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30/06/2013

L’agneau venu du Sud

La Libre, Momento, Papilles, agneau, bio, Gaume, Alexandre DupontEn Gaume, Alexandre Dupont possède l’un des plus grands élevages d’agneaux bio de Belgique.

Rencontre: Hubert Heyrendt  &  Laura Centrella


NICHÉE TOUT AU SUD DE la Belgique, en Lorraine belge, la Gaume est surnommée la “Petite Provence”. En ce début d’été, la réputation de son microclimat apparaît quelque peu surfaite… N’empêche, la route est jolie depuis Etalle vers la Ferme de Belle-Vue, à quelques kilomètres du beau village de Torgny et de l’abbaye d’Orval. A peine arrivé dans la cour de cette belle ferme du début XIXe siècle reconstruite en 1908, on est accueilli par le bêlement de dizaines de brebis, que l’on est en train de tondre. Pas de doute, on est bien arrivé chez Alexandre Dupont !
 
Opération annuelle, la tonte a été décalée d’un mois cette année à cause du mauvais temps. La laine, de piètre qualité dans les races à viande, sera néanmoins récupérée, pour garnir des matelas, par exemple. Après avoir jeté un œil au travail du tondeur dans la bergerie, l’éleveur s’éloigne, rassuré. Ses bêtes sont entre de bonnes mains.

Dans la cuisine, un beau fourneau à bois irlandais Stanley, une belle balance à l’ancienne Berkel, un grand plan de travail en bois. Le décor a tout de celui d’une ferme, mais d’une ferme moderne. A l’image de ses propriétaires qui ne sont pas tombés dans l’agriculture quand ils étaient petits, mais bien par choix. Né dans une famille bruxelloise originaire de Florenville, Alexandre Dupont, 52 ans, a toujours su qu’il reprendrait un jour la ferme gaumaise achetée en 1962 par son grand-père, ses 100 ha de prairies et ses 30 ha de bois. Mais à ce retour à la terre, ses parents mettent une condition : qu’il fasse d’abord de “vraies” études. Alexandre opte pour une formation d’ingénieur commercial à l’Ichec à Bruxelles. Mais, pendant ses études, il réfléchit à son avenir agricole, possède déjà quelques moutons et va se promener en France et en Angleterre pour voir comment cela se passe là-bas…
 
S’il a choisi l’élevage ovin pour se lancer en 1987, c’est le résultat d’une réflexion mûrie. “Je suis un éleveur, pas un cultivateur”, explique M. Dupont qui affirme que les terres de la ferme étaient de toute façon trop pauvres pour se lancer dans la culture. “A l’époque, le lait, ça ne me disait pas grand-chose, parce qu’il faut traire tous les matins, tous les soirs, 365 jours par an. J’ai également pensé à élever des vaches à viande. A l’époque, c’était le blanc-bleu ou rien, mais cela représentait un investissement énorme : 2 500 € pour une génisse en 1987 !” “J’avais envie de faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire, poursuit-il. J’ai remarqué que, chez nous, il n’y avait pas beaucoup de moutons, à part un petit éleveur à Saint-Mard près de Virton. Alors qu’une fois passé Torgny et la frontière française, dans la Meuse, la Meurthe-et-Moselle et les Ardennes, il y a du mouton…” Ce sera donc le mouton, même si cela va à l’encontre de l’adage paysan local : “La vache à viande, c’est pour l’homme, la vache à lait pour la femme, et les moutons pour les domestiques…”
 
Pour son élevage, Alexandre Dupont a choisi des brebis “romanes” (anciennement “INRA 401”). Il s’agit d’une race à viande créée en France pour accroître les rendements, résultat de croisements successifs de 1963 à 1977 entre des moutons “romanov” (originaires de Russie) et des berrichons du Cher. “J’ai commencé avec 100 brebis, ce qui est très peu. On est monté à 800, mais, aujourd’hui, on est redescendu à 500.” Ce qui correspond à un millier d’agneaux, les brebis romanes pouvant agneler deux fois par an. Cette réduction du cheptel est une conséquence de la philosophie bio pour laquelle a opté M. Dupont dès 1997. “J’étais le premier éleveur d’agneaux bio en Wallonie. J’avais lu pas mal de trucs, et je me suis rendu compte que, finalement, à part pour les compléments, j’étais déjà en bio ! Je n’ai jamais mis d’engrais nitraté, je faisais mon compost… Bref, je remplissais déjà le cahier des charges. J’ai donc passé un contrat avec un moulin pour qu’ils me fournissent des rations de céréales bio…” “J’ai toujours eu un résidu de vie citadine, toujours été un peu écolo. Je n’ai jamais aimé les grands épandages, les engrais. C’est en partie à cause de cela que je n’ai jamais été branché céréales, que j’ai toujours préféré l’élevage”, explique M. Dupont.
 
Mais le choix du bio ne résulte pas que de considérations écologiques, il est aussi économique. Face aux élevages ovins britanniques, irlandais ou néo-zélandais, impossible, en effet, de rivaliser dans le créneau traditionnel : “Il y aura toujours moins cher. L’agneau belge ne représente rien du tout. On compte environ 30 000 brebis en Belgique (races à viande et à lait, NdlR), dont 75 % appartiennent à des élevages de moins de 10 têtes. Il n’y a pas de marché pour l’agneau belge, sinon pour quelques éleveurs dans l’une ou l’autre filière bio. D’ailleurs, il y a très peu d’élevages de moutons à 100 %.”
 
“Dans 9 cas sur 10, estime l’éleveur, le passage au bio d’un agriculteur répond à un objectif économique. Les éleveurs de bœufs ne gagnent plus assez avec le blanc-bleu, alors ils font autre chose”.
Dans son “diagnostic du territoire” en vue de la création du futur Parc naturel de Gaume, l’association Cuestas estimait en mars la part des exploitations passées en agriculture biologique à 32 % sur le territoire (et même de 40 % du point de vue des superficies), contre 16  % pour la province de Luxembourg et 6  % sur l’ensemble de la Wallonie. Ce dynamisme bio gaumais a une explication très terre à terre… Où que l’on soit en Belgique, les aides à la conversion sont identiques. Elles sont donc proportionnellement plus intéressantes ici, où le foncier est moins cher que dans le Brabant ou le Condroz… “Mais le marché du bœuf bio est déjà saturé. Beaucoup d’éleveurs bio vendent ainsi leur viande dans la filière traditionnelle !”


Ph.: Jean-Luc Flémal

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