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01/07/2013

Duino entre Patmos et le calvaire de 1916

La Libre, Momento, Vie de château, Duino, Trieste, ItalieLe château de Duino est posté sur un piton rocheux de la mer Adriatique. A l’Orient, pointe Trieste. L’Histoire de l’Europe est passée dans cette région de la Vénétie autrichienne.

Philippe Farcy


LE FRIOUL, RUDE PAYS de la mer Adriatique, possède encore, malgré les méfaits humains et ceux de la nature – rappelons-nous le tremblement de terre de la fin des années septante –, une richesse patrimoniale incroyable.
 
Nous avons évoqué naguère le château de Brazza. Voici Duino, beaucoup moins discret, mais guère plus vieux dans ses apparences. Duino a souffert le martyre en 1916-1917 quand Autrichiens et Italiens se livrèrent à une des batailles les plus sanglantes de la Première Guerre mondiale. Le château a donc été totalement reconstruit à quelques pans de murs près. D’impressionnantes photos montrent encore au public les dégâts subis. Duino fut remonté dans le respect, sous une apparence presque austère, allégée par une couche de peinture jaune qui égaie la vue, surtout pour ceux qui naviguent. En 1940-1945, l’une des grottes qui peuplent la falaise, haute de soixante mètres, cachait des batteries de canons allemands dignes de ceux de Navarone. Ils ne servirent point. Un escalier creusé à travers la roche y mène.
 
Du coup, presque tout est faux à Duino, sauf le site, magique, sauf l’Histoire, considérable, sauf les âmes raffinées et élégantes qui glissent de murs en cortile et de créneaux en terrasse. Et ce qui est montré au-dedans laisse entrevoir un délicat art de vivre, alors que la maison a été partiellement vidée de ses fournitures, car en 1997, 1 584 lots de meubles et objets avaient été voués à la vente publique (chez Beaussant-Lefèvre). Cela permit, quand même, de remplir les coffres de 5,5 millions d’euros pour rafraîchir le château.
 
Ce lieu est construit sur des harmonies, à commencer par les jardins en terrasse animés de plus de 20 000 fleurs annuelles. L’allée d’accès est peuplée de statues de pierre, qui regardent les visiteurs avec une certaine grandeur; un bassin et des arbres bizarres font le reste.
 
 
Duino appartient aux princes de Tour et Taxis de la récente branche italienne, et donc della Torre e Tasso, depuis 1918, lorsque le territoire est devenu italien, et que le roi d’Italie les fit ducs de Castel Duino. C’est un lieu stratégique pour cette famille, comme l’est Regensburg et comme l’était Braine-le-Comte. Duino fut stratégique du point de vue militaire déjà aux époques celtes et romaines.
 
Cette position justifia la construction d’un vieux château médiéval qui n’est plus que ruine, en contrebas de la bâtisse actuelle, sur un autre piton rocheux. Le château qui nous intéresse est un espace majeur de la culture régionale et européenne. Tout le monde sait que Rilke est passé en ces murs de nombreuses fois, quelques semaines et des mois, faisant de ce rocher l’égal de Patmos. Il était protégé par la princesse Marie della Tore e Tasso, née princesse Hohenlohe-Waldenburg-Schillingfurst (1851-1939). La première fois, ce fut en avril 1910, et Jacques Franck a relaté cette relation intellectuelle dans un article consacré à Rilke et à Duino en 2002. Ce papier annonçait un livre (“Des Lieux, des Ecrivains”, à la Renaissance du Livre, 2003) que notre collègue rédigea sur des maisons célèbres ayant accueilli des auteurs réputés; Eisenach et Luther en étaient. Mais Rilke, qui rédigea ses “Elégies de Duino”, ne fut pas le seul à faire de cette demeure un temple des arts et des beaux-arts. Virgile est passé ici, comme le disait le prince Michel de Grèce, cousin des della Torre et Tasso. Caroline de Brochgrave, dans un Eventail qui prend de l’âge, citait Mark Twain, Paul Valéry, Gabriele d’Annunzio, sans oublier des compositeurs comme Johann Strauss, Franz Liszt et d’autres, ce qui donna l’idée au maître de maison, le prince Carlo-Allessandro, de proposer à la Fondation Orpheo, d’origine autrichienne, d’exposer depuis 2005 plusieurs dizaines de superbes instruments.
 
Quant aux âmes de Duino, à part celles des Torre et Tasso, les plus récentes sont celles de Marie Bonaparte, célèbre psychanalyste, amie de Freud, dont on voit moult photographies. Il y a également la princesse Marie de Ligne, grand-mère du prince italien, et le prince Georges de Grèce, mais aussi Maximilien de Habsbourg et Charlotte de Belgique qui habitèrent souvent au château de Miramar, à l’entrée de Trieste.
 
La propriété, qui se loue en partie ou en totalité pour des fêtes privées ou de symposiums, est accessible au public depuis l’été 2003. Le domaine est ouvert du printemps à l’automne de manière quasi permanente. Venise se situe à 120 kilomètres; Zagreb est à peine plus loin. Trieste et ses majestueuses avenues néorenaissance de la Belle-Epoque pointent à moins de vingt minutes de voiture, car l’autoroute passe non loin de la côte. Fermé le mardi. 10 € pour le château et le parc. www.castellodiduino.it
 

Ph.: Castello di Duino

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