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06/04/2013

Première mission

La Libre, Momento, Autoportrait, Bertrand Draguez, MSF, Médecins Sans FrontièresBertrand Draguez est directeur médical pour le programme Médecins sans Frontières Belgique.


BERTRAND DRAGUEZ EN 6 DATES

14 avril 1973 : je suis né à Bruxelles, 5 minutes après mon frère jumeau. J’ai toujours eu un compagnon de jeu.
 
25 juin 1998 : mon diplôme de médecine. On lance le fameux serment d’Hippocrate que j’ai du mal à énoncer promptement et de manière fière… vu l’interdiction de la pratique de l’avortement prônée dans le texte. J’ai reçu un beau papier, mais je me rends vite compte que je n’ai encore rien fait, rien prouvé pour mériter ce titre. MSF va alors me donner la possibilité de le mériter.
 
18 septembre 1999 : après quelques années de vie commune, on se lance… et cela va faire 20 ans que nous continuons à vivre notre passion l’un envers l’autre, mais aussi celle de MSF.
 
15 avril 2000 : mon premier accouchement. Sept années d’études, des mois de stages dans des hôpitaux, du stress, des tensions, mais à la fin, le regard de cette maman indonésienne envers son enfant, ces quelques mots qu’elle me dit, cela me suffit et cela efface toutes les difficultés auxquelles j’ai été confronté pour en arriver là. L’art de guérir, c’est notre plat de consistance, donner la vie, c’est la cerise sur le gâteau.
 
4 juin 2005 et 23 août 2008 : les dates de naissance de mes deux enfants. C’est sans doute le moment le plus fort…
 
Maintenant : j’aime vivre l’instant, à force de se poser trop de questions sur ce qui s’est passé et sur ce qui va se passer, on en oublie presque de profiter du moment présent. On reste alors immobile, inactif face aux réalités de la vie.
 
 
UN EVENEMENT DE MA VIE
 
Chaque membre de MSF garde en mémoire sa première mission. Elle représente le début d’une nouvelle aventure… Quand on m’a dit que je partais pour le Timor de l’Est, j’ai dû regarder dans mon atlas pour savoir où se situait cette petite île.
J’étais responsable de quatre centres de santé, mais une grève des médecins à l’hôpital et leur départ vers l’Indonésie m’ont amené à devoir changer mon rôle au sein du projet. Il n’était plus pertinent de transférer des malades de ces structures périphériques vers l’hôpital, alors qu’il n’y avait plus de médecins. J’ai donc dû reprendre cet hôpital en tant que seul médecin pour une centaine de lits… Heureusement, une chirurgienne expatriée était présente afin de garantir la prise en charge des cas chirurgicaux. J’ai appris à ce moment-là le sens de ce mot qui m’avait été répété maintes fois lors du briefing avant mon départ : flexibilité !
A 27 ans, quand vous n’avez que très peu d’expérience clinique à faire valoir et que vous êtes face à une dizaine d’infirmiers expérimentés qui vous demandent de réduire une luxation d’épaule, vous avez tout intérêt, pour le patient bien sûr, mais aussi au nom de la collaboration future avec votre équipe, à réussir cette action. En fait, l’équipe testait mes compétences pratiques. Heureusement, nous avons à notre disponibilité certains guides qui nous aident à pratiquer des activités médicales pour lesquelles nous n’avons pas été formés adéquatement. J’ai donc prétexté un faux argument et revu en quelques secondes la technique…
J’ai finalement passé une excellente mission et avec une superéquipe d’infirmiers.
 
 
UNE PHRASE
 
“Le pire des risques est celui de ne pas en prendre.”
Je ne sais pas qui a écrit cette citation, mais j’avais un ami qui, lors d’une de mes missions en République démocratique du Congo, me le répétait souvent, car, malgré toutes les mesures mises en place pour réduire le risque lié à l’insécurité dans ce magnifique pays, on se devait de prendre des risques pour aller, entre autres, chercher des patients coincés dans la brousse.
Depuis lors, j’essaie toujours d’orienter mes choix tant professionnels que privés par rapport à cette maxime, car elle représente bien, à mes yeux, l’action médicale humanitaire de MSF et peut être facilement reproduite dans la vie de tous les jours.
 
