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15/06/2013

A la Cour des miracles

La Libre, Momento, 24h avec, acteur, fête médiévaleFaire revivre l’ambiance d’une époque révolue, pour le bonheur de tous, voilà le défi auquel se livre Charles Dewitte, capitaine d’une troupe de reconstitution historique, depuis bientôt vingt ans. Lors
du festival médiéval Novavilla, le chef de cette compagnie d’évocateurs nous a présenté son univers.


Reportage: Mikhaïl Koumakis
Reportage photo: Christophe Bortels

OYEZ, OYEZ BONNES GENS, gentes dames et courageux damoiseaux, la comptine que je vais vous raconter ! C’était par une nuit de samain (1) en l’an 2004, une chopine à la main, que sept copains attablés décidèrent de partir sur les chemins du Moyen Age, afin de faire connaître aux petits et aux grands leur passion d’antan, au travers de leur campement .” Non, vous ne rêvez pas, chers visiteurs du temps ! C’est ainsi que vous aborderez Charles Dewitte, dit “Sans-Quartier”, débordant d’enthousiasme pour vous conter les débuts de sa troupe médiévale, et vous faire voyager comme par enchantement à l’époque des chevaliers !
 
Neuf ans plus tard, la troupe est toujours soudée, la famille s’est même agrandie : elle compte à présent plus d’une vingtaine de compagnons dévoués. En ce jour faste de l’An de Grâce 2013, la vaillante Compagnie de la Cour des miracles est une fois de plus assemblée sous la bannière de son capitaine. On ne peut la manquer une fois passé le porche d’entrée de l’enceinte de Fernelmont. Les tentes blanches à double mâts de leur campement, clairement visibles, sont toutes disposées sur l’herbe à la gauche du sentier de gravier qui mène au château. Le blason de la compagnie, ornant de multiples écussons, se compose d’un griffon noir à croix pattée rouge sur fond jaune.
 
Il faut dire que le décor est parfaitement planté pour une foire médiévale. L’édifice qui se dresse devant nous possède tout du château moyenâgeux avec son pont-levis, ses hourds, ses fenêtres mansardées, ses tourelles rondes aux angles. Son trait le plus particulier étant son donjon-porche et le fait d’être entouré de douves inondées. On ne connaît presque rien de son mystérieux fondateur Godelsac de Fernelmont (ou de Noville d’après d’autres documents), hormis qu’il décida peu avant 1269 de s’établir en ces lieux avec l’aide de quelques manants, défrichant le Mont des Frênes, d’où le nom du domaine. En réalité, ce n’était au départ que de petites maisons en terre et en bois entourées d’une palissade faite de pieux et de bois, mais la structure prit son essor vers 1300, lorsque le périmètre fut bouclé par la construction d’un donjon-porche.
 
Un cadre magnifique qui accueille chaque année le festival Novavilla, un rendez-vous incontournable pour les amateurs du genre. Cette année, ce sont près de 45 événements médiévaux qui ont lieu rien qu’en Belgique. Et ce, même en dépit du fait qu’aucune de ces festivités n’est subsidiée dans notre pays, contrairement à ce qui se fait en France. Des foires qui connaissent un engouement et une affluence croissants.
 
 
La Libre, Momento, 24h avec, acteur, fête médiévaleBien sûr, le succès de ces fêtes reste largement conditionné par la météo. Contrairement à la journée de la veille, un samedi 1er juin hélas pluvieux, l’aube ensoleillée présente de meilleurs auspices pour la deuxième journée de ce festival haut en couleur. Aux premières lueurs, l’ensemble de la troupe s’est levé. Ses membres ont avalé dès sept heures un solide petit-déjeuner. Ces “reconstituteurs”, fidèles à la lettre comme à l’esprit de leur rôle, poussent le jeu jusqu’à dormir la nuit dans leurs campements, dans le plus pur style du XIVe siècle. Pour parer au froid la nuit, ils dorment dans une peau de vache, tandis qu’au matin venu, ils procèdent aux ablutions.
 
C’est deux heures plus tard que nous avons choisi de les rejoindre, peu avant l’ouverture officielle des festivités. Les membres de la troupe sont alors à pied d’œuvre, en pleins préparatifs. Ils vérifient, pour le bon déroulement des activités prévues, que le matériel est bien installé et effectuent les derniers tests. Les tendeurs sont réenfoncés dans le sol à grands coups de maillet. Les fagots de paille sont jonchés de pièces d’armure, aux côtés d’épées à deux-mains, de hallebardes... Nous sommes accueillis par la détonation assourdissante d’un coup de trait à poudre, l’ancêtre de l’arquebuse. Booaam… l’odeur de la poudre pulvérisée se répand dans l’air !
 
