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22/07/2013

Arnaque au 21

arnaque.jpgLe fameux jeu télévisé “Dotto” ressuscite en quotidienne sur La Une ce lundi 22 juillet dès 18h30, alors que ce quiz, comme bien d’autres, a été balayé par un scandale de tricherie dans les années 1950 aux Etats-Unis.

Bruno Fella


DANS SON MODESTE APPARTEMENT du Queens, il est 23 heures et se termine l’émission de questions-réponses de NBC “Twenty One”, un quiz show comme tant d’autres durant ces années 1950 à la télévision américaine. Herb Stempel se tourne vers sa femme et lui dit : “Les questions sont difficiles, mais pas encore trop.” Pourquoi ne pas tenter sa chance ?
Peu après, il est convoqué pour passer un test : 3h30, 363 questions ardues. Herb réussit haut la main en répondant correctement à 251 questions. Bien des années auparavant, il excellait déjà dans ce genre de concours. Il avait gagné avec son école des quiz radiophoniques. En fait, Herb Stempel a une prodigieuse mémoire et un QI de 170, qu’il n’utilise finalement que très peu à son boulot à la poste. Les producteurs flairent le phénomène et l’un d’eux se pointe à son domicile. Il ouvre son attaché-case, décharge une batterie de questions, corrige les erreurs de Stempel, et demande : “Ça vous dirait de vous faire 25 000 $ ?”
Là, Herb Stempel, 29 ans, qui a donné sept ans de sa vie à l’armée, comprend qu’il y a quelque chose de pourri dans le jeu, mais “Qui ne voudrait pas ?” Le pacte est scellé. Le producteur se dirige vers la garde-robe, fouille et sort ce qu’il y a de pire dans l’armoire : “C’est ce que vous porterez demain soir.”
Et tout se passe sans aucun problème. Comment pourrait-il en être autrement ? Relooké, Stempel incarne parfaitement le GI paumé, gauche et à la mémoire d’éléphant. Pas sexy, mais ce n’est pas le but. Le candidat doit provoquer une émotion chez le public, qu’elle soit positive ou négative. Dans le cas de Herb, les téléspectateurs doivent prier pour qu’il perde. Mais ce n’est pas le cas bien sûr, tout a été chorégraphié. On ne lui donne pas simplement les bonnes réponses, on lui donne également les mauvaises. Un scénario préétabli règle toute l’émission : les choix qu’il doit faire, quand il doit gagner ou perdre..
 
Depuis que les premières émissions de “Twenty One” avaient fait un four, deux ans auparavant, les sponsors avaient sommé la production de mieux choisir ses candidats. Et tout a été mis en place pour garantir le suspense : le champion reviendra-t-il la semaine prochaine ?
Docile, Herb apprend son texte, attend dix secondes avant de répondre, mord ses lèvres, prend une voix plus aiguë, s’adresse au présentateur d’un “Mister Barry” et non d’un “Jack” comme les autres candidats… Et gagne six semaines de suite. Mais l’audience ne grimpe plus, comme lui explique un producteur : il est temps de trouver un nouveau champion.
Qui donc pour vaincre le prolo, sinon un vrai bon WASP (White Anglo-Saxon Protestant), propre sur lui, aisé, bien sapé, le beau-fils rêvé ? Les producteurs trouvent la perle rare en la personne de Charles Van Doren : père poète, mère romancière, oncle historien et lui-même enseignant à l’Université de Columbia. Gentiment, on lui fait comprendre… “Vous vous souvenez que je vous ai parlé de cet homme Stempel ? Eh bien, il va repartir avec un paquet, car les sponsors veulent quelqu’un de plus… sympathique.” Stupéfait, Van Doren demande : “Ils ont le droit de faire ça ?” Réponse et sourire : “Allons, Charlie. Ne soyez pas naïf.” Et de jurer : “Personne n’en saura jamais rien.”
Dans le studio 6A du Rockefeller Center à New York, le 28 novembre 1956 à 22h30, Stempel, dans des vêtements trop larges, Van Doren, dans un costume ajusté, sont face à face. Le présentateur annonce le nouveau prétendant : “Il enseigne la musique à l’Université de Columbia, et était étudiant à l’Université de Cambridge, en Angleterre… et il a comme hobby de jouer du piano dans des ensembles de musique de chambre.” Charles, intimidé, n’ose pas rectifier le curriculum, c’est celui de son oncle. Une fausse note, alors que pourtant, tout est écrit. Il battra Stempel ce soir-là. Surprise, les producteurs changent d’avis et, face à l’ex aequo, les deux concurrents décident de revenir la semaine suivante. Sept jours plus tard, Stempel mène 16-0. Il prend une question à cinq points. S’il répond correctement, il gagne, mais ce n’est pas ce qu’ont prévu les producteurs. Il leur a pourtant demandé qu’on fasse un match à la loyale… La question : “qui a remporté l’oscar du meilleur film en 1955 ?” Trop facile, “Marty”, Herb l’a vu trois fois au cinéma. Et s’il envoyait tout balader, s’il donnait la bonne réponse ? Les spotlights lui brûlent les yeux. S’il se couche, on lui a promis du boulot à la télé. “Je ne me rappelle plus. Je ne me rappelle plus”, murmure-t-il. La clim’ de sa petite cabine a été coupée, histoire qu’on le voit bien suer sur une question facile. “Vous ne voulez pas tenter votre chance ?”, lance le présentateur. “J’ai besoin d’une réponse, Herb.” Stempel lâche : “Sur les Quais.” Raté, bien sûr. Le plan a été respecté à la lettre. Félicitations à Van Doren. Pour Herb, 49 500 $. Le présentateur : “Je veux vous dire une chose : nous aurons beaucoup de concurrents dans le futur, mais je doute qu’aucun ne déploie les connaissances et le courage dont vous avez fait preuve !”
 
