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20/10/2013

Eldorado

La Libre, Momento, Autoportrait, François Gautier, IndeFrançois Gautier est un écrivain, journaliste et photographe français vivant en Inde depuis 1969. Il est le rédacteur en chef de “La Revue de l’Inde”, un magazine créé en 2005 dont l’objectif est de faire comprendre la réalité indienne dans sa complexité et dans sa différence. François Gautier a également publié “Un autre regard sur l’Inde”, en 1999, entre autres.


FRANCOIS GAUTIER EN 6 DATES

26 juillet 1950: ma naissance – mais ce fut, comme beaucoup d’âmes, un passage difficile du ventre de la mère vers ce monde parfois douloureux.

15 août 1969: ma date la plus importante, lorsque nous sommes partis de la place des Invalides pour l’Inde. Une caravane de cinq voitures, qui mit six semaines pour arriver à Pondichéry, avec bien des aventures que j’ai narrées par ailleurs (“La Caravane intérieure”, les Belles Lettres, 2005).

2 octobre 1969: ma rencontre avec la Mère, une Française, compagne de Sri Aurobindo, grand philosophe et yogi indien. Ce fut le grand tournant de ma vie.

1982: lorsque j’ai commencé à faire du journalisme – mon premier article fut pour “L’Equipe Magazine”, sur le kalaripayat, un art martial du sud de l’Inde, qui est à l’origine du karaté et du kung-fu.

1989: lorsque je rencontre, à Delhi, ma femme, Namrita, avec qui je suis marié depuis 23 ans et qui m’a apporté bonheur et stabilité.

1993: nous rencontrons Sri Sri Ravi Shankar à Bangalore, un grand maître de pranayama (ancienne science de la respiration en Inde) et de yoga. Ses exercices ont apporté un plus d’énergie et de confiance en moi-même dans ma vie et celle de ma femme (nous sommes d’ailleurs professeurs de sa technique). C’est aussi l’année où je deviens correspondant du “Figaro” en Asie du Sud pour dix années de reportages de guerre (Sri Lanka, Afghanistan, Cachemire), de rencontres de grands hommes (le dalaï-lama, sept fois) ou de lieux magnifiques (Arunachal Pradesh, Kargil, Himalaya).


UN EVENEMENT DE MA VIE

En fin d'après-midi, on nous emmena dormir en dehors de la ville dans un petit ashram qui était une succursale du grand Ashram Sri Aurobindo de Pondichéry. C’était le soir, l’heure où l’Inde s’apaise magiquement : la chaleur s’estompe, les bruits meurent un à un, la fumée de millions de feux de bois, cuisant le riz du soir, s’élève paisiblement vers le ciel indien, et tout le pays se recueille, se tournant vers lui-même dans un festival de pujas et d'aarthis (cérémonies religieuses) avant la nuit.
Tout d’un coup, je ne sus jamais pourquoi, je m’emparai du livre “l’Aventure de la Conscience” de Satprem, montai sur le toit d’une des camionnettes Citroën et m’assis spontanément en tailleur, tel un yogi. Sans penser, sans m’objectiver une seconde, j’ouvris au hasard “l’Aventure de la Conscience”, lus quelques lignes – je ne me rappellerais jamais lesquelles. En un éclair, tout était dit. Tout était compris. Je sus infailliblement que j’étais enfin arrivé LÀ, où je devais être. Que par un Miracle extraordinaire du destin, ou plutôt grâce à l’infaillible précision de la caravane intérieure, j’avais atteint cet Eldorado que je cherchais confusément depuis si longtemps. En trois lignes, je sentis l’éternité, pressentis ces mondes inconnus qui, toujours, nous font signe sans que nous nous en rendions compte. Je compris et acceptai des concepts qui m’étaient – tout au moins dans cette vie – totalement étrangers : le karma, la réincarnation, l’avatar, la shakti, la bhakti… J’étais en Inde. Enfin. C’était ma place, mon endroit, le pays auquel j’appartenais. Auroville était ma cité, là où je vivrais jusqu’au reste de mes jours. C’était pour cela que j’étais né.


UNE PHRASE

“Il y a des moments où l’Esprit se meut parmi les hommes, où le souffle du Seigneur se répand sur les eaux de notre être. Il en est d’autres où il se retire et abandonne les hommes à leurs actes, dans la force ou la faiblesse de leur propre égoïsme. Les premiers sont des périodes où même un léger effort suffit à produire de grands résultats et à changer la destinée, les autres sont des espaces de temps où un grand labeur n’apporte que de maigres résultats.”
Sri Aurobindo (1872-1959)


TROIS LIVRES

"Le Petit Prince", de Saint-Exupéry
Un des plus grands livres de la langue française, qui définit avec simplicité des grands principes spirituels : “Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.
– L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
– C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
– C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose… fit le petit prince, afin de se souvenir.
– Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose…
– Je suis responsable de ma rose… répéta le petit prince, afin de se souvenir.

