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02/02/2013

La patrouille des éléphants

La Libre, Momento, 24h avec, soigneur, éléphants, PlanckendaelIls sont quatre – bientôt cinq – à patrouiller quotidiennement dans l’enclos des éléphants de Planckendael. Leur mission : vérifier que tout se passe bien pour les pachydermes et leur assurer un bien-être certain. Un travail physique et fastidieux, un travail de passionnés.

Reportage: Pauline Higuet
Reportage photo: Johanna de Tessières

ALORS QUE LES FENÊTRES des habitations de Muizen (Malines) s’illuminent doucement, sur le parking du parc animalier de Planckendael, c’est le calme plat. Il faut dire qu’il est à peine 7h du matin en ce vendredi de fin janvier. Des voitures se garent une à une tout au bout du parking, éclairant de leurs phares l’aire déserte. Ce sont les soigneurs des animaux du parc qui arrivent, prêts à entamer leur journée de travail. Parmi eux, Jonas Dedeyne, 31 ans. Après un rapide café dans l’un des bâtiments administratifs pour échanger les nouvelles du matin, il est temps de se mettre en route. Accompagné de ses deux collègues, Jonas arpente les allées enneigées qui le conduisent à l’enclos des éléphants d’Asie. Le parc sommeille, le bruit des pas est étouffé par la neige, les silhouettes de certains animaux se découpent dans l’obscurité. Les éléphants, eux, sont derrière les grilles pour accueillir leurs trois soigneurs. Après un geste pour les trompes tendues, les soigneurs se débarrassent. C’est qu’à l’intérieur de l’enclos, la température tourne autour des 15°, un vrai confort par rapport au froid glacial qui règne à l’extérieur.
 
La “routine” peut alors commencer. Ce terme résume l’ensemble des soins donnés quotidiennement aux six pachydermes. Planckendael abrite un troupeau de cinq femelles (Dumbo, Phyo Phyo, May Tagu, Yu Yu Yin et la petite Kai-Mook) et un mâle arrivé il y a quelques mois (Chang). Avec près de 4 500 kg, Dumbo est la matriarche du clan, c’est donc elle qui recevra ses soins en premier. Elle rentre sans faire d’histoire dans un box où les soigneurs pourront l’ausculter. Parfaitement rodée à l’exercice, Dumbo ouvre la bouche pour que les soigneurs prennent sa température (elle est un peu basse ce matin : 36,4°) et vérifient qu’elle ne souffre pas d’herpès, un virus présent en permanence chez les éléphants et qui peut leur être fatal. Les soins se poursuivent. Alors que Chang est seul dans un enclos, le groupe des femelles est divisé. Elles sont dirigées vers l’enclos en caoutchouc.
 
La Libre, Momento, 24h avec, soigneur, éléphants, PlanckendaelLes éléphantes se présentent chacune à leur tour devant une épaisse grille. Leurs yeux sont frottés à l’aide d’une éponge, viennent ensuite les pattes qui une à une sont nettoyées au tuyau d’arrosage et à la brosse. “Il est important de soigner les pattes, surtout dans un zoo. Dans la nature, un éléphant marche une centaine de kilomètres par jour, ses ongles sont donc limés naturellement. Ici, ils n’ont pas la possibilité de marcher autant. Quand les ongles sont trop longs, cela devient dangereux : tout le poids porte dessus et ils peuvent éclater et s’infecter”, explique Jonas. Qui ajoute que c’est donc aux soigneurs que revient le fastidieux travail de les limer. “Chaque patte doit être faite tous les trois mois, on en a donc quasiment une par jour. Une pédicure demande beaucoup d’heures de travail et on doit aller jusqu’au bout quand on commence. C’est très fatigant.”
 
L’éléphant est ensuite prié de montrer sa queue, qui doit elle aussi être surveillée avec attention. “Au bout de la queue, il y a des poils et, quand ceux-ci sont trop longs, ils ont tendance à rentrer dans la peau. Encore un risque d’infection”, prévient le soigneur. Pas de problème pour cet éléphant, place donc au dernier contrôle : les dents. L’occasion pour Jonas de casser un mythe, celui du “cimetière des éléphants”. “Les éléphants ont la particularité de changer de dents six fois au cours de leur vie. Lorsqu’ils sont arrivés au bout de ces cycles, ils se retrouvent sans dents et ne peuvent plus ruminer, ce qui signifie la fin pour eux. Ils ont alors tendance à se diriger vers des cours d’eau où ils se nourrissent d’algues, plus faciles à digérer. Et c’est là qu’ils meurent.
 
