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02/03/2013

Le grand bluff de Michel Abécassis

La Libre, Momento, 24h avec, joueur de poker, Michel AbécassisDu genre éclectique, Michel Abécassis vit au rythme de ses passions. Médecin de formation, rapidement devenu journaliste, ce jeune sexagénaire est aujourd’hui directeur éditorial du site Winamax, la plus importante communauté francophone de poker. Il côtoie ainsi le milieu professionnel de ce jeu pas comme les autres, et nous en dévoile quelques secrets.

Reportage: Nicolas Christiaens

LE 13 FÉVRIER N’ÉTAIT PAS un mercredi ordinaire au Grand Casino Brussels Viage. Siham Makrache, coordinatrice des opérations marketing des lieux, nous conduit dans la vaste salle de théâtre. Celle-ci accueillera, dès le lendemain, une partie des 450 inscrits pour la première édition d’un World Poker Tour dans le Benelux. Le tournoi se veut d’envergure internationale – c’est d’ailleurs un Russe qui le remportera – et distribue 675 000 € de primes aux 54 meilleurs joueurs.
 
L’effervescence n’est pas encore présente, mais on la sent poindre en voyant notre interlocutrice s’activer dans tous les sens, ne manquant pas de répondre à divers appels téléphoniques dans plusieurs langues. Michel Abécassis arrive sur le coup de 17 heures, alors que le dernier tournoi de qualification (grâce auquel les joueurs, en payant une inscription raisonnable, peuvent gagner leur ticket d’entrée d’une valeur de 1 650 €) débute à l’autre bout de la salle de théâtre. C’est donc sur un fond sonore, meublé par le bruit des jetons et des annonces de croupiers, que sa première parole, après nous avoir salués, retentit : “Je ne suis pas un joueur pro, vous savez.” C’est, en effet, l’une des rares cordes qu’il n’a pas à son arc, bien qu’il soit un très bon joueur. Docteur en médecine, notre homme a rapidement bifurqué vers la pratique du bridge. Mais malgré ses nombreux succès, y compris sur la scène internationale, il est difficile de vivre de cette passion. Il se laisse donc tenter par une autre aventure : le journalisme… Jusqu’à devenir rédacteur en chef adjoint du magazine “Elle” ! A la fin des années nonante, il découvre le poker et en devient l’un des premiers joueurs médiatisés. “Je croyais en cette médiatisation et au jeu en lui-même. Depuis le début des années 2000, c’est la compétition qui a amené le plus de changements dans cette discipline. L’argent n’est plus la seule dimension, on a maintenant une approche sportive, avec une préparation physique et mentale.”
 
En 2006, il crée la communauté WAM-poker avec Patrick Bruel. “Sa popularité m’a aidé. On a débuté l’aventure à trois, et nous sommes désormais une centaine d’employés. C’est en 2010 que nous avons reçu l’agrément qui permet de jouer en ligne. Mais c’est bien tout un univers autour du poker que Winamax propose, et pas seulement le jeu d’argent. Aujourd’hui, je suis directeur éditorial du site, mais aussi responsable de la lutte contre le jeu excessif. En ce moment, je contribue à une étude sur l’addiction pour tenter de mieux la prévenir et la traiter. J’échange également avec la communauté, tant sur le poker que sur les sujets annexes, ainsi qu’avec d’autres professionnels. Participer à une quinzaine de tournois par an me permet de garder des contacts… et de joindre l’utile à l’agréable”, explique celui à qui il tient à cœur de préciser que le poker n’est pas que strass et paillettes. “Il faut se méfier du miroir aux alouettes. Jouer au poker est dangereux, et en faire sa vie est très problématique. Il n’y en a que 1 sur 10 000 ou 100 000 qui peut gagner sa vie grâce à ce jeu. Et ceux qui deviennent riches sont encore moins nombreux. Faire du poker une passion est très intéressant, mais en faire une profession est risqué et pas toujours amusant. Je n’ai d’ailleurs jamais fait de publicité pour Winamax ni pour aucun jeu d’argent.
 
