine passe du statut d’employé au salaire confortable à celui de freelance dénué de collaborations.
 
S’offrent alors deux possibilités : rentrer en France où il a déjà ses contacts, ou rester au Japon et chercher un emploi à temps plein comme journaliste indépendant. “Chose totalement impossible en tant que journaliste étranger”, réalise l’ancien salarié qui s’est installé sur place et n’a plus qu’une chose à faire : démarcher. “Je suis allé voir l’Agence France Presse pour qui j’ai commencé à tourner des reportages vidéo à des tarifs dérisoires. Je n’avais aucune expérience en vidéo mais je n’avais pas le choix ! Dans un pays comme le Japon à l’actualité dite “calme”, tu sais que tu n’auras pas de travail toutes les semaines et qu’il faut absolument te diversifier si tu veux survivre.”
 
De retour à la case départ, il contacte BFM TV, le quotidien Ouest-France, et même une radio marocaine pour laquelle il assure encore des piges aujourd’hui. “J’ai aussi proposé pas mal de sujets de société intéressants pour le public français à de grandes chaînes de télévision, mais les rédactions sont remplies de personnes qui font tout pour venir sur place. Elles te disent “non, désolé, on n’est pas intéressé”, et tu les retrouves deux semaines plus tard en train de faire ce reportage.” En 2010, les choses se compliquent. L’AFP commande de moins en moins de reportages au journaliste, qui commence à faire du consulting pour une société française afin de gagner sa vie. “Les choses se sont dégradées”, regrette Vincent Touraine. “J’ai réalisé à quel point il était difficile de vivre de son art en tant que freelance et, pour la première fois, j’ai même envisagé la possibilité de partir.”
 
 
la libre,momento,24h avec,journaliste,correspondant,tokyo,vincent tourainePuis vient le vendredi 11 mars 2011. A 14h46 heure locale, la terre commence à trembler. Fort, beaucoup plus fort que d’habitude, puisque le séisme de magnitude 9 enregistré ce jour-là est le plus dévastateur de toute l’histoire du Japon moderne. L’épicentre a beau se situer à plus de 300 km de la capitale, le sol de Tokyo ne cesse de s’agiter sous les nombreuses et puissantes répliques qui secouent l’archipel. Pendant que les écoles des environs rassemblent enfants et adultes dans leurs vastes cours désignées “lieux de repli”, Vincent Touraine se jette sur sa caméra et descend tourner dans la rue. “Sur le moment, on n’a pas le temps de ressentir la peur”, explique l’intéressé. “Même si Tokyo a été moins touchée que le Nord, la terre a bougé en permanence pendant plusieurs jours. Entre les répliques, on sentait des micro-tremblements et il suffisait de poser un verre d’eau sur la table pour voir que sa surface était constamment en mouvement !”
 
Silencieux depuis des semaines, le téléphone se met en branle et n’arrête plus de sonner : BFM, TV5, TF1, AFP, tout le monde veut des informations même si l’agence française, alors l’un des principaux clients de Vincent Touraine, envoie des journalistes en zone sinistrée dans son dos pendant qu’il couvre l’actualité depuis Tokyo.
 
Dans les jours qui suivent le séisme, le journaliste français est constamment à l’antenne pour la chaîne d’information française BFM  TV, puis les choses prennent de l’ampleur avec la crise nucléaire de Fukushima Daiichi, et la plupart des rédactions décident d’envoyer directement une équipe sur place pour assurer une couverture totale. “C’est un peu le drame des correspondants”, se désole Vincent Touraine. “Dès que ça devient sérieux, ils prennent le relais. C’est un peu frustrant mais tu ne sais rien y faire.” A ce détail près qu’en l’absence de communication claire des autorités et sous la menace d’un nuage nucléaire, la plupart des rédactions décident de rappeler à Paris les journalistes fraîchement débarqués. “Les envoyés spéciaux ont été rapatriés et il restait deux journalistes francophones de télévision sur place : Georges Baumgartner, qui assurait la couverture pour tout le service public français et la RTBF, et moi. Quand les gens ont vraiment commencé à avoir des craintes par rapport au nuage radioactif, on se partageait la télé à deux.”
 
Avec une centrale nucléaire instable, le Japon devient l’objet d’un véritable feuilleton qui permet à Vincent Touraine de revenir régulièrement sur les ondes et de tourner des reportages de terrain. Le premier anniversaire de la catastrophe, la reconstruction, une centrale dont la situation n’est pas totalement réglée… Avant que les médias occidentaux se désintéressent peu à peu du sujet et que la couverture autour du tremblement ne finisse par s’atténuer. Relancé, plus visible que jamais, Vincent Touraine inaugure alors sa collaboration avec CCTV. “Pour l’instant, c’est la vie qui me convient”, estime le journaliste. “Je suis dans le pays que j’aime, ma femme est japonaise et je vais bientôt être papa.” Seul désavantage : les Breaking News ne préviennent pas et peuvent tomber à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit. “Je me retrouve souvent à faire des directs sur Skype à 22 h au beau milieu de mon salon”, explique le futur papa. “Je ne sais pas vraiment faire autrement parce que si tu es pigiste et que tu commences à refuser du boulot, tu n’as plus grand-chose à faire en tant que correspondant.”
 
Mais le réel désavantage du métier, celui qui menace les journalistes indépendants au Japon comme ailleurs, c’est l’insécurité : “Mes piges peuvent s’arrêter dans quelques semaines”, reconnaît Vincent Touraine. “Je ne sais absolument pas ce qui va se passer demain et je pense faire le correspondant pendant quelques années encore avant de passer à autre chose parce que c’est épuisant, ce milieu est une jungle. Quand je me suis presque retrouvé sans rien en 2010, j’ai réalisé que des gens de France 24 s’étaient accaparés tout ce qu’ils pouvaient. Dès qu’ils allaient en Corée ou partaient en vacances, ils me proposaient de reprendre leurs piges moyennant un prélèvement de 30 % sur leur montant. C’est malsain, il y a beaucoup de comportements limite dans le milieu, chacun bosse pour soi alors qu’on devrait s’entraider.” Veut-il, peut-il, rentrer à Paris ? “Ce n’est pas prévu dans l’immédiat pour des raisons personnelles, et quelque part, je sais qu’on ne m’attend pas. Même si je suis l’un des principaux correspondants de BFM TV, je suis conscient que ça risque d’être difficile. Même si un jour, il va bien falloir que je me pose.”
 
Ph.: V.Dauchot et Florence Hallé-Otsuki

Les commentaires sont fermés.