"La Mère", de Mira Alfassa
Elle aussi utilisait le français comme il doit être – avec clarté et force : “Naturellement, si chaque individu était conscient, si au lieu de se soumettre à cette espèce d’effet de nivellement, il résistait pour transformer, transmuer, surélever les éléments, les influences, les courants qu’il reçoit de l’ensemble, alors le tout surgirait dans une conscience supérieure très en progrès sur ce que l’on était auparavant. C’est cela qui maintenant doit être expliqué. C’est le mouvement en spirale du progrès, qui nécessite qu’on s’éloigne d’une certaine réalisation afin de rendre cette réalisation non seulement plus vaste, mais aussi plus haute. Si chacun y collabore consciemment et en bonne volonté, la transformation terrestre ira beaucoup plus vite.

Satprem
Un Breton, résistant incarcéré à Buchenwald, puis orpailleur, sannyasin (moine hindou) et enfin yogi, qui a été pour moi un grand frère et un ami, et m’a guidé sur le chemin spirituel. Dans ses premiers livres, particulièrement “l’Orpailleur” ainsi que “le Sannyasin”, il écrit dans une espèce de style intense, lumineux, presque à la limite du cri : “Ah ! je suis reconnaissant, reconnaissant. Ma joie me fait comme une grande aile, et je glisse, je file parmi les noirs, toutes voiles dehors. Mes yeux sont pleins d’une eau magique, je suis vêtu de lumière ! Et la profondeur bleutée est là, juste par-derrière, et au-dessus – il suffirait que je me retire un peu pour y plonger, elle me porte, elle m’entoure d’allégresse. Je suis tout large. C’est tellement solide autour de moi que je pourrais toucher; et haut, et vaste – une nef de cristal où vibrent les semences d’or du futur.”


TROIS FILMS

"The Notebook" ("N'oublie jamais")
Un film américain réalisé par Nick Cassavetes (2004), adaptation du best-seller de Nicholas Sparks. Parce qu’il parle de vieillir ensemble. On a toujours l’impression que le vieil âge atténue l’amour et que la mort sépare. Or, ce film nous dit le contraire. Passé un certain âge, on pense beaucoup à la mort et, quand on est deux, on aimerait partir ensemble.

“Barry Lyndon”, de Kubrick
La plupart des films vieillissent après 30 ou 40 ans. Celui-là pas, tellement il est parfait dans sa composition et intemporel dans le sujet qu’il aborde : les hasards de la vie, que certains appellent destinée, combinés avec les atavismes de cette vie et d’autres vies avant, peut-être, qu’on appelle en Inde karmas.

“Cinema Paradiso”
Un film italien réalisé par Giuseppe Tornatore (1989). Il raconte le temps passé, qui est souvent perdu. Lorsque je l’ai vu sur les Champs Elysées en 1989, j’ai pleuré en sortant. Pourtant, je n’ai pas l’impression d’avoir gâché cette vie – mais au contraire, d’avoir, malgré mes défauts ataviques, saisi les occasions qui se sont présentées à moi dans cette vie.


QUATRE LIEUX

En ordre croissant:

Paris
Qui reste une ville de lumière, dans son cœur éternel, noble, symétrique, cartésienne, romantique, sans cesse renouvelée, et que je retrouve toujours, même lorsque je ne suis pas revenu en France pendant les sept premières années de ma vie en Inde.

New Dehli
Sept villes enfouies l’une sur l’autre; 20 siècles d’histoires sanglantes toutes faites de sang et de trahisons; mais la ville où je suis d’abord arrivé en Inde, où je me suis éveillé politiquement, où j’ai rencontré ma femme.

Binsar dans les Himalaya
Une petite maison, sans électricité ni téléphone, à 2 300 mètres d’altitude et loin de tout village, où rôdent encore quelques ours et panthères, et où ma femme et moi nous nous rendons au moins deux fois par an pour nous recharger dans le silence, face aux grands sommets éternels des Himalaya indiens.

Auroville
Une cité internationale près de Pondichéry, qui s’essaye à l’Unité humaine, où j’ai fait ma vie et dont la Grâce n’a cessé de me toucher depuis 44 ans.


UNE DATE

Le 31 août 1997
Lorsque la princesse Diana, pourchassée par des photographes, est morte dans un accident de voiture.
J’étais à Rishikesh ce jour-là, au bord du Gange, et je l’ai appris par la BBC. Une grande tristesse s’est emparée de moi : en tant que journaliste, il m’a semblé que c’était la rapacité et l’appât du gain de ces photographes (et des journalistes) qui l’avaient tuée. Et même lorsqu’elle était en train de mourir, l’un d’eux prenait des photos, au lieu de la secourir. On a accusé le chauffeur, mais honte à ces photographes et au journalisme d’aujourd’hui qui, au lieu de faire passer la vérité à ses lecteurs, souvent naïfs et mal informés, sombre souvent dans le mensonge.


Ph.: Johanna de Tessières

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