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15/09/2013

Sosies, de l'autre côté du miroir

La Libre, Momento, Coulisses, Sosies, spectacleLes sosies de stars se multiplient, malgré le manque de reconnaissance artistique. Pour tenter d’être connus, ces “produits bon marché” passent par des “entrepreneurs du spectacle”. Le signe, peut-être, que cet univers est un business artistique en pleine expansion.

Reportage: Lauranne Garitte


UNE COPIE CONFORME DE Johnny Hallyday, une doublure de Charles Aznavour et un jumeau de Michael Jackson. Ce samedi soir, à l’hôtel de l’aéroport de Charleroi-Gosselies, on se croirait au Festival de Cannes. Dehors, une Cadillac est garée juste à côté du tapis rouge qui mène tout droit vers toutes ces célébrités. Cette voiture n’appartient pas à Jean-Philippe Smet, mais à Alexandre Doffigny, le sosie de Johnny Hallyday. Pour la deuxième édition, Gosselies accueille le Festival belge des sosies, le Belgium Performer.

A l’entrée de la salle, Jonas, l’organisateur du festival, reçoit ses invités tout sourire et tout étonné : “Je ne m’attendais pas à autant de monde. On n’a pas prévu assez de chaises.” Tout autour de la scène, chacun s’installe à la meilleure place dans une ambiance conviviale. Ce soir, les spectateurs ne verront que des “sosies de”, et, pourtant, la foule est au rendez-vous.

Pour le directeur d’une agence artistique du Hainaut, cet engouement pour un spectacle de sosies est étonnant. “Ce n’est pas forcément un business prometteur. Surtout pas en Belgique. Contrairement à la France, ici, il n’y a pas d’argent.” Ce directeur est conscient de la réalité du marché, et place parfois des sosies dans des spectacles. Mais ils ne représentent qu’une part infime de son chiffre d’affaires. Il refuse donc de croire en un avenir prometteur pour ces chanteurs.

C’est Jonas qui organise et présente ce festival. Il est 21h30, et cet animateur invétéré relance son public en annonçant la prestation du sosie de Robbie Williams. Cris et applaudissements. Jonas bondit dans les coulisses. Cet optimiste convaincu vit depuis longtemps de sa passion, le monde du spectacle. Agent de Francis Lalanne et de Patrick Fiori, humoriste, sosie de Michael Jackson ou encore professeur de danse, il s’est lancé le défi fou de ramener le concept des festivals de sosies en Belgique. “Le monde des sosies, c’est un nouveau business en pleine expansion, et, sincèrement, dans les années à venir, on ne parlera que de ça. Les sosies vont exploser. Il faut simplement le temps que la Belgique se réveille.” Ce soir, le public belge est bel et bien réveillé. Ti Robbie, le sosie de Robbie Williams, interprète “Supreme”, et on se croirait au concert du “vrai Robbie”. Sa voix emmène le public, la ressemblance est assez troublante. Près de l’aéroport de Gosselies, le public décolle pour un voyage vers une seconde dimension.

Sous une pluie d’applaudissements, Ti Robbie rejoint les coulisses. Il est conquis par le public : “Le public belge est entier. Il est beaucoup moins critique qu’en France”, avoue-t-il avec le sourire et les mimiques du chanteur britannique. Il lui ressemble donc, mais n’a pas le même salaire… Celui d’un sosie varie énormément d’un pays à l’autre : “En France, un sosie peut être payé jusqu’à 1 200 € par prestation. En Belgique, le salaire varie seulement entre 400 et 600 €”, explique Jonas entre deux présentations. Mais alors, agent rimerait-il avec argent ? Pour Ti Robbie, non : “Un agent ? Je n’en aurai jamais ! Avec un agent, on gagne mieux sa vie, mais si on est intelligent, avec les relations, on peut s’en sortir.

Ti Robbie opte pour la débrouillardise et l’intelligence, parce que sosie n’est pas son métier. JJ Renaud, le sosie de Renaud, a, quant à lui, décidé de vivre du métier de sosie, sans agent. “Les agents, c’est utile quand ton personnage est médiatique.” Selon JJ Renaud, “Renaud n’est pas assez médiatique pour avoir un agent.” Pendant ce temps, sur scène, le sosie d’Elvis Presley entonne “Only You”. Les quelques fausses notes passent inaperçues. Tout à coup, un brouhaha interrompt le spectacle.

