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02/06/2013

L'aventure de la vigne

La Libre, Momento, Papilles, Vin, Belgique, La Mazelle, BeaumontUn peu par hasard, les Radzitzky se sont retrouvés vignerons. Aujourd’hui, le Domaine de La Mazelle produit 3 500 bouteilles par an. Objectif : atteindre d’ici peu 4 500 bouteilles annuelles.

Rencontre: Laura Centrella & Hubert Heyrendt


SI, EN FRANCE, LA VIGNE SE TRANSMET de  génération en génération depuis des centaines d’années, la redécouverte  de la viticulture belge est bien plus récente. Dans la foulée de  pionniers comme Philippe Grafé, créateur, en 2000, du Domaine du Chenoy à  Emines (Namur), premier vignoble professionnel en Wallonie, ou encore du  succès fulgurant du Domaine des Agaises, créé en 2002, à Haulchin  (Hainaut), dont la Cuvée Ruffus rivalise avec les meilleurs mousseux au  monde, nombreux sont, en effet, ceux qui, désormais, se lancent dans  l’aventure viticole.

Ce  ne fut pas le cas d’Henry et Thérèse de Radzitzky. Cette famille  aristocratique était à la recherche d’un domaine familial disposant de  plusieurs hectares de forêt. Originaire du Condroz, le baron a tout  d’abord cherché dans sa région avant d’élargir ses recherches. C’est  ainsi qu’ils tombent sous le charme du domaine de la Mazelle, situé à  Beaumont, dans le nord de la Botte du Hainaut. Cette belle propriété fut  construite en 1929 par l’homme politique libéral Albert Devèze. Le  monde étant petit (et l’aristocratie belge encore plus que lui), il se  trouve que celui-ci fut ministre de la Défense de l’arrière-grand-père  de Thérèse, le comte Charles de Brocqueville… Passée de mains en mains  au fil des ans, la propriété est achetée, en 2000, par les Willems, un  couple de Flamands. Passionné  d’œnologie, M. Willems plante, en 2001, les premiers pieds de vigne du  futur vignoble. Il choisit l’auxerrois, le pinot noir, mais aussi le  pinot gris, le sirius et le dornfelder. En 2003, il est victime d’un  accident dans les vignes et décède peu après. En 2004, sa veuve met en  vente le domaine, racheté par les Radzitzky en 2006. Ces derniers sont  donc devenus les heureux propriétaires d’un domaine de 80 ha, comprenant  une maison et ses dépendances, des bois, des étangs, mais aussi… un  hectare de vigne plantée en coteau !

Ne  connaissant rien à la viticulture et ne pouvant s’y consacrer que le  week-end, le baron et la baronne se renseignent d’abord sur les frais de  fonctionnement d’un vignoble. Ils se rendent vite compte qu’il est  impossible de payer un salaire avec une si petite production. Qu’à cela  ne tienne, ils décident de ne pas réduire à néant le travail de leur  prédécesseur… Débute alors le long apprentissage du travail de la vigne,  tout d’abord par curiosité, puis par envie de relever le défi. Pour ce  faire, ils créent, en 2007, l’asbl Vignoble de la Mazelle, pour bénéficier  du travail de bénévoles, tout en reversant les quelques bénéfices à des  projets sociaux et humanitaires en Belgique et dans des pays en voie de  développement. Garder la vigne n’a, en effet, été possible que grâce à la  centaine de bénévoles qui, régulièrement sollicités par mail, se  relaient ici toute l’année pour travailler au grand air et découvrir la  viticulture.

Mais la Mazelle, c’est avant tout une histoire de famille. “On  n’a jamais voulu acheter une vigne. Si on avait su tout le travail que  cela représentait, on ne l’aurait sans doute pas fait, mais ça avait été  défriché, et il fallait respecter le travail qui avait été fait. J’ai  lancé en guise de boutade à mon frère Géry, qui était un bon œnologue : ‘Tu veux devenir mon maître de chai ?’ Il l’est aujourd’hui…”, plaisante Thérèse de Radzitzky, avocate la semaine et en charge des  sols, des aspects phytosanitaires et du commercial de La Mazelle le  week-end… Son frère Géry de Broqueville s’occupe donc de la  vinification, tandis que le fils de Thérèse, Charles-Albert, est en  charge de l’entretien et de la taille de la vigne. Quant à son baron de  mari, il s’occupe du ravitaillement des bénévoles. Et ce week-end-là,  son agneau sentait drôlement bon  !

