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21/05/2013

Sur la route des esclaves

La Libre, Momento, Escapade, Bénin, Ouidah, esclavesPlus paisible et aérée que Cotonou, la capitale béninoise, Ouidah et ses rues pavées offrent un détour agréable et l’occasion d’une plongée dans un des chapitres les plus sombres de l’Histoire. C’est de cette ville, située à proximité de la côte, que furent embarqués des millions d’Africains pour les Amériques. Réduits en esclavage, ils empruntaient alors la porte du non-retour…

Devoir de mémoire: Stéphanie Lepage


ASSOMMÉ PAR LE SOLEIL DE MIDI, le lieu est d’un calme olympien. Seuls quelques enfants jouent à l’ombre de l’arbre majestueux planté au centre de la place pavée. Il ne faut cependant fermer les yeux qu’un instant pour imaginer la triste animation qui a régné ici. Dès le début du XIXe siècle, la place Chacha ou place “aux enchères” devint un des points névralgiques du commerce triangulaire. Aujourd’hui, seules une stèle commémorative et la statue d’un esclave debout, le regard digne, rappellent les hommes et les femmes qui sont passés par là. Capturés dans toute la sous-région, les Africains étaient amenés ici enchaînés et étalés au pied du grand arbre. Les trafiquants français, néerlandais, portugais ou encore danois pouvaient alors sélectionner les esclaves jugés les plus robustes, capables de résister à deux mois de traversée. Le “bois d’ébène” était alors marqué au fer rouge de l’initiale du marchand et troqué contre des objets de pacotille. Miroirs, liqueurs, tabacs, fusils… “On nous apprend cette histoire au collège”, confie Géraud, jeune étudiant habitant le quartier. “C’est là que commence le chemin vers la porte.”

Partant de l’extrême sud de Ouidah, la route des esclaves file tout droit vers la mer. Long de trois kilomètres, ce large chemin de terre ocre est ponctué des étapes par lesquelles passaient les captifs avant leur départ pour le Nouveau Monde. Il est temps de se mettre en marche.

Bien qu’empruntée par quelques mobylettes, la voie est relativement calme, et on y évolue sereinement. Après une certaine distance de piste, on découvre le premier passage obligé des esclaves : l’arbre de l’oubli. Aujourd’hui, l’arbre n’est plus, mais une statue de la déesse de l’eau, Mamiwata, en rappelle la présence. Assise sur ses nageoires, la queue recourbée, la sirène souffle dans une vuvuzela comme pour inviter les passants à ne pas oublier l’arbre présent originellement qui devait, lui, au contraire, provoquer l’amnésie de ceux obligés de le contourner. Après avoir tourné neuf fois autour pour les hommes, sept fois pour les femmes, les esclaves étaient censés oublier ainsi leur passé, leurs origines et leur identité culturelle. “Pour devenir des êtres sans aucune volonté de réagir ou de se rebeller”, peut-on lire sur la stèle avant de reprendre la marche. De part et d’autre de la route, une nature vierge et sauvage dont quelques hameaux de pêcheurs viennent ponctuellement rompre la monotonie. Ce long chemin rectiligne vers l’océan est à faire à tout prix à pied. Marchant dans les pas de l’Histoire, c’est le meilleur moyen d’en saisir le poids et d’en rencontrer la mémoire.

Le minuscule village de Zoungbodji marque une dernière halte. C’est là, dans une case hermétiquement fermée, nommée parcage de Zomaï, que les esclaves étaient enfermés durant plusieurs jours avant le grand départ. Un supplice destiné à les affaiblir, les déstabiliser et les préparer à la promiscuité et à l’obscurité des cales. “Certains ne survivaient pas”, explique Ambroise qui s’improvise guide touristique pour quelques sous. “On les enterrait dans la fosse commune, là où il y a maintenant la grande pierre.”

Une petite pancarte, accrochée devant le Mémorial du Souvenir, invite au silence. Haute de six mètres de haut, la pierre rectangulaire raconte l’Histoire de l’esclavage. Le lieu a un caractère solennel pour les populations africaines et d’outre-Atlantique, qui viennent s’y recueillir, chargées de l’Histoire de leurs ancêtres.

Quittant ce lieu de recueillement, il faut rejoindre le point des derniers adieux au centre du village. Au milieu de la place, le roi du Dahomey, Agadja, avait fait planter un second arbre : celui du retour. En tournant trois fois autour, les esclaves assuraient le retour de leur âme vers leur terre natale une fois la mort arrivée. Il leur était ensuite interdit de regarder en arrière.

L’impatience se fait sentir, et les yeux brûlent de l’apercevoir quand, enfin, elle se dévoile au regard. Grande arche rouge décorée de bas-reliefs, la porte du non-retour se dresse sur fond d’océan. Construite dans le cadre des commémorations de Ouidah en 1992, elle symbolise de façon émouvante le départ forcé des esclaves vers l’inconnu.

Une centaine de mètres à sa droite, un autre mémorial défie l’horizon. En son centre, une géante carte du Bénin dessine une seconde porte. “On l’appelle la porte du retour”, confie Ambroise. “Elle est dédiée aux descendants d’esclaves qui reviennent et veulent renouer avec leurs racines.” Errant sur la plage, quelques visiteurs se laissent gagner par la force du lieu. “J’ai franchi la porte le cœur un peu serré”, avoue Annie, Togolaise. “C’est étrange de me dire que des siècles plus tôt, des esclaves, mes parents de peau ou des arrière-parents biologiques ont franchi cette porte. Je me dis que je mets mes pas dans les pas de quelques ancêtres inconnus.”

Intense promenade pour le voyageur que cette avancée vers la mer. A l’arrivée, la côte offre ses plages de sable blanc à perte de vue. L’océan, qui vient violemment frapper le rivage, semble porter encore avec lui les murmures des déportés de Ouidah.


Ph.: St. Lepage

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