Van Doren enchaîne les victoires, collectionne les demandes en mariage et décroche même la couverture de “Time”. Stempel, lui, fait le pied de grue devant le bureau des producteurs de Madison Avenue. On le reçoit pour vanter les mérites de Van Doren, mais les promesses de boulot s’envolent. Même le frère du nouveau champion a été invité dans un quiz et gagné un joli magot. Pour Stempel, rien. Aigri, il contacte des journalistes à qui il balance toute la combine, mais personne ne le croit. Entre-temps, Van Doren “perd” contre une jeune avocate, Vivienne Nearing, empoche 128 000 $ (plus d’un million de dollars, aujourd’hui) et débute sa carrière à la télé. Les producteurs, eux, brossent le portrait d’un Stempel aigri et instable.
 
Ce n’est qu’en mai 1958 que les propos de Stempel viennent à gagner en crédibilité, alors que la vague des quiz est à son apogée avec 24 jeux sur antenne. Un concurrent du nouveau quiz à la mode sur CBS, “Dotto”, découvre par hasard le carnet d’un autre participant comportant tout le scénario de l’émission. Trop contents de s’en prendre à la télévision qui leur pique des lecteurs, les journalistes de presse écrite se ruent sur Herb. Van Doren est, lui, convoqué en octobre devant un procureur pour quelques questions. Une chaise, un bureau, la lumière en pleine face et trois hommes derrière. Van Doren ment, il a beaucoup à perdre, tant son honneur que celui de toute sa famille. L’enquêteur n’est pas dupe. Devant la justice new-yorkaise, il n’y a bien sûr que Stempel qui chante la vérité sur tous les tons. Van Doren ne peut se résoudre à avouer devant le président du jury, qui enseigne à l’Université de Columbia.
Entre alors en scène un candidat peut-être plus malin que d’autres. James Snodgrass a posté juste avant son émission de “Twenty-One” un pli scellé contenant le scénario de la partie à jouer. La lettre remise à la justice, il n’y avait plus beaucoup de suspense. Tous sont convoqués devant le Congrès pour l’ultime mise à mort. Le 2 novembre 1959, Charles Van Doren avoue tout. Pendant ce temps, dans les coulisses, Stempel rejoue pour la presse ses meilleures mimiques de type qui réfléchit.
Van Doren, dix-sept autres concurrents et un producteur seront reconnus coupables d’avoir menti à la justice new-yorkaise. C’est tout, pas de prison. Mais ce type de quiz a disparu durant 25 ans de la télévision américaine et les sponsors ont été interdits de produire des émissions.
Herb Stempel a terminé ses études et rejoint les transports en commun new-yorkais qu’il a représenté durant vingt ans devant la justice.
Charles Van Doren a forcément été éjecté de la télévision et a remis sa lettre de démission de l’Université de Columbia. Il a ensuite écrit sous un pseudonyme avant de décrocher un boulot qui, même au faîte de la célébrité, le tentait : rédacteur pour l’Encyclopédie Britannica. Il a passé sa vie à se faire oublier, parce qu’il savait que d’une façon ou d’une autre, c’est un bout de l’innocence de l’Amérique qu’il a arraché.

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