 
TROIS LIEUX
 
L’Afghanistan, Mazar-e Sharif
Une si belle mosquée, un si beau pays, des personnes entières et une culture méconnue… Un médecin afghan m’a dit lors de ma mission humanitaire dans le nord du pays, en 2001, juste après les attentats du 11 septembre : “Ce pays n’a jamais pu être colonisé… les Mongols, les Anglais, les Russes, les Américains, personne n’y est arrivé et personne n’y arrivera jamais… Le plus triste, c’est qu’alors personne ne nous connaîtra vraiment, si ce n’est que par la guerre.”
 
 
La République démocratique du Congo
Quand on arrive en tant que petit Belge avec toute l’histoire commune de nos deux pays et avec tout ce que nos parents et grands-parents nous ont expliqué, on a peur de ce que les gens pensent de nous… Eh bien, j’ai été surpris. On est accueilli comme dans une grande famille avec des “papas” nostalgiques de l’époque coloniale, des jeunes pleins d’espoir… mais une réalité tellement difficile.
 
 
Le Sud-Soudan
De tous les pays où j’ai eu l’occasion de travailler, il y en a un que je garde en haut de la liste, c’est le Soudan… C’est le plus grand pays d’Afrique par sa superficie (si on regarde le Soudan et le Sud-Soudan en une seule entité), et, lors d’une épidémie de malaria, j’ai eu la possibilité de traverser une bonne partie du Bahr el Ghazal (province du Sud-Ouest), c’était un très bon moment, plein de rencontres extraordinaires, et des histoires plein la tête…
 
 
TROIS FILMS
 
“Cry Freedom”, de Richard Attenborough
Encore un moment de l’Histoire de l’humanité où l’intolérance a été prônée par un Etat souverain. Ce film raconte comment un journaliste libéral défie le gouvernement sud-africain en tentant de découvrir les raisons de la mort d’un opposant au régime de l’apartheid.
 
 
“Le film sur la vie”, de Patrice Lumumba
C’est grâce à ce film que j’ai appris que certaines vérités dites à un moment peuvent devenir des mensonges un peu plus tard… L’esprit critique doit prévaloir dans tous les types d’informations que l’on reçoit. Que ce soit à l’université ou à la lecture d’un journal scientifique, ou d’un autre type, l’information donnée est toujours interprétée par celui qui la donne ou qui l’écrit.
 
 
“A nous la victoire”, de John Huston
Un film assez mauvais à mon goût dans son interprétation, mais qui raconte une fabuleuse histoire d’une équipe de prisonniers, lors de la Seconde Guerre mondiale, qui vont disputer un match de football contre une équipe allemande… Avec un tas de célébrités du monde du football (Pelé, Ardiles, Van Himst, Bobby Moore…) se mélangeant avec des acteurs connus, comme Michael Caine, entre autres.
 
 
TROIS BOISSONS
 
L’eau
Je n’en bois pas assez, je trouve que cela n’a pas de goût et, comme dirait quelqu’un qui m’était cher : l’eau, c’est pour les canards et pour se brosser les dents. Mais l’eau avant tout, c’est la vie, sans elle, on n’est rien… et je vous assure que je suis bien placé pour le dire quand je vois les conditions dans lesquelles vivent ces populations déplacées ou réfugiées du Sud-Soudan, du Mali ou de la Mauritanie…
 
 
La bière
Quel bonheur de partager une mousse avec un pote… chez soi en train de refaire le monde, ou dans un café en jouant une partie de billard. Je pense que cela fait partie de notre belgitude, et puis cela me rappelle tellement le monde estudiantin, que de souvenirs…
 
 
Le vin
C’est avant tout un plaisir du goût, un moment de convivialité également, mais aussi une façon de recevoir. J’aime découvrir ce que je ne connais pas assez.
 
 
UNE DATE
 
Avril 1994
Le génocide au Rwanda. J’étais dans un kot d’étudiants en médecine sur le site de Woluwe, à Bruxelles, et lors du journal télévisé d’un mercredi… je me suis rendu compte jusqu’où l’être humain pouvait aller en termes d’atrocité. Il s’agit certainement d’un des événements les plus pénibles de notre humanité. En tant que médecin, vous ne pouvez vous empêcher de regarder ces images comme un spectateur neutre. Comment soigner, guérir, réduire la douleur de ces patients dans un contexte comme celui-là ? Inconsciemment, cela a certainement influencé ma décision de travailler dans le monde humanitaire. J’ai eu la chance de me rendre au Rwanda par la suite, et il m’est toujours impossible actuellement de trouver une explication rationnelle à tant d’horreur.
 
 
Ph.: Johanna de Tessières

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