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25/02/2013

Impériale mosaïque

La Libre, Momento, Escapade, Ravenne, ItalieTrois fois capitale, Ravenne est à la confluence de trois mondes : latin, germanique, byzantin. Huit de
ses monuments, tous inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, y constituent un ensemble paléochrétien unique.

Au soleil: Alice Siniscalchi


NOURRI PAR LA FLAMME sereine de la foi, éclairé par l’érudition qui convient à une impératrice, le regard de Galla Placidia a traversé les siècles pour nous parvenir dans un portrait de famille qui la représente à côté de ses deux enfants, Honoria et Valentinien. La ville de Ravenne doit beaucoup à cette grande figure de femme qui y maintint la capitale de l’Empire romain d’Occident, même lorsque son fils fut proclamé empereur à Rome, en 425. A ce moment-là, le monde romain, dont la capitale occidentale avait été transférée de Milan à Ravenne en 402 par l’empereur Honorius, demi-frère de Galla Placidia, était en proie au chaos. Protégée par une ceinture de marais et, donc, moins exposée que Milan aux attaques terrestres des barbares, Ravenne était aussi, grâce à son port sur l’Adriatique, celui de Classe, en communication directe avec Constantinople, capitale de l’Empire romain d’Orient.
 
 
Puisque le temps emporte avec lui grandeur et misère de l’Histoire, et que les vies de milliers d’hommes se succèdent et s’estompent sur les rivages labiles de la mémoire, seul un grand effort d’imagination pourrait nous restituer les inquiétudes et les espoirs de ce monde en pleine mutation qu’était l’Empire romain au Ve siècle, auquel le destin de Ravenne fut étroitement lié. Aujourd’hui, Ravenne est une ville paisible d’Emilie-Romagne, à taille humaine, dont le patrimoine culturel, naturel et l’ancienne tradition culinaire en font une destination touristique privilégiée. Installée dans une lagune au sud du delta du Pô, où flore, faune et biodiversité sont préservées, son territoire est un des plus riches d’Italie en termes de milieux naturels différents, avec des vallées et des zones humides. Les historiques pinèdes de Saint-Vital et de Classe, ainsi que les forêts marécageuses de l’oasis de Punte Alberete sont un lieu d’évasion idéal pour les passionnés de nature et de randonnées.
 
 
L’intérêt stratégique de la zone, à la fois accessible aux navires et protégée des vagues par des dunes de sable, a marqué toute l’Histoire de Ravenne. D’une importance décisive lorsque César y réunit ses troupes avant de franchir le Rubicon, elle fut ensuite choisie par Octavien Auguste pour la construction du port militaire de Classe, le plus important de la Méditerranée orientale avec celui du Cap Misène. Ce port colossal, qui contenait bien 250 navires, était aussi relié au Pô, grâce à un canal qui permit à Ravenne d’intensifier ses contacts avec des villes telles que Crémone, Plaisance ou Aquilée.
 
Cependant, la plupart des témoignages historiques qui ont survécu au passage du temps et qui parsèment la ville encore aujourd’hui sont postérieurs à l’âge d’or de l’Empire romain. Au Ve siècle, Ravenne est capitale de l’Empire romain d’Occident, profondément chrétienne, grâce à ses liens avec Constantinople. Pendant les 25 ans de régence de Galla Placidia, qui gouverna au nom de son fils Valentinien III, encore jeune, et continua à exercer un important rôle politique, même après la majorité de celui-ci, les Ravennates connurent une période de paix. Si, avec Honorius, la ville avait rejoint le point culminant du faste, mais aussi de la dissolution, Galla Placidia, réputée pour sa piété chrétienne, y fit construire de nombreux monuments religieux : la basilique de Saint-Jean l’Evangéliste, disparue de nos jours, une chapelle dédiée à saint Laurent, le baptistère des orthodoxes et, enfin, le mausolée qui porte le nom de l’impératrice elle-même. Ce dernier surprend par le contraste entre l’extérieur modeste, en briques, et la richesse des mosaïques qui resplendissent à l’intérieur, dans une harmonie de puissantes couleurs azur paon, vert mousse, or et orange. Mystique et solide comme la femme dont il porte le nom, cet écrin de paix, à la voûte en berceau parsemée d’étoiles, n’abrita en réalité jamais le sarcophage de Galla Placidia qui mourut à Rome.
 