Charles, solide gaillard bien planté sur ses épaules, se présente à nous en nous dépeignant l’époque. Il s’est déjà imprégné de son rôle : “Je suis le capitaine de cette compagnie militaire. Historiquement, les capitaines de compagnie ont commencé à apparaître et à former les premiers corps d’armées que vous connaissez actuellement, c’est comme ça qu’on a vu apparaître de l’archerie organisée, des épéistes organisés aussi. Il y a eu évidemment, comme vous venez de l’entendre, des canons, donc des artilleurs !” Dans sa voix lente et posée, on découvre un conteur assuré qui aime s’étendre en explications au public sur le personnage qu’il va incarner tout au long de cette journée : “Les compagnies présentes ici sont ouvertes au public. Elles donnent et diffusent les informations qui correspondent à leurs époques. Moi, je représente l’époque de 1430 à 1470, c’est celle de Charles VII, un roi qui a quand même bouté les Anglais hors des territoires de France, donc une période très importante d’un point de vue historique.” Nous voici donc plongés en pleine guerre de Cent Ans, à l’heure où les milices autrefois privées venaient de se structurer en premiers corps d’armée nationaux. En parallèle à ce volet guerrier, la troupe propose aussi toute une palette de reconstitutions pour montrer l’artisanat de l’époque : l’enluminure, la calligraphie, la forge, l’apiculture et la boulangerie d’antan.

Nous nous approchons par l’odeur alléché de la “Taverne du dernier refuge”, là où Dames Françoise et Graziella concoctent des beignets, et des rôtis tels qu’ils étaient cuisinés en ces temps-là. Par scrupule d’authenticité, il est capital, insiste Charles, que tous les objets présents reflètent à la perfection la période recréée.
Bon, les étals, tout ce qui est anachronique ici derrière va disparaître pour faire place à des éléments d’époque.” Seule transgression nécessaire à cette règle, explique Charles : “la grosse casserole qui est en acier inoxydable, qui à l’époque n’existait pas ! Si on faisait de la reconstitution pure et dure, on aurait des casseroles en fonte ou en fer recomposé, mais nous employons des ustensiles en acier, pour des besoins pratiques et d’hygiène. L’AFSCA fait des contrôles, donc même quand on fait juste une démonstration pour les gens, il faut de la rigueur.”
 
La Libre, Momento, 24h avec, acteur, fête médiévaleEn fonction des attentes des organisateurs, Charles s’adapte. Plusieurs réunions préparatoires sont dédiées à cerner le programme à mettre en scène. Un rendez-vous comme celui-ci se prépare des semaines, voire des mois à l’avance. Parmi les multiples talents de “Sans-Quartier”, on compte l’escrime, le crachat de flammes et la forge. Mais aujourd’hui, il s’est assigné une tâche plus éclectique, muni de sa corne de brume : “Ici, je suis le présentateur et animateur qui fait des annonces ciblées au micro. Je suis l’intervenant qui présente les compagnies, les artisans, la conteuse, la fauconnerie. Je suis quelque part celui qui fait le héraut d’armes de l’époque, le crieur public.” D’autres missions incomberont à ses subalternes, comme Etienne de Celles, son intendant préposé au carcan. En effet, tout au long de la journée auront lieu moult spectacles, contes et légendes, joutes à l’épée, démonstrations de fauconnerie ou shows équestres que chaque fois Charles annoncera, ameutant les foules à sa suite. Le crieur va devoir effectuer des allers-retours incessants entre les deux facettes de cette festivité, les spectacles d’une part et un marché d’artisanat d’autre part.
 
Force est ici de distinguer cette activité d’évocation propre aux festivals grand public de la “reconstitution historique” au sens strict, comme le souligne notre expert : “Il faut savoir qu’en Belgique, il existe des pôles où on fait vraiment de la reconstitution et pas des fêtes. C’est le cas, par exemple, de Sterckshof, près de Durnes.” A Novavilla, le but est plutôt d’allier reconstitution et divertissement. Mais l’exactitude factuelle doit être de la partie. Pour restituer le plus fidèlement, les membres de la troupe, férus d’histoire, ont été jusqu’à pousser les portes des monastères et demander à consulter des parchemins d’époque.
 
Le capitaine de compagnie n’hésite pas à justifier ses motivations derrière sa vocation de médiéviste : “Les gens ont une volonté de retourner aux sources, et surtout de vivre le passé, et d’apprendre aussi, parce que le Moyen Age a duré du Ve au XVe siècle. Il y a eu, par exemple, l’apparition de la médecine. Les gens ont voulu découvrir l’origine des choses : l’envie de la connaissance, de renouer avec les racines du passé, et aussi de vivre cette expérience.”
 
