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29/01/2013

Où le temps galope en cercle

La Libre, Momento, Escapade, Sienne, italieSienne, ce joyau de l’architecture médiévale, au cœur de la Toscane, s’accroche à son passé de toutes ses forces. Découverte d’une petite ville à la campagne où le temps semble s’être arrêté.

Découverte: Alice Siniscalchi

BATTANT SUR LE PAVÉ LUISANT, seule la pluie d’hiver se fait entendre dans les ruelles de Sienne. La ville s’ensommeille à la clarté sombre des réverbères, qui animent les flaques de dessins aux contours indistincts. Histoire, souvenirs, secrets : l’eau se mêle de tout, s’insinuant entre ces pierres qui ont pris la couleur grise du temps. Si le Moyen Age a été une nuit de mille ans, comme d’aucuns ont voulu l’interpréter, Sienne en aura connu toutes les nuances, du bleu du crépuscule du haut Moyen Age, dont seuls des documents sporadiques nous sont parvenus, aux plus épaisses ténèbres, celles de la peste de 1348. Elle aura aussi vu la lumière du jour déferler dans ses campagnes, son drapeau rayonner pour trois siècles, avant de replonger à nouveau dans l’obscurité, en 1555, lorsqu’elle fut soumise à Florence, sa rivale. A Sienne, nous avons souvent perdu la notion du temps, nous glissant dans ses chemins étroits, ses cloîtres, ses loggia. Ici, la vie est lente parce que tout est mémoire et que chaque geste, chaque pierre possède son poids historique.
 
 
Par une de ces journées limpides que le rigoureux hiver siennois sait offrir, nous franchissons les remparts de la ville par la porta romana, imposante porte triple du XIVe siècle. Une fois passé le bâtiment de l’ex-hôpital psychiatrique San Niccolò, aujourd’hui siège de certaines facultés de l’Université de Sienne, nous poursuivons le long de la via Roma, trait urbain de l’ancienne voie Francigène. Érigée au bout de cette rue, presque au milieu d’un carrefour, une colonne arborant l’emblème de la ville, une louve, nous apprend les racines mythiques de cette ancienne colonie romaine.
 
D’après la légende, les deux fils de Rémus, en fuite de leur oncle Romulus, fondateur de Rome, gagnèrent la vallée du Tressa chevauchant deux chevaux donnés par Apollon et Diane, l’un blanc et l’autre noir. Senius et Aschius fondèrent ainsi une ville qu’ils baptisèrent du nom de l’aîné, Sienne, en latin Saena Julia. La ville se drapa de noir et de blanc, les couleurs de son blason. En réalité, Sienne fut fondée par l’empereur Auguste, probablement sur le site d’une colonie étrusque.
 
En traversant la via di Pantaneto, c’est le cœur historique et estudiantin de la ville qui s’ouvre à nous. Bordée de maisons en brique destinées aux étudiants, ses bars agréables et pas chers sont le point de rencontre par excellence des universitaires de la faculté de Lettres pendant la pause de midi. En remontant la côte surplombée par la majestueuse loggia del Papa, notre attention s’éparpille entre les mille détails qui nous entourent, des petits édicules votifs pointillant les coins de rues aux anciens anneaux de métal pour attacher les chevaux aux murs, des lanternes en fer vieux aux bas-reliefs qui ornent des façades. On a l’impression d’être au beau milieu d’une harmonie décousue, fruit d’un travail de plusieurs siècles, où différents éléments et styles architecturaux se sont mélangés, du gothique, avec ses arcs en ogive, à la Renaissance, avec ses façades en bossage rustique, le bugnato.
 
 
Rien, dans l’enchevêtrement de rues et ruelles, ne laisse présager la grandeur de la piazza del Campo, alors que tout le centre historique se serre autour de celle-ci, comme pour la protéger. Cette magnifique place en coquillage, dont les travaux furent entamés au début du XIIIe siècle, fut conçue comme l’emblème de la ville, le symbole de sa fierté vis-à-vis des cités voisines. Ainsi, la torre del Mangia, qui domine le palais communal, toisant la ville d’une hauteur de 102 mètres, aura été témoin de gloire et décadence, de domination et soumission. Reconnue officiellement par l’empereur Frédéric Barberousse comme cité libre et indépendante au XIIe siècle, Sienne tint longtemps la rivale Florence – guelfe, c’est-à-dire partisane du pape – en respect avant de l’affronter et de la vaincre lors de la célèbre bataille de Montaperti, en 1260. Elle fut cependant contrainte à rentrer dans la ligue guelfe après avoir essuyé une défaite infligée par les Guelfes de Charles d’Anjou et de Florence.
 
Assis par terre, au soleil, glissant ses doigts entre les interstices du pavage de la piazza del Campo, on pourrait sentir avec un peu d’imagination le sol vibrer au rythme effréné du Palio, cet évènement qui, loin d’être une simple course de chevaux, s’est imposé depuis le XIVe siècle, dans sa forme la plus ancienne, comme une vraie institution à Sienne, dont les habitants en ont fait une raison de vie. En effet, les Siennois se préparent toute l’année à ce double rendez-vous avec l’histoire – le 2 juillet et le 16 août de chaque année –, qui voit dix contrade, dix quartiers, dont chacun est représenté par un couple cavalier/cheval, rivaliser en trois tours de piste. C’est un amour viscéral pour la ville qui meut ce gigantesque rituel. En se préparant au début des hostilités, la tension est palpable. Qu’il est pénible de donner le départ ! Le Mossiere doit parfois attendre des heures avant que tous les chevaux, nerveux et impatients, soient en position. Lorsque les chevaux, montés à cru et vénérés presque comme des animaux sacrés, s’élancent à toute allure, l’hystérie s’empare de la place. Une tempête d’émotions violentes se lève de la foule. Tout est permis, des insultes aux cris d’encouragement, alors que, l’un après l’autre, plusieurs cavaliers tombent, laissant leur pur-sang continuer la course seul, en quête de victoire. Une victoire qui est justement représentée par ce drapeau en soie peinte qu’on appelle le palio.
 
Un étranger ne pourra jamais comprendre ce qui se passe dans la tête d’un Siennois dès l’instant où une des contrade remporte la course. Nous ne pourrons jamais expliquer ce qui fait que les supporters du quartier gagnant envahissent la piste, en délire, risquant même de se faire piétiner par les chevaux encore en course. Entre les cris, la joie, les larmes, la honte du cavalier perdant – le deuxième arrivé, qui sera détesté par sa contrada d’adoption –, c’est l’âme authentique de Sienne qui fait surface. Une ville qui est restée ancrée dans son histoire, et qui résiste encore, courageusement, à la modernité.
 
 
Ph.: Archivio fotografico Ufficio Turismo Comune di Siena

10:00 Publié dans Escapade | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la libre, momento, escapade, sienne, italie | |

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