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30/06/2013

Votre plage va disparaître

La Libre, Momento, 24h avec, sable, plagesC’est les vacances ! Les plagistes attendent avec impatience les hordes de touristes en quête de soleil pour rentabiliser leurs investissements. Mais la plage de votre enfance et le paradis blanc de votre lune de miel pourraient bien disparaître. Même si le sable, lui, est immortel.

Seul sur le sable: Valentin Dauchot


QUI N’A JAMAIS RÊVÉ DE s’étendre sur une plage déserte avec pour seule activité d’écouter les vagues se heurter une à une sur le rivage ? Les yeux aveuglés par le soleil, les mains plongées dans le sable blanc, et la question insoutenable de savoir si on a suffisamment chaud pour aller se jeter dans l’eau ou s’il faut encore se laisser cuire quelques minutes pour bien faire pénétrer la crème solaire. Détente absolue pour les uns, ennui mortel pour les autres, les plages incarnent à la fois le tourisme de masse et l’évasion naturelle, l’authenticité et les magasins de souvenirs, l’air pur et les déchets en tous genres, portées par un effet aussi bénéfique pour la santé que salvateur pour le moral. Peu de touristes occidentaux ont échappé au plaisir de retirer leurs chaussures pour continuer pieds nus sur le sable chaud du Sud, et aux heures passées ensuite à éjecter ce maudit sable de tout ce qui est entré en contact avec la plage. Mais combien d’entre nous se sont déjà demandé comment fonctionne une plage ? Pourquoi un littoral est blanc et l’autre gris ? Combien de temps est nécessaire pour recréer le sable collé sur nos serviettes, et dans quelles mesures ces plages sont-elles immortelles ?

L’histoire du sable, c’est l’histoire d’un cycle infini qui commence avec le magma, un mélange pâteux de roche en fusion logé sous la croûte terrestre qui remonte à la surface de la terre et explose de temps à autre sous forme d’éruption volcanique. Une partie de ce magma n’atteint pas la surface. Elle reste bloquée dans la croûte terrestre où elle se cristallise sous l’effet du refroidissement et forme une roche de granite qui finira à son tour par se retrouver à l’air libre sous l’effet de l’érosion. C’est là, exposée à l’eau, au vent et au gel, que cette roche sera lentement désagrégée en microparticules. Si ces particules mesurent entre 0,08 et 2 millimètres, elles forment ce qu’on appelle communément un grain de sable.

Fraîchement débarqué, ce minuscule grain de sable voyage, transporté par le vent ou les rivières qui se jettent dans la mer, où les grains s’accumulent et forment des couches successives. Compressés, les grains s’écrasent, se collent, et finissent à leur tour par former une roche de plus en plus dure appelée “grès”. Ce grès va, lui aussi, se déplacer sous l’effet de la tectonique des plaques pour se retrouver soit à l’air libre où il sera érodé, soit dans le magma où tout le cycle pourra recommencer. Comme l’eau, le sable ne meurt jamais. Mais il peut rester plusieurs dizaines de millions d’années dans le magma, et ne se renouvelle qu’au terme d’un cycle qui dure plusieurs centaines de millions d’années.

Etes-vous assis sur une denrée rare ? Non, le sable existe en quantités massives et ne disparaîtra pas de sitôt. La plage qu’il forme, en revanche, n’est pas éternelle ! Mais revenons d’abord sur une inégalité flagrante, une honte géologique qui veut que les plages de Zanzibar brillent de mille feux avec leur sable d’un blanc éclatant, pendant que la mer du Nord compose au mieux avec le jaune, au pire avec le gris, au grand dam des touristes locaux. L’explication est injuste, mais simple : lorsque la roche de granite se désagrège, elle forme des grains de sable de différentes couleurs composés de minéraux divers. S’il ne contient pas de fer, le sable sera blanc. Jaune, gris ou rouge, s’il en contient 2 % ou 3%. Tout dépend donc du type de roche que l’on va trouver sur le continent, du vent et des courants.

La mer fonctionne dans sa partie supérieure comme une grande machine à laver. Elle agite constamment le sable fourni par les rivières dans tous les sens, ce qui explique qu’on retrouve des plages de sable à Ostende, mais pas à Douvres. En Grèce, mais pas en Croatie. Si l’homme vient perturber cette circulation marine et les lieux naturels de dépôt de sable, les plages existantes peuvent disparaître. Un port, une marina ou un village flottant, par exemple, modifient la géomorphologie côtière et redessinent la répartition du sable. Il y a toujours autant de sable en circulation, mais il ne se dépose plus au même endroit et peut finir au fond de l’océan. Selon les géologues, qui ont la particularité d’aborder tous les phénomènes naturels avec plusieurs dizaines de millions d’années de recul, “cela n’a pas vraiment de conséquence sur la vie terrestre, mais beaucoup plus pour l’homme qui voit ses plages disparaître”.

