Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

11/05/2013

L’empire des cèdres

La Libre, Momento, Escapade, Japon, YakushimaA moins de soixante kilomètres de l’extrême sud du Japon, une île incarne le paradis perdu. Un bloc de granit recouvert à 95 % de forêts denses et d’arbres millénaires qui en font tant un objet de vénération qu’une destination touristique prisée, largement méconnue en dehors de l’archipel.

En terre inconnue: Valentin Dauchot

QUELQUE CHOSE S’ILLUMINE dans le regard des Japonais quand on évoque Yakushima. Une admiration spirituelle, un respect unanime forgé par le patrimoine inestimable de cette île sauvage, apparue il y a quatorze millions d’années au large des côtes du sud du Japon. Ses cèdres millénaires auraient inspiré le dessinateur Hayao Myazaki pour créer l’univers de certains de ses films d’animation. Ses sommets enneigés et ses côtes venteuses incarneraient encore pour 130 millions de Japonais les derniers vestiges d’une nature sauvage et respectée, vénérée par une large partie de la population dont les croyances shintoïstes renvoient, entre autres, aux forces végétales.
 
 
Point d’entrée et principal port de l’île, Miyanoura est une petite ville côtière sans prétention, peuplée de pêcheurs et de petits agriculteurs. Quelques milliers d’habitants qui vivent à 30 % du tourisme et à 70 % de cultures fruitières et maraîchères, exploitées sans relâche sur les quelques centaines de mètres de terres disponibles entre la côte et les montagnes. Le visiteur peut y passer quelques heures, mais la beauté de l’île se trouve plus haut, sur la quarantaine de pics montagneux et boisés qui dominent majestueusement la faible présence humaine.
 
Passé une certaine altitude, le climat subtropical cède la place au climat montagneux qui favorisa il y a plus de mille ans la naissance d’un mythe. Un cèdre à ce point rare qu’il est aujourd’hui classé monument national japonais : le Yakusugi, vénéré, telle une divinité, longtemps interdit de coupe sous peine de finir soi-même en rondelles, avant que la solidité de cet arbre redoutable et sa grande résistance à l’eau n’eurent raison de la superstition, et que les Yakusugi ne soient décimés pour n’en laisser qu’un petit millier, visibles dans un magnifique circuit de randonnée. La promenade est balisée, mais d’une subtilité toute japonaise. Les sentiers sont faits de rochers, de troncs et de ponts suspendus parfaitement intégrés dans le paysage. Et il est bon de savoir que lorsqu’un Japonais évoque une petite marche de cinq heures, il s’agit bien d’une véritable randonnée à parcourir d’un pas ferme, clôturée par une vigoureuse ascension jusqu’au sommet dans un enchevêtrement de racines. Ci et là, quelques rudiments d’escalade seront nécessaires, mais des cordes ont été solidement fixées pour assister les marcheurs lors de la descente. Comme toujours, dans ces cas-là, la montée finale est aussi grandiose qu’interminable, et il reste toujours un tournant ou une ultime montée jusqu’au sommet pour contempler cet immense jardin botanique flottant.
 
 
La Libre, Momento, Escapade, Japon, YakushimaC’est à ce moment précis qu’il est particulièrement appréciable d’être au Japon. Les pieds fatigués, filez donc vers la petite ville d’Onaeda qui doit sa réputation à sa vaste gamme de “onsen”, des sources chaudes 100 % naturelles et typiquement japonaises, déclinées selon plusieurs formules. Le principe général est le même partout : l’eau est redirigée de la source vers un ou plusieurs bassins où les hommes d’un côté et les femmes de l’autre prennent leur bain en communauté avant de cuire séparément dans une cuve d’eau à 40° qui vous ramollirait un nerf d’un trader new-yorkais. Peu spectaculaire, le “onsen” local est une expérience intéressante. C’est ici que la population de l’île vient discuter de sa journée dans le plus simple appareil avant de se récurer énergiquement en vous regardant d’un air interrogatif. Plus cher et plus clinquant, le “onsen”, créé sur mesure pour le JR Hôtel, a été construit avec une vue plongeante sur l’océan et comporte un petit bassin extérieur où vous pourrez contempler le coucher de soleil chaudement immergé. Mais l’expérience ultime, celle qui donnera envie aux plus timides d’ôter leurs sous-vêtements, se trouve dans la mer. Un “onsen” côtier uniquement accessible à marée basse, qui comprend trois cuves naturelles intercalées dans les rochers où de grosses vagues d’eau salée viennent se heurter violemment ! L’expérience est spectaculaire, totalement naturelle, et ne vous en coûtera que 100 yens (moins de 1 euro !) pour les quatre heures de marée basse quotidiennes.
 
Entre décembre et février, vous ne croiserez absolument personne pour troubler votre intimité. L’approche locale de la nudité étant totalement différente, il est paradoxalement moins difficile de se mettre à nu devant quinze pêcheurs japonais que devant ses proches, et la chance de croiser un touriste occidental est rare, celui-ci ne représentant que 10 % des visites sur Yakushima. Avec la vingtaine de randonnées accessibles la majeure partie de l’année, la masse de randonneurs venus de Tokyo, Osaka ou Nagoya sont, par ailleurs, facilement évitables. Et, dans le cas contraire, ils se feront un plaisir de discuter avec vous, que vous compreniez le japonais ou non.
 
 
Ph.: Valentin Dauchot

Les commentaires sont fermés.