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14/04/2013

Ces géants entre terre et ciel

La Libre, Momento, Coulisses, fonderie, cloches, art campanile, EijsboutsLorsque Bonaventura Eijsbouts fonda son atelier, en 1872, il n’avait certainement pas prévu que
ses cloches, un jour, auraient voyagé jusqu’en Finlande, Islande, Etats-Unis, Japon… Découverte
d’une entreprise qui continue à prospérer en exportant des œuvres d’art de charme ancestral.
 
Reportage: Alice Siniscalchi
Reportage photo: Christophe Bortels


QU’ASSOCIERIEZ-VOUS D’EMBLÉE au départ d’un train, à la célébration d’un baptême ou d’un mariage, au tant convoité début de la récréation à l’école et au “vite à table !” dans quelques foyers nostalgiques des bonnes manières d’antan ? La réponse, nous sommes allés la chercher, ou plutôt devrions-nous dire l’entendre, au-delà de nos frontières, dans la petite ville d’Asten, à 25 km d’Eindhoven. Située tout près de l’église Heilige Maria Presentatie, la fonderie de cloches Koninklijke Eijsbouts y a élu domicile depuis 1905.

Le tintement d’une cloche : plus facile à dire qu’à faire ! Fallait-il pour autant quitter la Belgique pour décrypter cet instrument de musique ancestral, dont la technique de fabrication remonte à la nuit des temps ? Oui, car s’il existe encore des artisans campanaires chez nous, plus aucun ne fond de cloches, de nos jours. En effet, la dernière fonderie de cloches belge en activité, J. Sergeys, de Louvain, a arrêté sa production en 1980.

Le centre-ville d’Asten, surplombé par le clocher de son église néogothique en briques brunes, n’est guère étendu. Seul un son, ponctuel, se lève de la place de l’église vers un ciel blanc qui tarde, lui, à annoncer la belle saison : ce sont les coups des cloches du carillon réalisé par la fonderie Eijsbouts. Non loin de là, Max Eijsbouts, frère de l’actuel chef d’entreprise, Joost, nous attend à l’entrée des locaux de la fonderie, sise au numéro 3 de la petite Driehoekstraat. “Ça va être une journée mouvementée”, nous prédit-il. En effet, nous apprenons qu’une autre équipe de journalistes est déjà sur place. “C’est une équipe télé d’une chaîne catholique néerlandaise. Ils voulaient réaliser un reportage sur une entreprise familiale, et ils ont choisi la nôtre.”

La Libre, Momento, Coulisses, fonderie, cloches, art campanile, EijsboutsL’accueil dans cette usine de 45 employés est effectivement chaleureux, malgré le fait que les frères Eijsbouts soient quelque peu excédés par les différents impératifs du moment. En sirotant une tasse de thé, nous remarquons la présence, dans le hall, de quelques mécanismes d’horloges : ceux-ci signalent que ce lieu, avant d’héberger une fonderie de cloches, était un atelier d’horlogerie. Pour en revenir à sa fondation, il faut remonter à 1872, lorsque Bonaventura Eijsbouts, horloger et arrière-grand-père de Joost et Max, jeta les bases de ce qui est aujourd’hui la “Royal Eijsbouts”. Ses horloges, qu’il fabriquait dans un petit atelier derrière sa maison, étaient renommées pour leur précision. Son succès croissant le poussa à déplacer son activité dans ses quartiers actuels, beaucoup plus grands, où son petit-fils Tuur aménagea, en 1947, une fonderie de cloches. “Mon oncle, mon grand-père et mon arrière-grand-père avaient déjà beaucoup d’expérience dans la fonte de pièces d’horloge en bronze”, explique Max. “Depuis toujours, ils s’intéressaient aux cloches. Mais, avant de se lancer dans cette aventure, mon oncle avait dû bien se documenter.” Le commencement de cette nouvelle activité survenait à point nommé : “A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la demande de cloches était importante puisque les Allemands en avaient enlevé la plupart pour fondre des armes avec le bronze”, rappelle-t-il.

Mais aujourd’hui, on se demanderait presque comment la cloche peut résister aux ravages de la modernité et trouver encore des acheteurs. “Il est vrai qu’il y a de moins en moins d’églises aux Pays-Bas, mais notre clientèle est très diversifiée et, surtout, internationale”, argumente notre interlocuteur. D’ailleurs, la marque a déjà voyagé aussi loin qu’au Japon, où, en 2006, l’imposante cloche Gotemba – qui pèse 36 250 kg – a été livrée au parc homonyme, près du mont Fuji, à la commande de l’entrepreneur Shoji Kiyozaku. Elle symbolise la paix. “Les fours d’Asten n’étaient pas suffisants pour un instrument de cette taille. Pour cette raison, la cloche a été fondue à la fonderie Wärtsilä à Drunen (toujours aux Pays-Bas, NdlR)”, précise Max Eijsbouts.