 
Depuis dix heures, une longue file s’est formée devant la grande porte d’entrée. La veille, en dépit du mauvais temps, près de 1700 visiteurs se sont présentés. Un chiffre relativement modeste. “Aujourd’hui, on espère qu’avec le soleil, on en aura plus de deux mille”, nous confie un des aubergistes qui sert une bière au capitaine de la troupe. De quoi donner du cœur à l’ouvrage à Charles qui, tout comme la veille, va devoir tenir le crachoir durant huit heures d’affilée : “Il faut savoir gérer les visiteurs, les canaliser à un endroit et puis les amener vers d’autres lieux intéressants.” Au fur et à mesure, il interpelle le monde avec aisance. Il va spontanément à la rencontre des artisans, des personnages des compagnies, et bien sûr des visiteurs eux-mêmes avec qui il établit une sorte d’interactivité. “Et qui es-tu, toi ?”, apostrophe-t-il un curieux personnage grimé marchant sur des échasses. “Ah, tu es un des fameux trolls du pays imaginaire de Trollandia !”, s’exclame-t-il. Particularité de ce festival, les animations font aussi dans les registres mythologique et fantastique. Notre animateur justifie ce mélange des genres : “Il en faut pour tout le monde. Il faut accueillir des artisans, qui ne sont pas des médiévistes au sens propre, des amateurs aussi bien que des puristes. Ce mélange fait la beauté d’une festivité.”
 
Quatorze heures. Charles annonce la prochaine visite guidée du donjon. Un groupe s’est déjà massé devant le pont-levis. Le beau temps et la foule sont au rendez-vous. On se repaît d’odorantes victuailles sous les tentures.
 
La Libre, Momento, 24h avec, acteur, fête médiévaleAnimer une foire médiévale requiert en fait une énorme capacité à improviser : il n’existe pas vraiment de formation, nous explique notre interlocuteur. “Ou vous êtes bon, ou vous ne l’êtes pas. Il n’y a pas de juste milieu. Ce qui fait ma force, c’est de m’adapter au terrain. Il vaut mieux faire les choses avec naturel. L’improvisation, c’est ce qui fonctionne le mieux”, nous confie Charles, qui s’est formé en autodidacte. Les techniques de combat médiévales qu’il maîtrise par exemple, il les a tirées des arts martiaux qu’il a pratiqués, notamment le tai-chi-chuan. Il va de soi que pour ce genre de joutes, comme pour tout incident qui peut survenir au cours d’une foire médiévale, les organisateurs sont obligés de se doter d’une responsabilité civile (RC) qui couvre un grand nombre de désagréments. Les différentes compagnies présentes sur le site possèdent également leurs assurances pour se couvrir en cas d’accident. “Suite à un accident sur un terrain très glissant, par exemple, notre assurance est intervenue pour rembourser les frais médicaux d’une torsion de genou”, se souvient Charles.
 
Dans la vie réelle, ou dans le civil, pourrait-on dire, notre acteur improvisé est un spécialiste en électromécanique. Il travaille depuis vingt-cinq ans dans l’aérospatiale, effectuant des tests non-destructifs à ultrason, une activité technique pas toujours facile à combiner avec sa passion. C’est donc en tant que passionné qu’il a fondé sa compagnie médiévale, réunie juridiquement en tant qu’association de fait : “Il faut savoir que notre compagnie a des prétentions, nous menons des œuvres caritatives dans la lutte contre le cancer, pour les enfants grands brûlés, dans les actions contre la leucémie.” Pour être acteur spécialisé en reconstitution, il faut le vouloir et s’y adonner à fond, sans viser le profit : “Nous faisons ça pour notre bon plaisir, mais je ne vous cache pas que nous négocions parfois de petits contrats. Ils permettent juste à notre compagnie de vivre, sinon nous ne pourrions pas faire ce que nous faisons. Un week-end de festival sur un campement peut nous coûter entre 300 et 500 euros rien qu’en frais de nourriture et de déplacements. Il faut que les personnes puissent être remboursées des frais engendrés.”
 
Jusqu’à la fermeture, notre héraut d’armes n’aura guère même le temps entre deux discours de se nourrir. Heureusement ses complices lui servent de l’hypocras (2) pour lui éclaircir la glotte. En fin de soirée, plus d’une tonne d’équipement devra être minutieusement remisé dans de grandes malles, avant d’être accroché sur les remorques. A dix-sept heures, petits et grands se promènent encore allègrement dans l’enceinte de ces murs, découvrant avec effroi, ou plus souvent avec des mines réjouies, mille merveilles d’un temps révolu. Emu par les rencontres de la journée, notre capitaine évoque les valeurs qui, à son sens, attirent le plus les visiteurs : “C’est d’abord le partage et le retour aux sources. Apprendre, comprendre et partager, c’est ce qui fait l’essence de l’être humain. Les gens recherchent ici un échange humain, du dépaysement, des choses qui sortent de l’ordinaire :  des combats, un bonimenteur, une petite cuisine médiévale, des produits qu’ils ne trouvent pas chez eux... Ce qu’ils veulent, c’est passer un bon moment convivial, s’amuser.”
 
 
(1) Période issue de la mythologie celtique, en dehors du temps qui permet aux vivants de rencontrer les défunts.
(2) Vin rouge épicé typique du Moyen Age.

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