C’est l’entracte. Les sosies discutent dans les coulisses. Parmi eux, le vétéran a 84 ans. Il s’appelle Marcel Azna et emmène avec passion son public au pays des merveilles en chantant le répertoire d’Aznavour. Sosie depuis 40 ans, il connaît les bons plans de l’univers des sosies : “Avant, j’avais une exclusivité chez un manager. Mais je devais le prévenir dès que je chantais. Alors, maintenant, je suis inscrit dans une agence. Elle me propose des dates, et parfois j’accepte, parfois pas.” De son côté, Johnny Cadillac a neuf agents pour des raisons géographiques. “J’en ai trois en Belgique et six en France. Je n’ai pas d’exclusivité, je travaille avec ceux qui me donnent du boulot”, affirme-t-il d’une voix rauque.

Certains sosies tiennent à rester indépendants, sans agent. C’est ce que confie la maman d’un sosie vocal de Michel Sardou. Elle et son fils prouvent qu’il ne faut pas nécessairement passer par un agent pour réussir dans ce monde artistique. Elle concède toutefois que son fils “doit trimer pour y arriver”. Quand il vient en Belgique pour des représentations, elle l’aide en contactant les salles ou en distribuant des affiches pour faire sa publicité. Sans agent et grâce à l’aide de sa mère, ce sosie a fait de sa passion un métier. Aujourd’hui, il vit tant que faire se peut de ce don vocal en sillonnant les campings, les salles et autres événements belges et français. Pour sa mère, “ce qui marche, c’est le bouche-à-oreille. Quand les gens ont apprécié la prestation, ils en parlent autour d’eux, et la promotion se fait toute seule”. “Souper spaghetti” et spectacle de Michel Sardou au programme. Une promotion qui ne mène pas vraiment à l’Olympia…

Il est minuit passé, et le festival touche à sa fin. Ti Robbie remporte pour la deuxième fois consécutive le trophée de meilleur sosie. L’atmosphère n’a pas changé, les quelques verres d’alcool ont même davantage détendu la foule. Autour d’une bière et fatigués par leurs prestations, les sosies se livrent sans pudeur à une discussion sur les arnaques dans le domaine. “Je connais un sosie de Johnny Hallyday qui a arrêté avec son manager, parce qu’il prenait trop d’argent sur son salaire. Il n’avait plus assez pour vivre”, raconte Marcel Azna. Jonas, lui, attend toujours d’être payé pour une prestation : “Je ne verrai jamais la couleur de cet argent. C’est le risque à prendre.” Pourtant, ce genre de dérive ne devrait pas arriver en Belgique, car les agences de placement doivent obligatoirement être agréées.

Le directeur cité plus haut a une licence pour son agence, mais trouve cet agrément ridicule : “On ne peut pas dépasser les 25 % sur le cachet de l’artiste. Et c’est à nous de payer les déplacements et autres frais administratifs. Au final, je peux vous dire que je suis mal payé.” Ce directeur d’agence artistique admet : “Franchement, je connais peu d’agents, même agréés, qui respectent encore ces pourcentages.” A côté de cela, certains agents n’ont pas de licence, mais exercent quand même. Résultat : les artistes les plus naïfs vivent de très mauvaises expériences.

Dans le couloir, à la fin du spectacle, un jeune sosie tourne en rond. Il s’appelle Axel et a 12 ans. Il vient de faire son baptême de scène en dansant Michael Jackson avec charisme. Mais il est un peu déçu : “Un problème technique m’a obligé à improviser sur une danse que je n’avais pas préparée”, raconte-t-il. Selon son père, c’est du sabotage : “Le monde artistique, c’est un monde de requins.” Et ce papa en colère connaît le milieu. Son nom de scène, c’est Rudy François, l’ancien sosie belge de Cloclo. Il raconte la voix nouée : “J’avais un talent, une voix, je suis toujours sorti premier des concours, j’avais tout ce qu’il fallait, et j’ai gâché ma vie dans ce monde, parce que j’ai voulu rester moi-même. Ça m’a marqué profondément.” Ce soir, son fils a été dupé. “J’espère qu’ainsi, il comprendra. Je ne veux pas que ce monde le détruise comme il m’a détruit”, avoue-t-il.

Le spectacle est terminé. Les chaises sont rangées. Pour Jonas, la soirée est réussie, et il est bien décidé à développer un véritable business de sosies en Belgique. JJ Renaud et Ti Robbie boivent une dernière bière au bar. Le public, lui, atterrit après ce voyage d’un soir dans une autre dimension. Peut-être même est-il passé de l’autre côté du miroir. Le sourire aux lèvres, il ne semble toutefois pas avoir levé le voile sur l’envers – l’enfer ? – du décor des sosies.