C’est en Orient, justement, que la cloche sonna ses premières notes : elle fit sa première apparition en Chine il y a 4 000 ans. Depuis ses origines, on lui attribue le pouvoir d’éloigner les influences mauvaises ou d’avertir de leur approche. En Chine, la musique des cloches est considérée comme un symbole de l’harmonie universelle. En Europe, au Moyen Age, en plus d’avoir une signification sacrée, la cloche accomplissait – et accomplit encore – des fonctions “profanes” : elle indiquait les heures, avertissait les gens d’un danger, signalait les grands événements du village. Egalement, elle ponctuait la vie religieuse : matines, angélus, vêpres, mariage, baptême, enterrement. Voilà pourquoi les auvents du clocher sont dirigés vers les habitations et les champs. On croyait également que les cloches pouvaient arrêter la foudre ou chasser la peste.

Bien que le travail des cloches dans sa forme la plus récente soit venu d’Irlande vers le VIIIe – IXe siècle, époque à laquelle l’activité de fonte des cloches s’était élargie en dehors des couvents, des fouilles archéologiques ont permis de retrouver des cloches d’origine grecque et romaine. Le mot “cloche” vient probablement de l’ancien irlandais “clog”, ou “cloc”, lourde clochette qui faisait partie de l’équipement du missionnaire, et de l’ancien allemand ‘klochôn’, signifiant “battre” ou “frapper” (VIIIe siècle).

La Libre, Momento, Coulisses, fonderie, cloches, art campanile, EijsboutsConcernant les carillons, nous nous rattachons à la grande tradition des Flandres, des Pays-Bas et du nord de la France”, continue M. Eijsbouts. Notre visite de l’atelier commence justement par un aperçu du montage de carillons. Les locaux de l’usine sont simples et, si on pouvait faire abstraction de la musique pop sifflée par une radio, on aurait le sentiment que le temps s’est arrêté à l’aube du XXe siècle. Au milieu d’une grande pièce encombrée d’outils en tout genre, un ouvrier en T-shirt rouge – cela fait partie de la tenue vestimentaire du personnel – se penche sur un carillon, le regard serein mais absorbé par une tâche minutieuse. “Il est en train d’installer des fils en acier qui connectent le battant de la cloche aux touches du clavier en bois, qui sera ajouté par la suite”, détaille Max Eijsbouts, veillant à ne pas distraire l’ouvrier de son travail. Le commanditaire de ce carillon, qui compte une cinquantaine de cloches, est un carillonneur belge. Le mécanisme du carillon est monté dans un châssis en métal, qui sera peint par la suite, où les cloches sont disposées par ordre de taille : les plus grandes correspondent aux octaves plus haut, les plus petites aux octaves plus bas. “Observez la forme du châssis”, poursuit-il, “elle rappelle celle d’un piano à queue ! C’était une exigence spécifique de notre client”. Dans un autre coin de la pièce, deux ouvriers sont occupés à travailler sur un deuxième carillon, plus petit, destiné à un cimetière d’enfants : “L’objectif, ici, était d’obtenir une musique la plus douce possible”.

Quel est, à ce propos, le rapport qui s’instaure avec le client ? Royal Eijsbouts a-t-elle une marge de liberté dans la réalisation de ses œuvres ? “Il y a des avis que nous devons respecter”, répond Max Eijsbouts. “Concernant les carillons, la position ‘officielle’ des carillonneurs est très importante. Par exemple, normalement, les cloches sonnent dans une tonalité mineure. Nous, nous avons aussi réalisé, pour la première fois dans l’histoire, des cloches à tierce majeure, au profil différent, en ‘bouteille de coca’. Mais”, continue-t-il, “même si les gens, d’après une recherche de l’Université d’Eindhoven, trouvent les tonalités majeures plus agréables et les tonalités mineures plus tristes, les carillonneurs nous conseillent fortement de respecter la tradition des cloches en mineur”. Lorsque l’atelier peut traiter uniquement avec le client, sans dépendre de l’avis des experts, il retrouve alors une plus grande marge de liberté. “Pour la Crystal Cathedral, en Californie, nous avons pu installer un carillon en majeur”, conclut-il.