Véritable porte-parole du poker en France, il a d’ailleurs commenté plusieurs compétitions pour Eurosport et RTL9, Michel Abécassis refuse de passer pour un businessman. “Je réunis les gens, je fédère une passion”, explique-t-il. D’ailleurs, il passera sa fin de journée à jouer en ligne, parmi sa communauté, dans un tournoi où les internautes reçoivent une prime supplémentaire s’ils parviennent à éliminer un joueur du team Winamax. Ce genre de tournoi dure jusqu’à 2 heures du matin pour les joueurs qui vont le plus loin. Michel se reposera donc au mieux jeudi, avant de se présenter au casino pour le premier jour du WPT qui débute à 13h. “Idéalement, je me lève 2h30 avant le début du tournoi. Cela me permet d’émerger tranquillement, de déjeuner, de faire un peu de sport et d’avoir l’esprit totalement éclairci au moment de jouer les premières cartes. Mais la priorité est le repos donc, si je manque de sommeil, je supprimerai la séance de sport et d’étirements pour me lever vers 11h30, au plus tard.”
 
Pour se faciliter la vie et s’éviter un maximum de préoccupations en dehors du jeu en lui-même, les joueurs essayent généralement de loger au plus près du tournoi auquel ils participent. “Il est important d’avoir un bon hôtel, calme et pratique. Pas forcément luxueux. Ici, à Bruxelles, le team Winamax a pris ses quartiers au Dominican qui est très proche du Grand Casino. Cela permet de se concentrer sur sa routine qui s’assimile à de la préparation, mais pas à de la superstition.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, joueur de poker, Michel AbécassisArrivé sur le lieu de la compétition, Michel prend les renseignements nécessaires, comme le numéro de la table à laquelle il jouera, ainsi que la température de la salle. Les minutes qui précèdent le début des hostilités sont l’occasion de discuter avec les quelques amis du circuit, mais aussi de féliciter ceux qui ont fait de bons résultats récemment. “Il s’agit ensuite de résister à la pression. On est sous tension à tout moment, car notre tournoi est en danger sur chaque main jouée. Bien sûr, on pourrait jeter ses cartes pendant plusieurs minutes, afin de souffler un peu, mais ce serait manquer des occasions et se priver d’une efficacité maximale. D’ailleurs, même quand on n’est pas impliqué dans un coup, il s’agit d’observer ses adversaires, de décrypter leur jeu. Chaque joueur essaye de construire un fichier mental. On retient tous les coups joués, qu’on soit impliqué dedans ou pas. C’était la même chose au bridge, avec une difficulté accrue, puisque chaque coup implique les 52 cartes du jeu…
 
Pour mieux se concentrer et masquer leurs émotions, certains se cachent derrière des lunettes de soleil ou sous une capuche. D’autres entrent dans leur bulle à l’aide d’un lecteur de musique. “J’utilise les lunettes de soleil, mais de moins en moins la musique, car ça nuit à la concentration. Par contre, je me sers de mon téléphone portable, pour tweeter afin de tenir informés mes followers et, surtout, mes équipiers de mon évolution dans le tournoi. Cela permet de se sentir moins seul.
 
 
Des breaks sont prévus en cours de journée (généralement, un quart d’heure toutes les deux heures de jeu). Ils permettent aux joueurs de s’aérer et de souffler. Ceux qui font partie d’un team en profitent généralement pour se retrouver entre eux, échanger des informations sur des adversaires et demander conseil au staff. “Chez Winamax, nous avons un préparateur mental, Pier Gauthier, qui sert surtout lors des séminaires que nous organisons. Il se déplace parfois sur les tournois, et chaque membre de l’équipe peut l’utiliser à sa guise. Mais l’homme clé, c’est sans doute Stéphane Matheu, notre manager. Il est partout, pense à tout, et nous encadre sans cesse. Son rôle va de la commande de nos repas, pour qu’on n’ait plus qu’à manger lorsque le break débute, à l’organisation des séminaires que l’on fait une ou deux fois par an avec des coaches, des nutritionnistes, etc. Tout comme Pier Gauthier, Stéphane est un ancien professionnel du tennis, et il a une approche très intéressante vis-à-vis de la compétition. Il s’occupe de toute l’équipe, des médias et, en plus de ça, c’est un véritable ami.”
 