"Avant, je voulais être sosie. Maintenant, je veux être chanteur"

La Libre, Momento, Coulisses, Sosies, spectacleIL A LES YEUX BRUNS, Claude François les avait bleus. Mais à part cela, Ludovic Tournay a quelque chose de Cloclo. A 7 ans, ce jeune Montois découvre le répertoire du chanteur grâce à la passion de sa maman. A 13 ans, ses parents divorcent, et Ludo cherche un moyen d’exprimer sa colère. Ce moyen, ce sera Claude François ! Vers 15 ans, il commence les scènes bénévolement avec ses clodettes. A 19 ans, il abandonne ses études d’horticulture pour s’investir totalement dans sa passion. Aujourd’hui, Ludo Cloclo a 20 ans, et voilà 2 ans qu’il travaille pour un agent.

Qu’est-ce qui a changé depuis que vous avez un agent ?
Tout ! (rires) Je ne dois plus m’occuper de rédiger les contrats, de gérer tout l’administratif. Enzo me trouve des dates et fait ma publicité. C’est beaucoup plus professionnel. Tout artiste qui se dit artiste doit avoir un agent. On ne peut pas gérer sa carrière soi-même.

Un agent contribue donc à faire de la passion de sosie un métier.
Oui, depuis que je suis avec un agent, je considère que c’est mon métier. Mais je n’en vis pas encore, car cela demande un gros investissement. Un costume, par exemple, coûte entre 500 et 1 000 euros. Et l’agent prend une commission de 100 euros sur mes prestations… Mais cet investissement est un critère de qualité. Grâce à cela, je pourrai faire plus de concerts et être mieux payé.

Mieux payé, c’est-à-dire ?
Pour l’instant, j’ai un tarif net. Je suis payé 400 euros par prestation d’une heure. A cela, les organisateurs doivent rajouter le salaire des danseuses, le matériel, la sécurité, les transports, etc. En améliorant la qualité de mes spectacles, je peux augmenter le nombre de dates et, donc, mon salaire. Pour l’instant, je fais entre 20 et 30 prestations par an. Je chante surtout l’été dans les ducasses, foires et festivals. Pendant ces 3 mois, c’est intensif. J’ai des concerts presque tous les deux jours.µ

En France ou en Belgique ?
Les deux ! Mais je fais un peu plus de scènes en France, parce qu’on y est mieux payé. Il faut reconnaître qu’au niveau artistique, la Belgique a un côté pauvre. En Belgique, SMartBe taxe la moitié de notre salaire. Ils disent prendre une commission de 6,5 %, mais ils prennent aussi de l’argent pour notre pension. Donc, si je suis payé 400 euros, il ne me reste que 200 euros. En France, certains sosies de Claude François demandent 2 000 euros. Et s’ils font un certain nombre de dates, ils ont une rémunération en plus. Ici, je suis obligé d’être inscrit chez SMartBe, sinon, ce serait du travail au noir.

Pour l’instant, vous êtes indépendant ?
Non, pour l’instant, je suis “intermittent du spectacle” et inscrit chez SMartBe. Mais je crois que je ne vais pas tarder à être indépendant.

Il y a donc des arnaques dans le monde artistique des sosies.
Oui, j’ai déjà entendu parler d’arnaques dans le domaine. Il y a des bricoleurs, comme je les appelle. Ce sont des gens qui se disent agents, mais qui ne savent pas rédiger un contrat, qui ne savent pas comment promouvoir un artiste, qui n’ont pas de bureau, pas de site Internet. Moi, je fais attention. Quand j’ai un contrat sous la main, je passe toujours par un avocat.

Avez-vous déjà eu affaire à des arnaqueurs ?
Il y a déjà des gens qui sont venus vers moi en me promettant que j’allais rencontrer des proches de Claude François, par exemple. Et pour un fan de Cloclo, c’est tentant, forcément. Mais avec Enzo spectacles, j’évite toutes ces arnaques. C’est une agence agréée. J’ai une exclusivité chez lui.

Et maintenant que vous avez un agent, quels sont vos projets ?
Avant, je voulais être un sosie, ressembler à Claude François, chanter comme lui, danser comme lui. Maintenant, depuis 4 ans, je me présente comme un chanteur qui interprète son idole. Je déteste le mot “sosie”. Je veux d’abord continuer les spectacles de Cloclo, le faire revivre visuellement grâce aux costumes. Mais, vocalement, j’ai envie d’apporter mon originalité. Mon nom est encore associé à Claude François, mais, petit à petit, je vais essayer de m’en détacher. Etre sosie est un bon tremplin pour me lancer dans la chanson.


Ph.: Lauranne Garitte & José-Noël Doumont

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