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22/04/2013

Bipolaires mais populaires

La Libre, Momento, Bien-être, Homeland, trouble bipolaire, Carrie MathisonCarrie Mathison, héroïne de “Homeland”, a fait des troubles bipolaires une maladie télégénique.

Sophie Devillers


AUPARAVANT, ILS ÉTAIENT APPELÉS “psycho-maniaco-dépressifs”. Désormais, ils sont rebaptisés bipolaires, et sont devenus glamour. Ils conquièrent même Hollywood. Les patients souffrant de cette maladie qui les fait osciller constamment entre euphorie et dépression – avec des périodes d’accalmie – sont désormais des héros. Ou plutôt des anti-héros, têtes d’affiche de série ou de films américains.

Au premier rang desquels Carrie Mathison, personnage bipolaire qui a contribué à faire de la série “Homeland” un succès planétaire. Agent de la CIA, la jeune femme, incarnée par Claire Danes, est convaincue que Nicholas Brody, un Marine américain libéré après 8 ans de détention dans les geôles d’Al-Qaïda en Irak, est devenu un “ennemi intérieur”. Elle est certaine que le sergent Brody, durant sa détention, a été “retourné” par le terroriste Abu Nazir et qu’il représente désormais un risque pour la sécurité nationale de son pays. Elle va l’observer et même l’espionner afin de découvrir si le séduisant et charismatique soldat participe réellement à la préparation d’une attaque terroriste visant les Etats-Unis. Mais l’agent Mathison doit faire face à son propre “ennemi intérieur”.  La blonde et diaphane Carrie souffre en secret de troubles bipolaires, ce qui amène le spectateur à douter de l’interprétation que la jeune femme fait de la situation. Son jugement est-il perturbé par sa maladie – est-elle paranoïaque  ? –, ou pouvons-nous lui faire confiance ?

Autre avantage : la maladie sert aussi aux scénaristes à maintenir le spectateur en haleine. La maladie “honteuse” que l’héroïne s’évertue à cacher depuis des années à la CIA, grâce à des médicaments fournis – du lithium – par sa sœur médecin, sera-t-elle découverte par le reste du monde ? Et puis quelle aubaine pour les scénaristes que ces changements d’humeur imprévisibles… Rebondissement garantis ! Cette faiblesse du personnage principal répond aussi à l’amour éternel de Hollywood pour les anti-héros, ces personnages imparfaits et complexes, auxquels nous pouvons si bien nous identifier. Pour certains psychiatres, comme le Français Laurent Muldworf, les sautes d’humeur des héros bipolaires, si aimés du public, renverraient en outre aux courants qui traversent la société actuelle, à la fois boostée par l’espoir du progrès scientifique et déprimée par la crise.

Selon les scientifiques, le tableau clinique des troubles bipolaires serait plutôt bien décrit dans la série. Le spectateur assiste à la fois aux hauts et aux bas que connaît l’héroïne. Si en phase de dépression, elle est incapable de se prendre en charge au quotidien, dans ses périodes “euphorique”, elle fait preuve d’une activité frénétique, et n’hésite pas à se mettre en danger, ce qui inquiète ses proches et ses employeurs.

Dans la série, ces phases lui permettent aussi des éclairs de génie, notamment lorsqu’elle se montre capable d’établir des liens inédits entre différents faits, dans le cadre de la traque du terroriste Abu Nazir. Si l’apparition d’“éclairs de génie” n’est pas démontrée scientifiquement, il semble cependant que les bipolaires, lors de certaines phases, peuvent être plus productifs et créatifs. Ils sont aussi décrits comme très portés sur l’affectif.

