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25/02/2013

Une langue internationale

La Libre, Momento, Autoportrait, Diego MaraniEcrivain et linguiste, traducteur et interprète, Diego Marani travaille à la Direction générale de l’Interprétation de la Commission européenne, où il s’occupe de la promotion du multilinguisme. Le roman qui l’a fait connaître du grand public, “Nuova grammatica finlandese” (“Nouvelle grammaire finnoise”), a reçu, en Italie, le prestigieux prix littéraire Grinzane Cavour.
Il a tenu des rubriques humoristiques en “europanto” dans “Le Soir illustré” et dans le quotidien suisse “Le Temps”.


DIEGO MARANI EN 6 DATES

2 juillet 1959 : je vois le jour à Tresigallo, dans la province de Ferrara, dans une famille d’enseignants. Dans ce village perdu entre les étendues de la basse plaine du Pô, mon esprit curieux est le seul moyen pour m’échapper d’une existence autrement anonyme. Je développe ma créativité sous l’œil attentif de parents qui ont toujours encouragé mon appétit intellectuel.
 
1978 : un choix d’études excentrique pour l’époque m’entraîne jusqu’à l’université de Trieste, où je me dédie à l’interprétation. Ici, au beau milieu d’un paysage partagé entre mer et montagne, je découvre une frontière linguistique et politique. Autant, je laisse derrière moi un lieu où l’on ne peut qu’être Italien; autant, ici, les contours de l’identité nationale s’estompent. J’apprends que l’on peut se sentir Triestin et à la fois avoir pour langue maternelle le slovène.
 
1985 : je commence à travailler en tant que traducteur au Conseil de l’Union européenne. C’est le début de mon aventure bruxelloise. J’expérimente l’ivresse de la liberté qu’un travail prestigieux peut m’offrir, l’illusion d’une vie cosmopolite, sans racines. Mais je me rends vite compte que ce modèle de vie ne me convient pas, et que je veux enfin poser mes valises. Pas tout seul, quand même…
 
1987 : comme en réponse à ma quête de sens, une rencontre fait germer en moi l’idée d’un projet personnel autre que ma profession. Le mariage marque un tournant dans ma vie : je m’achemine vers des territoires inconnus avec la personne chère à mon cœur.
 
1991-1995 : la venue au monde de mes enfants fait de moi un homme nouveau, qui aime davantage le monde et qui se sent investi de la responsabilité de l’améliorer. Pleinement épanoui dans ma famille, j’y retrouve la protection et la stabilité qui font parfois défaut à mon esprit créatif et bouillonnant.
 
2000 : qu’est-ce qu’un homme sans sa langue ni son identité nationale ? Une existence est-elle possible en dehors de cela ? Autant de questions que je me pose depuis toujours et qui trouvent en “Nuova grammatica finlandese” leurs premières réponses. Un éditeur, pour la première fois, s’intéresse à ma réflexion. Le livre est un grand succès, il est traduit dans plus de dix langues.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
EN 1996, j'ai commencé à écrire en “europanto”, une langue artificielle que j’ai moi-même inventée pour le plaisir. L’“europanto” est la contribution que la Belgique a apportée à ma réflexion linguistique.
A peine arrivé à Bruxelles, j’étais perturbé par des panneaux bilingues tels que “Maalbeek/Maelbeek”, “Centre/Centrum”… L’idée est née dans mon esprit d’abattre cette barrière linguistique en créant un mélange de français et de néerlandais, auquel j’ai encore ajouté de l’anglais, de l’allemand, de l’espagnol, de l’italien, des mots inventés… Il s’agit en somme d’une langue internationale ludique dont je me suis servi, entre autres, pour écrire “Las adventures des inspector Cabillot”, paru en France. J’ai veillé à ce que les langues se mélangent librement pour la simple raison que, dans l’Histoire, elles se sont souvent panachées.
 
 
UNE PHRASE
 
“Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre.”
Blaise Pascal, “Pensées”
 
 
TROIS LIVRES
 
“La Saga de Gösta Berling”, de Selma Lagerlöf
L’histoire saugrenue de personnages improbables, à l’esprit anarchique, dans un Nord que j’avais, par contre, imaginé bien structuré et ordonné.
 
