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27/04/2013

L’homme par qui le pire est arrivé…

La Libre, Momento, Derrière l'écran, John De Mol, téléréalitéInventeur, ou presque, de la téléréalité moderne, le Néerlandais John de Mol a largement contribué à dessiner les contours de la télévision telle qu’on la connaît aujourd’hui…

Hubert Heyrendt


NÉ EN 1955 À LA HAYE, LE NÉERLANDAIS John de Mol restera à jamais comme l’inventeur de la téléréalité moderne. Celle-ci existait évidemment avant lui, sous d’autres formes. En 2011, dans l’excellent “Cinéma Vérité” de Shari Springer Berman et Robert Pulcini, HBO rendait ainsi hommage au précurseur de la téléréalité, Craig Gilbert… En 1973, pour le compte de la chaîne “publique” américaine PBS, celui-ci a réalisé la série documentaire en 12 épisodes “An American Family”, filmant au jour le jour les membres d’une famille américaine lambda. Bien plus tard, un magazine comme “Strip-Tease” a poursuivi à sa manière cette déclinaison au petit écran des théories de mouvements comme le “cinéma vérité” ou le “cinéma direct”. Rapidement cependant, la formule sera exploitée à la télévision américaine à des vues moins nobles, avec par exemple “Cops”, show créé en 1989 qui suit le travail de la police, ou encore avec la série d’MTV “The Real World”.

Pourtant, c’est bien John de Mol qui va bouleverser la donne en abandonnant l’aspect documentaire pour se concentrer sur le côté télévisuel. En 1999, quand il lance “Big Brother” sur la chaîne néerlandaise Veronica pour le compte d’Endemol (née en 1994 de la fusion des sociétés de production de John de Mol et Joop van den Ende), il ne s’agit plus en effet de suivre au quotidien des gens dans leur vie personnelle ou leur travail. Mais bien de les observer comme des bêtes de laboratoire placées dans des conditions artificielles. Un concept inédit qui scandalisa beaucoup de monde à l’époque mais dont le succès fut fulgurant. A tel point que l’émission sera adaptée sur les cinq continents. Si beaucoup de pays (y compris Kanaal Twee en Flandre) ont assumé le concept jusqu’au bout, en conservant le titre original, référence au “1984” de George Orwell, la France s’est, elle, montrée plus hypocrite, déclinant le format sous des titres moins cyniques  : “Loft Story”, “Les colocataires”, “Dilemme” (M6) ou encore “Nice People”, “Secret Story”, “La ferme célébrités”, “Carré Viiip” (TF1).

Dans la foulée du carton planétaire de “Big Brother”, Endemol, suivie par bien d’autres, se jettera dans la brèche et déclinera le concept sous toutes ses formes. Tandis que le principe de l’élimination progressive des participants, en faisant appel ou non au vote des téléspectateurs, sera repris à l’envi. Qu’il s’agisse de chanson (“Star Academy” est un format Endemol), de cuisine, de mannequinat, de finance, de danse, de plongeon et même, prochainement, de saut à ski  ! Bref, en moins de quinze ans, le petit écran s’est rempli de millions d’heures de programmes, parfois bien fichus et agréables à regarder, mais qui jouent tous sur le même ressort  : le voyeurisme. Celui-ci n’est-il pas, ceci dit, inhérent à la condition de téléspectateur  ?

Ses concepts de télé-poubelle, John de Mol les a toujours assumés avec un profond cynisme. N’a-t-il pas déclaré que l’on verrait, un jour, quelqu’un mourir en direct dans une émission de téléréalité  ? Prédiction presque réalisée, au lendemain de la mort d’un candidat de “Koh-Lanta” ou de celle d’un assistant sur la version chinoise de “Splash”.

Aujourd’hui milliardaire – il fut classé par le magazine américain “Forbes” parmi les 500 plus grosses fortunes mondiales en 2005 –, de Mol n’a pas renoncé à son métier de producteur. Si Endemol était racheté par Telefonica dès 2000, il en est toujours resté actionnaire. Il en redevint même actionnaire majoritaire en 2007 en rachetant, avec MediaSet et Goldman Sachs les parts de Telefonica pour 2,6 milliards d’euros  ! Entre-temps, de Mol n’est pas resté les bras croisés puisqu’il a fondé aux Pays-Bas la chaîne Talpa (taupe en latin, “mol” en néerlandais). Si celle-ci a été vendue au groupe RTL, il en a conservé le nom pour sa nouvelle boîte de production, très active pour RTL Pays-Bas. Mais qui a surtout connu le succès international grâce au format “The Voice”, lancé aux Pays-Bas en 2010 et, depuis, vendu un peu partout dans le monde. Ainsi, peut-on voir au générique de la version américaine du télécrochet (qui réunit dans son jury Shakira, Usher, Adam Levine et Blake Shelton), le nom de John de Mol en tant que producteur exécutif. En 2011, son lancement a été ainsi suivi par douze millions de téléspectateurs sur NBC  ! Des chiffres qui doivent faire rêver du côté de la RTBF où, mardi dernier, “The Voice” n’a réuni que 372 000 téléspectateurs.

Avec “The Voice”, on sent bien que même John de Mol a délaissé la téléréalité hardcore pour se tourner vers la “feel good TV". Endemol a suivi une évolution similaire. Si la société continue de produire des versions de “Big Brother”, notamment au Portugal ou au Brésil (en 3D  !), elle s’est fortement diversifiée au fil des années. Après le développement de jeux télé (“Attention à la marche”, “Money Drop”, “1 contre 100”, “A prendre ou à laisser” ou encore “Your Face Sounds Familiar”, que l’on verra bientôt sur M6), elle s’est en effet à son tour lancée dans la fiction, histoire de se refaire une image. Partout où elle est implantée, Endemol part à l’assaut d’un marché en pleine explosion, alors que les chaînes sont désormais toutes à la recherche de contenus originaux exclusifs pour construire ou conserver leur audience. A l’échelle internationale, on doit à Endemol la mini-série “Red Widow” avec Radha Mitchell, “Hell on Wheels” sur la Guerre de Sécession américaine ou encore la série “Secret Diary of a Call Girl”, adaptation contemporaine et londonienne de “Belle de jour”. Tandis que Channel Four en Angleterre et AMC aux Etats-Unis diffuseront cet été “Low Winter Sun”, polar ambitieux avec Mark Strong dont on a pu voir les premières images il y a quelques semaines au MipTV.

Avec une dette estimée à 4,1 milliards d’euros en 2011 (suite au rachat de Telefonica), Endemol reste néanmoins un géant aux pieds d’argile. D’autant que, comme son président Tim Hincks le reconnaissait à Cannes, la société n’a pas encore réussi sa révolution numérique. Hormis l’une ou l’autre Websérie ou une application mobile créée pour les Rolling Stones, le géant de l’audiovisuel n’a pas encore réussi à trouver la formule miracle pour capter l’attention des internautes. Comme John de Mol avait su le faire au début des années 2000 avec les jeunes téléspectateurs…


Ph.: Photo News

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