 
La dernière femelle à être examinée est Yu Yu Yin. A l’instar de Dumbo, elle se place dans un petit box. Yu Yu Yin est cependant stressée de se retrouver ainsi coincée, elle a pris l’habitude d’y rentrer en marche arrière et les soigneurs lui laissent la porte ouverte pour qu’elle puisse s’enfuir dans le grand enclos de sable si elle le souhaite. Cette position ne pose pas de soucis, les boxes ont été conçus de façon à ce que les soigneurs puissent en faire complètement le tour grâce à des glissements de barrières.
 
Pour trois des femelles, en âge de se reproduire, les soins comptent une étape supplémentaire : une prise de sang pour mesurer leur taux de progestérone. Les trois soigneurs évoluent de manière précise : Tina tient l’oreille du pachyderme, Tony dirige l’éléphant avec un bambou et le récompense de morceaux de pommes, tandis que Jonas s’occupe du prélèvement de sang. “La veine est toute petite, j’asperge donc d’abord l’endroit d’eau froide pour qu’elle puisse ressortir”, explique Jonas. Si deux vétérinaires sont au service du zoo d’Anvers et du parc de Planckendael, les soigneurs possèdent des connaissances de base et ont surtout appris à décoder les signes. “J’ai suivi une formation dans l’industrie agro-alimentaire. Ensuite, quand j’ai commencé à m’occuper des éléphants, il y a 7 ans, j’ai suivi des cours d’‘elephant management’ pendant 10 jours à Hambourg. A l’époque, il n’existait pas encore de formation en Belgique pour devenir soigneur”, annonce Jonas.
 
La Libre, Momento, 24h avec, soigneur, éléphants, PlanckendaelPour que les éléphants soient dociles lors des soins, un entraînement est indispensable. A 8h35, Jonas rejoint donc l’une des femelles au vaste enclos de sable pour un exercice du genre. Equipé de tiges de bambou et, bien entendu, de nourriture, Jonas donne ses consignes à Phyo Phyo. Quand il lui commande “target”, par exemple, l’éléphante sait qu’elle doit mettre sa tête contre le bâton. Cette technique est extrêmement utile lors des soins, pour positionner l’animal correctement. “Les commandes se font en anglais par facilité (les éléphants peuvent changer de zoo, NdlR), mais certains animaux ont des habitudes : avec Phyo Phyo par exemple, il faut dire ‘me’ (le mot birman pour “down”) pour qu’elle se couche. Elle provient d’un camp de travail en Birmanie”, explique le soigneur. Le but de l’entraînement n’est pas de faire de ces pachydermes des animaux de cirque, mais de pouvoir les isoler en cas de problème et bien entendu de leur donner les soins. “Il faut toujours terminer l’entraînement par quelque chose de réussi sinon, la prochaine fois, ils ne voudront pas travailler”, affirme Jonas. Les soigneurs fonctionnent ici avec un système de récompense, c’est-à-dire que “si l’animal fait ce qu’on lui demande, il a une récompense. S’il ne le fait pas, il n’a pas de récompense, mais il n’a pas non plus de punition !”.
 
9h00, Phyo Phyo a terminé son entraînement, Jonas rejoint ses deux collègues pour terminer la “routine”. Que ce soit lors des soins ou lors des entraînements, les soigneurs sont toujours séparés des animaux par d’épais barreaux pouvant supporter des charges de 10 à 15 tonnes (celles de Chang). “Nous n’avons jamais de contact direct avec les éléphants, il y a toujours une barrière entre eux et nous. Ils restent des animaux sauvages”, explique Jonas.
 
La Libre, Momento, 24h avec, soigneur, éléphants, PlanckendaelIl est temps maintenant de s’occuper du mâle, Chang. L’énorme animal demande ces temps-ci une attention particulière : il est en période de musth, une augmentation sensible des hormones de reproduction qui le rend agressif. L’animal, qui pèse normalement 5 900 kg mais en a perdu 600 depuis 2 mois et demi qu’il est en musth, se place le long de la grille. Les soigneurs se tiennent à distance et utilisent de plus longues tiges de bambou pour les soins. Chang aura en outre droit à une douche au tuyau d’arrosage : “En période de musth, ses glandes n’arrêtent pas de suinter et il urine en permanence. Il sent mauvais !”, rigole Jonas. L’animal tend une branche avec sa trompe et l’agite comme s’il voulait jouer. “Il ne faut surtout pas s’en approcher, c’est un piège ! Si on s’approche, il va essayer de nous frapper avec sa trompe qui compte des dizaines de milliers de muscles”, avertit le soigneur.
 