“Le Maître et Marguerite”, de Mikhaïl Boulgakov
Il s’agit d’un roman chargé de symboles, une histoire sur la folie en tant qu’expression de liberté, qui m’a séduit par son univers irréel, mais tellement puissant que l’on pourrait croire à son existence.
 
“La Conscience de Zeno”, d’Italo Svevo
C’est le roman psychanalytique par excellence, situé à Trieste, ville que j’ai pu connaître et comprendre en profondeur. Le tourment que Zeno ressent en tant qu’écrivain est lié à l’angoisse de l’attente d’être lu et compris par les gens. Je me suis senti proche de lui, car un véritable écrivain ne veut qu’une chose : toucher des lecteurs, être lu, pour pouvoir s’entendre dire: “Oui, j’ai compris.”
 
 
TROIS LANGUES
 
Finnois
Lorsque je me suis inscrit à l’université, j’avais envie de me consacrer à des langues très différentes de la mienne, et pas des plus simples ! Le finnois m’a non seulement ouvert de nouveaux horizons, mais il est à la base de mon livre le plus réussi.
 
Slovène
A Trieste, j’adorais me fondre dans la population locale. J’avais appris le dialecte triestin et le slovène que j’ai entre-temps amélioré et qui me ramène toujours à mes belles années universitaires.
 
Néerlandais
Une fois arrivé à Bruxelles, j’ai tout de suite éprouvé la nécessité éthique d’apprendre le néerlandais. La moitié du pays parlant cette langue, je ne voulais pas réduire mes horizons.
 
Je suis dans une démarche constante de création qui se décline en plusieurs langages : l’italien pour l’écriture, le dessin, la photographie, mais aussi mes langues de travail, car dans le métier de traducteur, il y a aussi une part d’inventivité.
Au lieu d’imposer une langue, il faudrait plutôt développer et stimuler la culture et les idées innovatrices qu’elle peut véhiculer. C’est cela qui fascine les gens, qui suscite une grande admiration pour une langue et qui donne envie de l’apprendre.
 
 
TROIS FACONS D'ECRIRE
 
Le dessin
Depuis que j’étais petit, j’insufflais toute ma veine créative à mes loisirs d’enfant : dessin, peinture, bricolage… Grâce aux encouragements de mes parents, qui ont toujours veillé à me fournir les outils nécessaires pour m’améliorer dans ces activités, j’y ai pris tellement goût que je n’ai jamais arrêté de dessiner et de peindre dans mon temps libre.
 
La photographie
A l’âge de 14, 15 ans, presque tous les garçons de mon village recevaient leur première mobylette. Mes parents, par contre, ne voulaient pas m’en acheter une, car ils craignaient que ce ne soit dangereux. Lorsqu’ils me demandèrent quel cadeau me ferait plaisir, je choisis une chambre obscure. La passion pour la photographie n’était autre, pour moi, qu’une des façons possibles d’écrire et de raconter, avec les images et la lumière. Cela a aussi influencé mon style d’écriture : encore aujourd’hui, pour décrire un détail, j’ai d’abord besoin de reconstituer l’image entière dans ma tête.
 
L’écriture
J’ai toujours écrit pour moi. Malgré mon apparence tranquille, je regorge d’idées, de questionnements, d’états d’âme qui n’attendent que d’être couchés sur papier. Pourtant, j’ai toujours considéré l’écriture comme un jeu, comme une nécessité intime, et jamais comme un métier solide dont je pourrais vivre. Car, malgré tout, j’ai conservé un esprit pragmatique de campagnard.
 
 
UNE DATE
 
1648
Traités de Westphalie. Moment charnière dans la création des Etats-nations et dans la cristallisation de leurs langues, ces traités remodèlent la carte d’Europe en marquant la victoire du modèle absolutiste. Encore aujourd’hui, les langues européennes sont associées aux Etats-nations, ce qui fait que l’on qualifie de “langues étrangères” les langues des autres. Cela nous empêche de partager les langues, ce qui ne veut pas dire avoir une langue unique, mais parler les langues des autres – pas toutes, bien sûr, ce serait impossible ! Tout en ne croyant pas à une langue imposée ou artificielle, comme l’espéranto, je pense que l’on devrait arrêter de vouloir s’aventurer dans les langues sans se faire contaminer, d’explorer cette jungle en prétendant d’en revenir intact. Je me suis toujours laissé transporter par les langues, c’est la seule façon de se les approprier.
 
 
Ph.: Christophe Bortels

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