En dehors de tous les avantages liés au collectif, au soutien mutuel et aux services mis à disposition, les joueurs bénéficient aussi et surtout d’un coup de pouce financier. Leur inscription aux tournois est financée par Winamax. “On a misé sur des jeunes dès le début, comme Davidi Kitai (le meilleur joueur belge en activité, NdlR), que j’ai repéré moi-même. Une fois sponsorisés, ils peuvent tester leur passion à fond et s’y consacrer avec un minimum de restrictions. On fait également des opérations de détection, comme la ‘Top Shark Academy’, sorte de Star Academy du poker, au terme de laquelle le meilleur joueur amateur en lice rejoint notre team pro pour un an… Ces jeunes doivent non seulement être bons, mais aussi avoir du charisme.” En retour, les 8 joueurs n’offrent que leur image afin de renforcer la marque Winamax, bâtie autour de personnalités comme Patrick Bruel, Vikash Dhorasoo (ex-international français de football) ou Alice Taglioni (actrice française). Une marque qui est aujourd’hui suffisamment solide pour attirer 1 500 000 joueurs sur Internet, dont 400 000 comptes en argent réel. C’est là que se situe la principale rentrée d’argent de Winamax, puisqu’il y a des frais d’inscriptions pour chaque partie en ligne.
 
 
A la fin d’une journée de tournoi, vient la phase de récupération. “C’est sans doute la plus difficile. Celui qui a été éliminé doit s’en remettre. C’est toujours un choc, parce qu’on arrive motivé, avec un but à atteindre : les places payées, voire la table finale, et des heures de jeu peuvent s’arrêter en une seconde, sur une mauvaise décision ou sur une carte défavorable. Quant à celui qui est toujours en lice, il doit rapidement décompresser, pour se reposer au mieux. Mais les cartes tournent dans la tête pendant longtemps. Il est essentiel d’expulser cette énergie, la tension intériorisée. On n’a pratiquement pas parlé pendant douze heures, et il faut donc évacuer, discuter… d’autres choses que de poker, si possible. Personnellement, avant d’aller me coucher, je fais des exercices de récupération et je lis, pour me changer les idées.”
 
Entre les grands tournois, qui se déroulent aux quatre coins du globe, l’incontournable rendez-vous annuel étant les championnats du monde de Las Vegas, les joueurs professionnels usent généralement d’Internet pour s’entraîner. En ligne, ils peuvent “multitabler” et jouer jusqu’à 20 tournois simultanément. Le but étant d’accumuler de l’expérience en étant confronté à un maximum de situations en un temps réduit. “Jouer online est toutefois différent du live. Sur Internet, le niveau est beaucoup plus mélangé”, prévient toutefois Michel Abécassis.
 
 
Quand on lui demande si le poker connaît la crise, notre interlocuteur avance deux réponses totalement différentes : “On dit que les gens jouent plus en période de crise. Mais il y a aussi des restrictions budgétaires chez chacun… et c’est tant mieux ! Il faut que la compétition reste le moteur essentiel. Avoir un enjeu au poker est important, mais ça peut être l’argent comme l’envie de battre ses amis, être le meilleur. Moi, je ne perds jamais ça de vue. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de progresser dans ce que je fais, que ce soit le poker, le bridge ou le journalisme. Malheureusement, il y a un moment où on doit trouver d’autres moyens pour progresser. Et le team Winamax permet de s’apprendre beaucoup de choses les uns aux autres. Dans tout ce que je fais, mon moteur reste la passion, la curiosité. Ne surtout pas vivre dans un univers clos, me laisser des portes de sorties et élargir mon champ des libertés. Mes plus grands regrets sont les choses que je n’ai pas pu faire, comme les voyages extrêmes. L’alpinisme, par exemple. La montagne doit vous offrir l’adrénaline et le sentiment d’indépendance…
 
 
Ph.: Winamax et Grand Casino Brussels Viage

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