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11/03/2013

Le comportementalisme, primat de l'action sur la parole

La Libre, Momento, Bien-être, comportementalismeLe psychologue émérite Jacques Van Rillaer (UCL) vient de publier “La nouvelle gestion de soi”. Réédition d’un essai de 1992 sur les vertus d’une démarche pragmatique et empreinte de sagesse antique.

Rencontre: Eric de Bellefroid

DANS LA GUERRE ÉPISTÉMOLOGIQUE qui fait rage depuis une dizaine d’années au moins entre les tenants de la psychanalyse freudienne et ceux des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), Jacques Van Rillaer, professeur émérite à l’université de Louvain (UCL), est une figure incontournable.
 
Ancien psychanalyste d’obédience freudo-lacanienne, le psychologue bruxellois passe aujourd’hui pour un “déconverti”, désormais haut représentant du comportementalisme jusque par-delà nos frontières. Auteur il y a vingt ans de “La gestion de soi”, il vient d’améliorer son propos dans “La nouvelle gestion de soi. Ce qu’il faut faire pour vivre mieux” (Mardaga, 2012). Non sans avoir contribué entre-temps à l’ouvrage collectif “Le Livre noir de la psychanalyse” (Les Arènes, 2005) qui devait constituer une charge massive contre l’héritage freudien.
 
 
De retour sur le sujet, le Pr Van Rillaer abat d’emblée deux axiomes du Dr Freud. D’abord, le fait que, pour qu’un symptôme (angoisse, phobie, obsession, etc.) se produise, il faut que son sens soit inconscient. Ensuite, l’assertion freudienne que le symptôme disparaît dès que le processus inconscient est devenu conscient. Ce qui, il faut en convenir, n’est malheureusement pas aussi spontané.
 
Sans toujours nier que la psychanalyse, outre qu’elle peut s’avérer très incertaine sur le plan thérapeutique – s’agissant du symptôme proprement dit –, relève d’une démarche souvent longue et dispendieuse (et M. Van Rillaer songe également aux équilibres de la Sécurité sociale), d’aucuns, à raison, n’hésitent pas à créditer cette vision de l’homme des bienfaits d’une approche généalogique et archéologique de l’individu qui l’aide certainement à vivre au fil du temps.
 
Le lieu n’est point ici de débattre justement de la pertinence épistémologique respective de l’analyse freudienne et des “thérapies brèves” (TCC) – nous laisserons ce champ-là aux experts patentés des différentes espèces de psychothérapies –, mais bien plutôt de nous pencher sur la teneur, la portée et les ambitions du comportementalisme, comme nous y invite précisément Jacques Van Rillaer dans son dernier ouvrage.
 
 
C’est le psychologue américain Burrhus F. Skinner, en 1953, qui désigne par la “behavior therapy” une thérapie fondée sur la psychologie entendue désormais comme science du comportement plutôt que comme étude de l’âme. Mais en vérité, au même moment, cette nouvelle conceptualisation est partagée par le psychiatre sud-africain Joseph Wolpe (lui-même ancien psychanalyste freudien) et le psychologue clinicien anglais Hans Eysenck, si bien qu’elle ne peut guère se réclamer d’un père fondateur à l’égal d’un Sigmund Freud.
 
Ceci explique, au demeurant, pourquoi les techniques comportementales se sont principalement imposées dans les pays anglo-saxons, germaniques et nordiques, tandis que la France, par exemple, demeure assez largement freudienne, d’où la virulence de la riposte orchestrée envers ceux qui tenteraient de nuire au binôme Freud-Lacan. Un Lacan dont M. Van Rillaer réfute le jargon, le “galimatias” insensé, peu accessible aux étudiants et par là même antidémocratique.
 
 
Mais en quoi consistent, au fait, les thérapies comportementales, dont les adversaires freudiens dénoncent si volontiers le caractère réducteur, niant la complexité humaine jusqu’à occulter la puissance et la profondeur inouïes de l’inconscient ? Jacques Van Rillaer, sur les brisées du psychologue Albert Ellis, n’hésite pas à remonter aux philosophes stoïciens de l’Antiquité. Leur recherche de la vertu et du bonheur, en effet, reposait sur trois dimensions de la gestion de soi : l’ataraxie (absence de passions dévorantes), l’apathie (impassibilité face au danger et à la douleur) et la sérénité.
 
Epictète lui-même justifiait cette stratégie en ces mots : “Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements relatifs aux choses. […] Lors donc que nous sommes contrariés, troublés ou affligés, n’en incriminons jamais autrui, mais nous-mêmes, c’est-à-dire nos propres jugements.” Nous pouvons toujours modifier une façon de voir une situation, suggèrent les comportementalistes, de manière à la dédramatiser – voire même avec humour.
 