Deux  ans de travaux ont été nécessaires pour remettre en état la vigne,  délaissée après la mort de M. Willems : pieds de vignes déstructurés,  sarments devenus lianes… Mais il a surtout fallu s’informer pour savoir  comment procéder. Pour ce faire, Thérèse s’est constitué une  bibliothèque d’ouvrages spécialisés, tandis que son frère Géry allait  chercher conseil auprès de Christophe Waterkeyn, maître de chai de  Villers-la-Vigne, vignoble non commercial installé au sein de l’Abbaye  de Villers-la-Ville. A l’époque, en 2006, le milieu viticole belge en  est encore à ses balbutiements, et c’est un chaleureux esprit de partage  qui règne. La première récolte, la même année, a été difficile, car de  nombreuses maladies avaient attaqué la vigne. Mais le vin est malgré  tout une réussite, même s’il n’a pas été commercialisé. Et dès l’année  suivante, La Mazelle décroche l’AOC Côte de Sambre et Meuse.

En  2009, les apprentis vignerons décident d’arracher les cépages qui ne  donnaient pas de bons résultats sur le sol schisteux du domaine pour se  concentrer uniquement sur l’auxerrois (1/3) et le pinot noir (2/3),  leurs deux seules cuvées (hormis un rosé, un marc, une eau-de-vie et un  ratafia créés de façon expérimentale). Et c’est là l’une des  spécificités de La Mazelle  : on a fait ici le choix de tourner le dos  aux cépages interspécifiques, utilisés dans la plupart des exploitations  viticoles wallonnes, à commencer par le Domaine du Chenoy. Il s’agit en  fait de croisement entre différentes espèces de vignes (dont des  cépages nobles) créées pour être plus résistantes aux maladies et aux  intempéries. Mais souvent critiquées, car donnant des résultats gustatifs  parfois très surprenants…

Ne  pouvant passer au bio (les solutions alternatives aux herbicides se  révélant hors de prix), Thérèse de Radzitzky et son frère Géry ont opté  pour l’agriculture raisonnée. En Belgique, très peu de produits sont  autorisés pour faire du bio, hormis le sulfate de cuivre qui, à hautes  doses, n’est pas bon pour les sols, vite saturés en cuivre. La plupart  des exploitants de vins bio ont d’ailleurs perdu quasiment toute leur  récolte en 2012 au vu des conditions climatiques difficiles qui  entraînent des maladies fongiques qui déciment les vignes : oïdium,  mildiou, botrytis... A La Mazelle, la récolte 2012 s’est certes limitée à  70  %, mais la matière est concentrée, et l’on annonce une très bonne  cuvée en pinot noir.

Ce  printemps froid ne désespère pas tout le monde. C’est en fait une  aubaine pour la vigne, car il permet un développement lent de la  végétation. “Le travail du vigneron, c’est avant tout limiter la végétation, la quantité de bourgeons, de grappes… Contenir et concentrer”,  explique, pédagogue, de Radzitzky. Après les vendanges, on laisse la  vigne se reposer, la sève descendre. Après un léger toilettage d’hiver,  il s’agira, tout au long du printemps, de nettoyer les pieds, de  rabattre les sarments de l’année précédente, de procéder à  l’ébourgeonnage, à l’épamprage… Nécessaire pour prévenir les maladies et  assurer la qualité du raisin, ce long travail d’entretien doit presque  entièrement être fait à la main, car le vignoble de La Mazelle est le  plus pentu de Wallonie  : 45°  ! Le  vignoble belge bénéficie actuellement d’un réel effet de mode. Si le  prix des vins produits n’est pas concurrentiel par rapport au marché  mondial, les techniques de vinification progressent et la qualité ne  cesse d’augmenter. En 2006, avec son hectare de vignes, La Mazelle  faisait partie des 5 plus grands vignobles de Wallonie. Depuis, de  nombreux domaines ont été plantés un peu partout en Wallonie. “On ne  peut pas compter sur le réchauffement climatique, car 1°C de plus, ce  n’est pas assez. C’est surtout plus de pluies et donc plus de  champignons”, dit Thérèse de Radzitzky. Laquelle met en garde les  téméraires qui voudraient se lancer dans l’aventure de la viticulture en  Belgique  ! “C’est un pari  ! Comme lorsqu’on investit en Bourse,  on ne connaît pas l’avenir. Et certains n’imaginent pas le travail que  cela représente…

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