Après la pause de 10h, mise à profit pour faire le point avec le chef des soigneurs du parc, les soigneurs préparent l’enclos extérieur pour les femelles : ils lancent des betteraves de tous côtés et doivent réparer un petit bout de clôture que Chang a abîmé. Les portes de l’enclos s’ouvrent, laissant évoluer les cinq femelles dans la neige. “Elles ne craignent pas la neige : trois sont nées en Europe et les deux autres y sont depuis 20 ans. Elles sont habituées”, rassure Jonas. Vu les températures exceptionnellement basses de cette fin janvier, elles ne resteront toutefois qu’une heure dehors et protégées comme il faut : “On leur met de la vaseline autour des yeux, car ils ont les yeux qui pleurent et on veut éviter les crevasses. On en recouvre également les cicatrices de leurs anciennes blessures plusieurs fois par semaine”.
 
La Libre, Momento, 24h avec, soigneur, éléphants, PlanckendaelMidi, les femelles sont dans leur enclos de sable et Chang dans son enclos “privé”. Jonas, Tony et Tania se dirigent vers l’un des restaurants du parc où ils casseront la croûte avec d’autres soigneurs.
 
L’après-midi, c’est au tour de Chang de prendre l’air. Comme ce fut le cas pour celui des femelles, son enclos est nettoyé, sous le regard curieux de deux des éléphantes. Carottes, oranges et poireaux sont disposés aux quatre coins de la pièce, une partie de la ration de la journée seulement. “Un éléphant adulte mange 20 kg de foin par jour, 5 à 10 kg de tiges de petits pois, 70 kg de betteraves, des branches qui apportent les fibres, plus les récompenses : carottes, endives, et d’autres fruits et légumes. Par contre, ils ne sont pas fans de chou ni de céleri”, énumère Jonas. Les éléphants reçoivent aussi des sortes de briques de nourriture qui contiennent tous les nutriments nécessaires à leur bonne santé.
 
La rentrée de Chang se fait avec précaution : les soigneurs se mettent à deux pour vérifier que les écrous des portes sont bien tous bloqués. Sur son chemin, Chang passe sur la balance incrustée dans le sol, un bon moyen de contrôler le poids des pachydermes sans qu’ils ne s’en rendent compte.
 
La Libre, Momento, 24h avec, soigneur, éléphants, PlanckendaelMalgré un métier physique et parfois dangereux, Jonas ne voudrait pas changer de “protégés”. Il garde par ailleurs un souvenir précis de la naissance de Kai-Mook, au zoo d’Anvers, il y a trois ans. “On est restés derrière des vitres sans teint durant trois jours et trois nuits pour surveiller la naissance. C’est moi qui ai pris la première photo de Kai-Mook !”, se souvient-il. Le déménagement du zoo vers Planckendael en juin dernier fut aussi particulier. Il a fallu transporter les cinq éléphants dans des containers individuels (Chang n’a rejoint le groupe qu’en octobre). Malgré un entraînement, ce fut le drame pour Kai-Mook qui n’avait jamais vécu cela et était séparée de sa maman pour la première fois. Le déménagement a duré de 5h à 21h. Deux soigneurs ont dormi sur place pour vérifier que tout se passait bien. “Les premiers temps, les éléphants restaient en groupe”, raconte Jonas. Un mal pour un bien puisqu’ils disposent à présent d’un enclos d’1,5 ha, ce qui a permis aux femelles de perdre les 100 à 250 kilos qu’elles avaient de trop.
 
Jonas s’amuse également du comportement de certains éléphants : “Dumbo choisit son soigneur. Quand il y en a un nouveau, elle le teste; elle prend de la nourriture quand il a le dos tourné. Les éléphants ont aussi un odorat très développé, l’un des nôtres ne voulait pas qu’un soigneur l’approche, on a découvert par après que c’était à cause de son aftershave ! Quant à Chang, il n’aime pas les gens qui ont le crâne rasé; il commence seulement à s’habituer à Tony. Ils ont tous leur caractère…
 
Alors que leur journée de travail touche à sa fin, les soigneurs doivent aller ramasser bouses et betteraves dans l’enclos extérieur. Ensuite, les éléphants auront de nouveau droit à de la nourriture, pour terminer par un dernier contrôle avant la fin de la journée à 15h45.
 

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