Nous travaillons beaucoup sur l’angoisse, la colère”, poursuit M. Van Rillaer. “On parle beaucoup aussi de l’environnement. Beaucoup de gens vivent dans un environnement toxique. Si un conjoint se révèle très manipulateur ou égocentrique, il vaudra mieux changer de partenaire.” “Le grand handicap de la psychanalyse, c’est qu’on écoute, on interprète, on parle, mais on n’apprend pas à voir les choses autrement. Les gens qui se disent qu’ils doivent toujours être appréciés ou compétents vivent dans l’angoisse permanente. Il est impossible de plaire à tout le monde. Le perfectionnisme est l’un de ces ‘must’ qui veulent qu’on doive toujours performer. Forcément, on finit par déprimer.”
 
Ils le savent bien, les innombrables de nos jours qui développent un burn-out dévastateur, dû paradoxalement au désir de se conformer aux exigences de qualité et d’excellence du haut patronat.
 
 
LE TRAC, LES TOC ET 1001 AUTRES PHOBIES
 
Une multitude de compulsions constituent des enjeux considérables pour le comportementalisme.
 
Dans un univers contemporain en butte à une forte dépressivité, les troubles phobiques et obsessionnels – assimilés naguère aux très fameuses névroses freudiennes – prospèrent à tout va. Et c’est bien là, peut-être, le terrain de prédilection des thérapies cognitivo-comportementales.
 
Terrain, comme le résume Jacques Van Rillaer, où l’on peut espérer changer des habitudes néfastes, des schémas de pensée ou des fantasmes récurrents, contrôler des émotions et des impulsions dangereuses (agressives ou sexuelles), modifier des attitudes face à des situations génératrices de stress. Tout un programme qui revient à faire agir le patient sur lui-même en vertu d’une multitude de principes et de méthodes.
 
Tout un chacun connaît bien les phénomènes de claustrophobie ou d’agoraphobie, ou de phobie sociale encore jusqu’à la peur panique, tandis que la nosophobie, un peu moins connue, consiste à craindre la maladie, à l’image peu ou prou de l’hypocondrie. Mais il en existe mille au moins, de ces phobies qui vont de la peur de l’avion ou de l’ascenseur à celle du serpent ou du ver de terre. Beaucoup portent même des noms assez pittoresques.
 
 
Non loin de là, existe aussi le processus des pensées intrusives. “On a tous comme ça des idées idiotes”, relève Jacques Van Rillaer, “qu’à force de vouloir empêcher, on transforme en obsessions. Ce peut être le cas de ceux qui se sentent aspirés par le vide au bord d’un précipice, aussi bien que de ceux qui doivent se laver dès qu’ils ont échangé une poignée de main avec autrui. C’est le cas aussi d’une femme qui pense vouloir jeter l’enfant qu’elle porte, ou de quiconque encore, voyant un couteau à sa portée, éprouve l’impulsion d’en donner un coup à une personne présente”.
 
Il y a déjà plusieurs siècles que des auteurs ont identifié ces idées parasites, telles également que foncer en voiture dans le fossé, s’imaginer faire des gestes déplacés en société ou se figurer nus nos interlocuteurs. Freud, quant à lui, pensait que ces idées étaient des expressions de désirs refoulés. Voici une nouvelle pomme de discorde avec les comportementalistes qui, eux, n’y voient pas nécessairement la manifestation d’un désir. Mais le danger, de toute évidence, réside dans le risque de voir ces idées et impulsions régresser jusqu’au trouble obsessionnel compulsif, le “toc”.
 
Il importe alors de “gérer” les facteurs de stress. “Pour les instructions destinées à des situations angoissantes, la bonne séquence, c’est : commencer par réguler la respiration et le tonus musculaire, puis dédramatiser la situation, arrêter les ruminations et, enfin, se concentrer sur les problèmes à résoudre.”
 
Le trac face à la prise de parole en public représente naturellement une situation typique à traiter. Mais l’addiction au tabac, à la drogue, à l’alcool, à la nourriture ou au jeu, et toutes sortes d’autres compulsions constituent de même des enjeux considérables pour le comportementalisme, à tout le moins lorsqu’il s’agit de prévenir et de surmonter les rechutes. Or, il faut là, reconnaître à Jacques Van Rillaer l’honnêteté de dire que tous ces combats sont loin d’être gagnés. Les taux de récidive sont effarants.
 
 
Illustration: Blaise Dehon

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