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24/03/2013

Tony Le Duc, l’œil culinaire

La Libre, Momento, Papilles, Tony Le Duc, photographe culinaireVisite dans le studio de la star belge de la photographie culinaire, qui travaille actuellement sur un 4e livre pour Kitchenaid.

Reportage à Anvers: Hubert Heyrendt & Laura Centrella

MARDI, RENDEZ-VOUS À BOECHOUT, banlieue résidentielle d’Anvers, dans le studio de Tony Le Duc, star flamande de la photographie culinaire mais aussi éditeur reconnu. Avec sa maison d’édition Minestrone, il poursuit en effet le travail entamé dès 2004 avec Filip Verheyden chez Homarus, à l’origine de la fameuse trilogie “La base, le produit, le plat”, vendue à près de 350 000 exemplaires dans le monde !
 
Pour préparer un livre, Le Duc a besoin de temps, 2 à 3 ans de réflexion… “Pour arriver à un niveau de qualité satisfaisant, pour prendre le temps de parler avec le chef, d’apprendre à le connaître. Mais je ne suis pas si têtu qu’on le dit ! Je m’adapte au style de cuisine du chef.” Ainsi, s’il se montre hyper-moderne quand il travaille avec son pote trois étoiles Sergio Herman (trois étoiles au “Oud Sluis”), il propose des compositions beaucoup plus classiques, façon natures mortes flamandes, pour le trois-étoiles brugeois Geert Van Hecke (“De Karmeliet”).
 
 
Ce matin, le photographe à l’œil vif travaille sur un 4e livre de recettes pour Kitchenaid, qui sera offert aux acheteurs du nouveau “food processor” de la célèbre marque américaine, qui découvriront une quarantaine de recettes à préparer avec leur nouveau joujou. Des recettes simples mais originales et saines, car préparées avec le concours de spécialistes du food pairing et d’un nutritionniste français. Si le 3e ouvrage, destiné au robot semi-professionnel, avait été réalisé en compagnie de Sergio Herman, le photographe bosse ici avec la journaliste et cuisinière Veerle De Pooter, avec qui il avait déjà signé les deux premiers ouvrages pour Kitchenaid. Et comme toujours avec Le Duc, le livre sera aussi un bel objet, avec une “dimension supplémentaire ludique”. Après les fac-similés dans le “Slavinsky”, les épices du “Sergio” ou l’audioguide du “Sergiology”, place ici aux vidéos en ligne illustrant certaines recettes !
 
Si le travail est commercial, Tony Le Duc ne l’a accepté que parce que le directeur marketing Europe de Kitchenaid lui a offert une totale liberté : choix de la mise en page, du papier, du style… Même si, ici, Le Duc privilégie le côté pratique. “On va plus dans la direction du consommateur, avec des photos plus réalistes et un style plus classique. Même s’il y a quand même beaucoup de gros plans, des jeux sur la lumière…” Difficile de toute façon de refuser un tel contrat : réalisé en 2009 pour les 90 ans de l’iconique robot Artisan, le premier tome a ainsi été tiré à environ 150 000 exemplaires, dans 16 langues, et distribués dans toute l’Europe, de la Russie à la Turquie, de la Norvège à l’Espagne…
 
 
Aujourd’hui, Tony et Veerle ont prévu de shooter six recettes. La jeune femme aux fourneaux, tandis que le photographe prépare la séance. Au bout du studio, une grande baie vitrée laisse rentrer un maximum de lumière naturelle. A gauche, sont encore entreposés les tirages sur cadres de l’expo au Fomu (Musée de la photo d’Anvers), et quelques jeux d’enfant. En face, une simple table en bois et deux éclairages, dont un projecteur habituellement utilisé pour le cinéma, offrant la même température de couleur que la lumière du jour. Devant ce spot, Le Duc place un morceau de verre flamand récupéré dans une maison des années 50 à l’abandon, qui offrira des tâches d’ombres et de lumière sur la photo. Une des marques de fabrique de Tony Le Duc ! Le fait de ne pas utiliser de flashs, comme les photographes en ont l’habitude, lui permet aussi de contrôler tous les paramètres et, surtout, de pouvoir composer lui-même l’assiette au fur et à mesure, en vérifiant à la fois le résultat dans le viseur de son boîtier Nikon (dont il est l’un des ambassadeurs) mais aussi sur l’écran de son ordinateur portable.
 
Première photo de la journée : une soupe d’asperges vertes et tapenade d’olives. Le photographe discute quelques instants avec Veerle pour trouver l’angle (d’en haut, cette fois) puis passe au garage, où il accumule sa vaisselle, achetée au gré des coups de cœur ou chinée en brocante et classée par couleur. Il revient avec une petite assiette beige et choisit son fond, parmi les dizaines de papiers aux couleurs et aux textures variées. Il règle l’ISO, la vitesse, l’ouverture. Reste à donner un peu de volume à la soupe à l’aide d’une cuillère, à poser un peu de tapenade et quelques feuilles de thym frais. Un clic suffit ! C’est dans la boîte, en raw et en jpeg. “L’idéal, c’est de ne faire qu’une seule photo, explique le photographe, tout en reconnaissant que ce n’est pas toujours aussi simple qu’aujourd’hui… Mais je ne change jamais l’angle une fois que j’en ai décidé. J’ai toujours travaillé comme ça, même avant le passage au numérique. Je compose l’assiette comme une peinture, en remplissant le cadre à la façon d’une toile blanche. Cela permet de mettre en évidence les ingrédients les plus importants. Ce qui n’est pas toujours possible si l’on reçoit l’assiette composée à l’avance par le chef…”
 
Aujourd’hui, les chefs ne s’offusquent plus de ne pas pouvoir composer eux-mêmes les assiettes. Le Duc a en effet acquis une telle réputation que la confiance s’impose naturellement. “De 1985 à 2000, j’ai eu un quasi-monopole sur la photographie culinaire en Belgique. J’ai travaillé pour presque tous les magazines, les grandes maisons d’édition, la pub. Mais quand je suis sorti de St-Luc en 1984, on me demandait pourquoi j’allais photographier de la bouffe ! On me prenait pour un fou… Ça a bien changé. Depuis 5 ans, il y a même une option culinaire dans les écoles de photo…
 
Il est clair que le métier a gagné ses lettres de noblesse avec l’explosion de l’offre culinaire au début des années 2000, renforcée désormais par la télévision, qui catalyse cette folie de la cuisine. “J’ai vu évoluer les styles. Au début, on était dans des images baroques, très chargées, avec des ombres très profondes, comme dans des peintures. Et puis cela a évolué avec le style de la cuisine. Dans les années 90, le minimalisme de l’assiette se reflétait dans la photographie. A côté de cela, j’ai développé mon propre style, avec le béton et les plaques de plexiglas, qui me permettent de jouer sur la profondeur de champ… Aujourd’hui, il y a trop de livres de cuisine, trop de pages de recettes dans la presse… Il va falloir filtrer tout cela. C’est pour ça que, depuis des années, j’ai tout investi dans le qualitatif…”
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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