Le spectateur suit également la jeune femme dans sa lutte acharnée contre sa maladie, expérimentant des traitements comme les électrochocs. Elle tente aussi, au début de la saison 2, de garder la maladie sous contrôle en évitant tout stress : elle s’efforce d’adopter une alimentation saine, de dormir suffisamment, de suivre un horaire régulier… Ce qui est effectivement conseillé par les médecins. Mais Carrie abandonne bien vite ce train-train, et retourne à son ancien métier d’agent sur le terrain. Pour le plus grand bonheur du spectateur…


De haut en bas, selon les phases

Les personnes souffrant de trouble bipolaire sont sujettes à des variations extrêmes de l’humeur.

Tel un funambule, il avance, à tâtons, sur un fil. Mais pas tendu, le fil. Fait de hauts et de bas. De “up” et de “down”. L’image de couverture du guide pratique intitulé “Le trouble bipolaire, parlons-en !” (1), du Dr Daniel Souery, de la Clinique des troubles de l’humeur de l’Hôpital Erasme, et de Sabine Martens, infirmière clinicienne en psychoéducation, illustre bien cette affection caractérisée par des variations de l’humeur où alternent des phases hautes et des phases basses. Energie, projets, rapidité, impatience, communicabilité, optimisme, plaisir, mais aussi irritabilité, impulsivité et colère prédominent dans les premières, alors que pensées pessimistes, idées noires, fatigue, lenteur, anxiété, perte de plaisir, culpabilité, tristesse sont caractéristiques des secondes.

Si le trouble bipolaire, également appelé maniaco-dépression, est connu depuis bien longtemps – et déjà décrit dans l’Antiquité par des médecins grecs –, il n’est pas encore toujours reconnu et reste parfois difficile à diagnostiquer. Ainsi le délai entre l’apparition des premiers symptômes et la pose du diagnostic suivi de la mise en place du traitement peut varier de 5 à 10 ans. Identifié comme faisant partie des troubles de l’humeur, il bénéficie aujourd’hui d’approches thérapeutiques spécifiques.

Par rapport aux patients dépressifs, qui connaissent des fluctuations d’humeur trop importantes “vers le bas”, les personnes souffrant de troubles bipolaires connaissent des fluctuations d’humeur trop importantes “vers le haut” et, le plus souvent aussi, “vers le bas”. “Le trouble bipolaire est une maladie qui touche la régulation et l’équilibre de l’humeur, expliquent les auteurs du guide. Les personnes qui en souffrent sont sujettes à des variations d’humeur excessives, voire extrêmes, sans qu’il y ait eu d’événement extérieur déclenchant ou réagissant de façon disproportionnée à cet événement.”

Certains signes précurseurs peuvent annoncer l’une ou l’autre phase, comme, pour la “haute”, le fait de moins dormir sans se sentir fatigué, conduire ou parler plus vite, acheter ou encore téléphoner davantage, accomplir des tâches ménagères à des heures inhabituelles, entreprendre des projets inattendus, chercher la dispute, sortir exagérément, modifier son apparence vestimentaire ou physique…

Le trouble bipolaire apparaît généralement avant l’âge de 30 ans, avec un pic de vulnérabilité entre 15 et 24 ans. En fonction des individus, des traitements, du mode de vie et de l’entourage, l’évolution sera différente. “Il est toutefois important de comprendre qu’il s’agit d’un trouble d’évolution chronique, précise à ce titre le Dr Daniel Souery. Dès lors que les premiers états dépressifs, hypomanes ou maniaques se sont manifestés, ils peuvent réapparaître même après plusieurs années d’humeur normale. D’où l’importance d’un traitement continu, d’une vigilance particulière et d’un suivi médical régulier, même quand tout semble aller bien”.
Laurence Dardenne

(1) Le Funambule est une association sans but lucratif dont l’objectif premier est de permettre la rencontre et l’entraide entre personnes confrontées, de près ou de loin, par le trouble bipolaire. E-mail : info@funambuleinfo.be. Adresse : Place Ph. Werrie, 25/6 à 1090 Bruxelles. Tél. : 02/420 71 57 ou 0486/ 65 07 31


Ph.: EPP / Reporters

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