Au lendemain de la chute de l’Empire romain d’Occident, Théodoric, le roi des Ostrogoths, reconquit l’Italie, alors aux mains d’Odoacre. Ravenne, abandonnée aux crues des fleuves, conserva pourtant son statut de capitale. La chapelle archiépiscopale, le mausolée de Théodoric, l’église de Saint-Apollinaire Nouveau, le baptistère des Aryens et l’église du Saint-Esprit sont d’époque théodoricienne. Le mausolée de Théodoric, seul exemple de tombe de roi barbare de cette époque, s’érige de toute sa massive blancheur au milieu du parc de la Rimembranza, en dehors du centre historique. Son style et son décor ne doivent rien à l’art romain ou byzantin. Si l’on considère que le bloc monolithique de la calotte supérieure fut transporté d’Istrie à travers la mer Adriatique sur un radeau, on peut se figurer l’impressionnant déploiement de moyens et d’hommes que cela requit.
 
Le cœur historique de la ville, quasi entièrement piétonnier, et que l’on peut découvrir à vélo grâce à un système de location gratuit promu par l’office du tourisme, recèle encore bien d’autres trésors. Sous l’Empire de Justinien, dans la deuxième moitié du VIe siècle, Ravenne refleurit en tant que centre religieux et politique le plus important d’Italie, ainsi que siège du pouvoir de Byzance en Occident par l’Exarchat. Avec l’aide de l’archevêque Maximien, l’empereur fit réorganiser et embellir la ville. Les mosaïques se multiplièrent à l’intérieur des églises, et des joyaux tels que la basilique de Saint-Vital et l’église de Saint-Apollinaire de Classe virent le jour. Saint-Vital est une perle d’art byzantin. Franchir son seuil équivaut à faire un saut dans le temps pour se retrouver dans la Constantinople du VIe siècle. Un microcosme dépaysant – fait de symboles, motifs et couleurs – s’y éclôt, où l’on est frappé à la fois par le rythme architectural, l’ampleur des absides, les voûtes élancées et la splendeur des mosaïques, parmi lesquelles les célèbres panneaux représentant l’empereur Justinien et l’impératrice Théodora, vêtus de riches costumes, apportant leur offrande à l’église. Aujourd’hui, Ravenne est aussi une ville où, sur la piazza del Popolo et dans les rues du centre, on retrouve cette Italie où il fait bon vivre, où on se laisse distraire de ses occupations de tous les jours par le parfum du bon pain émanant des boulangeries ou par un mot échangé avec un ami rencontré sur son chemin. Dans l’attente que tout esprit curieux se laisse entraîner dans l’irrésistible sillage du passé, l’Histoire tumultueuse de la cité sommeille sous les pierres. Que le visiteur y prenne garde, il risque de s’y égarer…
 
 
Ph.: AS

Commentaires

Bravo!
Magnifique texte d'une grande maîtrise littéraire dans lequel le lecteur découvre avec émerveillement un univers et un temps disparu, celui du déclin inéluctable de la Rome antique. C'est non seulement ici une "escapade" au sein de contrées, mais aussi une escapade au sein des époques. Le personnage central de Galla Placidia y est admirablement dépeint, ponctuant le récit de sa grandiose figure de femme hors du commun. On se sent imprégné de l'univers de l'époque en lisant ces lignes: un monde méconnu issu d'un passé glorieux malheureusement au bord de l'agonie qui essaye de se maintenir tant bien que mal en dépit des querelles intestines et face aux grandes invasions. Ravenne, dans ces dernières heures de gloire, c'est comme le chant du cygne de l'Empire romain d'occident. Encore aujourd'hui, la "dernière capitale" porte en elle quantité de vestiges intacts, témoignages de cette époque troublée et charnière de l'histoire, à la confluence des civilisations romaine et byzantine, tout en étant aussi marqué par le sceau des barbares. Une ville à découvrir sans plus tarder pour tous les férus d'archéologie et de mosaïques!

Écrit par : la souris au stylo plume | 10/03/2013

Merci pour ce commentaire digne d'un(e) vrai(e) passionné(e). Il y aurait encore tellement de choses à dire sur cette perle d'histoire !

Écrit par : Alice | 16/04/2013

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