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23/06/2013

Place au journalisme de perspective

La Libre, Momento, Derrière l'écran, mook, Belgique, 24h01Dans un secteur en crise se multiplient de nouvelles revues à haute valeur ajoutée. Face à l’immédiateté oppressante de l’actualité, elles osent prendre du recul, à l’image de la revue belge “24h01”.

Décryptage: Aurélie Moreau


QU’ELLES S’INTITULENT “Feuilleton”, “Revue XXI” ou encore “Long Cours”, de nouvelles revues revendiquent “un journalisme utile”. Face à l’avalanche d’informations et l’instantanéité de l’actualité, elles opposent les mots “distance” et “recul”. Favorisant le terrain et la qualité à la quantité, elles présentent une certaine vision du monde. Sans jamais prétendre à l’exhaustivité, elles privilégient toujours un point de vue et une certaine forme de subjectivité.

Vierges de toute publicité, distribués en librairie, ces nouveaux objets journalistiques non identifiés naviguent à la frontière du journalisme et de la littérature. Souvent constitués de grands reportages contés selon les codes du journalisme narratif (inspiré du monde anglo-saxon), ils n’excluent toutefois pas les enquêtes et les investigations. Ces “mooks” (contraction de magazine et de “book”) sont souvent des trimestriels qui préfèrent le “long” au “court”.

S’approchant du format du beau livre, le “mook” est aussi – et surtout – un bel objet constitué de plus de 200 pages au graphisme modernisé. Il restitue leurs lettres de noblesse aux autres formes d’expression journalistique : bandes dessinées, caricatures, photographies, illustrations. En France, le succès du “mook” repose également sur la réputation de ses fondateurs : Laurent Beccaria, Patrick de Saint-Exupéry ou encore Tristan Savin.

Récemment, quarante auteurs (journalistes, illustrateurs, photographes ou auteurs de BD), convaincus de la nécessité de voir naître un tel projet éditorial en Belgique, lançaient un appel au “crowdfunding” (financement participatif) sur le site Internet KissKissBankBank pour “24h01”. Prévu pour “fin septembre, début octobre” indique Nathalie Cobbaut (l’une des nombreux fondateurs de la revue), le numéro zéro du trimestriel 100 % belge invite lui aussi à prendre du recul.

On parle d’un contexte de crise en journalisme, on dit que c’est difficile mais ça l’est aussi parce que la presse écrite veut concurrencer d’autres types de médias plus instantanés et immédiats qui ont une capacité de réactivité plus importante. Selon moi, ça n’a jamais été une bonne idée parce que, quand on fait la démarche de se plonger dans un quotidien ou un autre type de périodique de presse écrite, c’est justement pour aller plus loin.”


 

“24h01”, 100% belge
 
L’une des initiateurs du projet, Nathalie Cobbaut, suggère elle aussi de “ralentir le rythme”.
 
La ressemblance avec la “Revue XXI” est-elle fortuite ?
Non, mais il y a cette philosophie sur laquelle on a vraiment souhaité mettre l’accent et que l’on retrouve dans “XXI”, c’est de valoriser des paroles de journalistes, les regards, les reportages et d’aller au contact des gens pour qu’ils puissent s’exprimer. On a aussi voulu avoir d’autres types de contributions par le biais de la photo, de la BD, de l’illustration. On veut permettre ces modes d’expression-là. Il y a aussi cette volonté de dire des choses sur la société mais de manière décalée, ce qui nous différencie peut-être de la “Revue XXI”. On veut mettre l’accent sur cette rencontre entre journalisme et art.
 
Quelle sera la ligne éditoriale ?
L’idée, c’est d’avoir une vision généraliste de l’actualité, de toucher tous les secteurs sans aucune exclusive : le social, l’économique, l’environnement. On retrouvera par exemple des sujets de société plus sociologiques. On a donc une multitude d’approches. Il y a une volonté – et c’est notre spécificité – d’avoir un ancrage belge…
 
Il n’y aura pas de sujets internationaux ?
Si car nous ne voulons pas favoriser les sentiments de repli. Nous voulons garder un esprit ouvert sur le monde. On peut apprendre la vie ailleurs, l’expérience, l’actualité, des phénomènes, etc., tout en gardant un équilibre entre ces deux pôles : chez nous et ailleurs. On a une volonté d’aborder la société de manière progressiste, de mettre en avant l’égalité des chances, le respect de chacun.
 
Quels seront les sujets du premier numéro ?
Il y aura la situation d’ArcelorMittal. Il y a aussi des phénomènes plus transversaux et sociologiques : une sorte d’anthropologie au quotidien de la frontière linguistique. Donc, on aborde des questions d’actualité mais on les traite d’une manière plus décalée. Sur le plan international, on aura aussi ce regard différent sur les révolutions du monde arabe. On a un reportage sur les magasins de lingerie sexy au Caire. On a donc une mise en scène du quotidien là-bas, de cette contradiction, car on voit des femmes tout à fait voilées y entrer et on essaye de comprendre ce qui sous-tend ces pratiques du quotidien. On traite donc l’actualité mais avec un autre regard, décalé, qui invite à la réflexion sur des phénomènes usuels mais complexes.
 
En l’absence de publicité, sur quel modèle économique vous basez-vous ?
On travaille encore sur ces questions-là et nous n’avons pas encore de réponses définitives. L’idée, c’est de ne pas être subordonné à une dépendance rédactionnelle. Je n’ai jamais senti de diktats clairement établis en tant que journaliste indépendante mais ils sont toujours sous-jacents. Le fait d’être dans une formule trimestrielle permet aussi de demander au lecteur une contribution plus importante. En raison aussi du format et de la manière de présenter l’info qui sera qualitative, le lecteur aura en main un produit qui sera plus proche de l’objet “livre”. Des contacts sont pris en ce moment avec des groupes de presse et des maisons d’édition pour voir qui peut monter dans le bateau. Et puis, il y a aussi cet engouement que l’on espère et que l’on a l’impression de sentir.
 
Beaucoup d’éditeurs belges sont réticents à lancer ce type de modèle chez nous. Ils invoquent la différence entre le marché français et belge. En France, il y aurait, selon eux, une véritable culture du livre qui n’existerait pas dans les mêmes proportions chez nous. Le marché français est également plus grand et moins fragmenté, linguistiquement notamment…
Oui, c’est très rationnel comme raisonnement. Je pense qu’il y a aussi une volonté assez spontanée de faire du journalisme autrement et on a envie d’y croire. C’est clair qu’on a besoin de financements, de lecteurs et d’un modèle économique efficace mais devant tous ces freins, on s’est dit : fonçons et voyons ce que ça donne. Et à partir de ce test-là, il faudra évidemment se positionner, créer ce modèle économique auquel on réfléchit déjà évidemment. Il ne faut pas croire que l’on attend la parution du numéro zéro pour ça.

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