Au fur et à mesure de notre visite, de nouveaux espaces de travail s’ouvrent à nous. Le plus impressionnant est, sans aucun doute, la stemkamer, la chambre de l’accordeur – qui fera “chanter” la cloche d’un timbre riche et pur. Eijsbouts se sert, pour l’accordage des cloches tout comme pour leur conception, de l’ordinateur. Cependant, l’ordinateur ne pourra jamais remplacer l’ouïe humaine : “C’est toujours l’accordeur, se fiant à son oreille fine et musicale, qui aura le dernier mot dans le processus de l’accordage”, souligne M. Eijsbouts. L’accordeur, qui travaille ici depuis trente ans, est littéralement perché sur une énorme machine horizontale qui meule le métal de la cloche sur la face interne. C’est en affûtant le métal que le son se modifie. En même temps, l’accordeur doit écouter la note fondamentale de la cloche et ses harmoniques, et comment celles-ci se combinent en harmonie ou en discordance, à l’aide d’un analyseur de fréquences. “C’est un travail très dur !”, s’exclame-t-il, en notant des chiffres à la craie sur un tableau noir.

Au pied de la machine, sont alignées les merveilleuses cloches d’un carillon du XVIIe siècle des frères Hémony, une autre maison célèbre. Cela nous rappelle que l’atelier Eijsbouts s’occupe aussi de l’entretien d’anciennes cloches, qui doivent être restaurées “plus ou moins tous les vingt ans”, dit M. Eijsbouts. “Il nous arrive souvent de remplacer des cloches ou d’ajouter des octaves aux carillons, et dans ce cas-ci il faut absolument veiller à respecter le timbre des cloches existantes.” N’oublions pas que chaque cloche porte la marque du fondeur : “Hémony m’a faite”, “Eijsbouts m’a faite”.

La Libre, Momento, Coulisses, fonderie, cloches, art campanile, EijsboutsMais comment naît une cloche ? Bien que tout commence sur papier – Eijsbouts dispose en effet d’une équipe de dessinateurs –, c’est la fonderie qui représente le cœur de l’entreprise. Ici, l’air s’est imprégné de l’odeur acide des produits chimiques utilisés pour nettoyer le métal en fusion. “Le four doit atteindre une température de 1 100°C. Normalement, le bronze que nous fondons se compose de 80 % de cuivre et de 20 % d’étain. Parfois, nous ajoutons un peu plus d’étain pour donner un peu plus de ‘caractère’ au timbre de la cloche”, précise Max Eijsbouts.

Avant de procéder à la fonte d’une cloche, il faut passer par d’autres étapes. Tout d’abord, deux modèles sont fabriqués : un pour le profil intérieur de la cloche et un autre pour le profil extérieur. On commence par fabriquer le moule intérieur, un “noyau” en brique recouvert d’argile. Ensuite, le moule extérieur est construit : c’est ce que l’on appelle une “fausse cloche”, car identique à la cloche à fondre, recouverte d’une fine couche de cire sur laquelle sont imprimés les inscriptions et ornements. Celle-ci est enduite de diverses couches de matière réfractaire, le “manteau”. Après une période de séchage de plusieurs jours, on élimine la fausse cloche : entre le manteau et le noyau s’est créé un espace qui sera rempli avec le bronze en fusion. De plus, les inscriptions qui se trouvaient au départ imprimées en positif sur la fausse cloche, apparaissent à présent en négatif sur la face interne du manteau.

La Libre, Momento, Coulisses, fonderie, cloches, art campanile, EijsboutsLe moment le plus attendu est arrivé. Les cameramen de l’équipe télé néerlandaise se sont déjà installés à des endroits stratégiques pour pouvoir filmer la fonte de la cloche. Nous pouvons maintenant observer quatre caisses en acier où les manteaux et les noyaux, réunis, ont été enfermés. “Chaque caisse a un petit trou qui permet au bronze liquide de couler à l’intérieur”, note M. Eijsbouts. Les fondeurs, bien équipés et protégés par des combinaisons, des masques et des gants, font glisser l’énorme récipient qui contient le bronze en fusion au-dessus de la première caisse, grâce à quelques poulies fixées au plafond qui permettent de lever ce poids à l’aide de chaînes. La coulée commence. Le bronze incandescent se glisse, à travers la fissure, entre les deux couches d’argile. Impossible, pour nous, d’échapper aux effluves désagréables qui picotent nos narines ! Tour à tour, toutes les caisses sont remplies et la couleur prononcée du bronze s’estompe lentement.

Les cloches sont nées. Après quelques heures ou quelques jours de refroidissement, le moule sera cassé et la cloche apparaîtra noire et rugueuse. Enfin, dernière étape, la cloche sera polie, brossée, limée et accordée.

Ces créatures étincelantes acquièrent, par l’effort des fondeurs, une âme à l’épreuve du temps qui se perpétue dans l’histoire de l’humanité. Prêtes à peine une semaine après Pâques, on pourrait presque croire que ces cloches sont juste revenues de Rome !

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