Les littoraux sont des environnements dynamiques et extrêmement fragiles qui subissent à la fois un apport et un retrait en sédiments. La mer apporte du sable sur les plages, qu’elle peut aussi reprendre et déposer ailleurs. D’où le rôle fondamental joué par les dunes qui permettent d’alimenter ce littoral de l’intérieur. “Si on construit un hôtel, un parking ou un restaurant sur les dunes, on contrarie cet apport en sable”, explique Pierre Ozer, chargé de recherche au département Sciences et Gestion de l’environnement de l’ULG. “Et on se retrouve, par conséquent, avec un bilan sédimentaire négatif, puisque plus de sable est capté par la mer que la terre n’en fournit.”

La Libre, Momento, 24h avec, sable, plagesFort malheureusement, les exemples se multiplient. “Au Bénin, on observe chaque année un retrait du littoral d’une dizaine de mètres et de nombreux hôtels et autres habitations se retrouvent dans l’eau”, indique Pierre Ozer. “Même chose au Vietnam où la plupart des plages sont en recul. On construit des ouvrages en béton pour retenir le sable sur les lieux prisés par les touristes, mais juste à côté, les pêcheurs vietnamiens se retrouvent les pieds dans l’eau.” La ville touristique de Saint-Louis au Sénégal, par exemple, est visitée par des millions de touristes pour son architecture coloniale et ses petites maisons disposées sur le sable, mais elle est inévitablement amenée à disparaître. En Belgique, la côte a été renforcée avec du sable pompé en mer et une série d’infrastructures. Et en Sardaigne, le littoral est à ce point en recul qu’il a fallu détruire d’importantes infrastructures pour aller les reconstruire plus en retrait des côtes. “On observe un net recul des zones côtières partout dans le monde”, ajoute Pierre Ozer. “Aujourd’hui, la plupart des plages en équilibre sont artificielles.”

Deux solutions : arrêter une fois pour toutes de construire sur les plages, et soigner les rivières qui alimentent la mer en sédiments. Un barrage destiné à conserver l’eau de rivière pour alimenter la population ou l’agriculture, par exemple, peut retenir énormément de sable. Idem pour le dragage des fleuves destiné à faciliter le passage des bateaux. Quant à l’homme, il a tendance à excaver en quelques minutes des centaines de milliers de mètres cubes de sable pour fabriquer du béton, des routes, et surtout du verre. Pourquoi du sable de rivières ? “Parce que la taille, la pureté et la forme des grains y sont différentes”, explique Eric Pirard, ingénieur géologue à l’université de Liège. “Plus le sable avance vers la mer, plus il est rond, et moins il est pur. Le sable de la côte est chargé en fer et en aluminium, et ne convient pas pour construire du verre, parce qu’un seul grain chargé en chrome ou en fer entraîne une coloration.” Peu de gens le savent, mais la Belgique dispose de sable d’exception à Mol, Lommel et Maasmechelen.

Du sable blanc que l’on retrouve également dans la plupart des bacs à sable vendus en Belgique. “C’est ce sable-là qui se raréfie”, ajoute Eric Pirard. “Le sable de qualité facilement accessible qu’on exploite pour la construction. Une fois qu’il sera épuisé, il faudra concasser des pierres nous-mêmes avec ce que ça coûte en énergie, ou creuser plus profond.” Dans son documentaire “Le sable, enquête sur une disparition”, le réalisateur français Denis Delestrac révèle que deux tiers de nos constructions sont réalisées en béton et que la plupart des lits de rivières ont déjà été vidés. Ce qui a logiquement poussé les industriels au large, où ils extraient des fonds marins d’immenses quantités de sable qui accélèrent l’érosion du littoral. Dubai importe massivement du sable d’Australie, de Singapour, d’Indonésie, où 25 îles ont déjà disparu; la Chine et l’Inde, partout où elles peuvent en trouver, et, le plus souvent, illégalement pour faire face à leurs besoins en construction, ce qui alimente évidemment un trafic à grande échelle.

Compte tenu de sa faible qualité pour la construction et de son attrait pour le tourisme, le sable des plages est moins extrait par l’homme, sauf dans certains cas précis comme en Australie où les plages abondent, ou en Namibie où une série de grains de sable sont en réalité des diamants. Mais aujourd’hui, entre 75 % et 90 % de nos plages sont menacées d’extinction, estime le réalisateur français. Pourquoi ne pas utiliser le sable du désert ? Trop rond, trop fin, inutilisable pour la construction. On préfère vider les rivières et fragiliser notre fond marin. Le sable ne meurt pas, il se déplace et la planète s’en remettra, mais les amoureux des plages risquent de l’avoir mauvaise et de retrouver leur sable dans un immeuble chinois de douze étages ou une île de Dubai en forme de palmier.


Ph.: Jeremy Joweel/Majority World/Reporters et Pierre Ozer

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